Où rien, plus rien ne pèse #VasesCo @dheissler

Premier vendredi du mois, c’est jour de vases communicants. Ce mois-ci j’accueille la poètesse, bloggeuse et même codeuse Deborah Heissler, auteur du texte ci-dessous. A noter sa dernière publication Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe éditée chez Cheyne éditeur qui a obtenu le prix de Poésie Francophone Yvan Goll 2011 et le prix du poème en prose Louis Guillaume 2012. Pour en savoir plus sur Déborah, voir sa bibliographie.
Vous trouverez mon texte en échange dans ses carnets sur deborahheissler.blogspot.fr/ et comme d'habitude, vous suivrez les liens de tous les échanges sur la liste établie par la grande prêtresse des vases, Brigitte Celerier. 
Nous dédions ces vases communicants, Déborah et moi, comme nombreux de ceux qui échangent aujourd’hui, à celle qui prenait chaque mois un grand plaisir à écRire quelques-unes des plus belles pages écrans de cet événement : Maryse Hache.
 **


Où rien, plus rien ne pèse

— le poème, poème parce qu’il est cette expérience qui vise à atteindre au-delà des mots un absolu que la langue postule (et peut-être bien même ce vide aussi, que la langue postule) seul capable de travailler sur l’innommable, quelquefois innomé. Quittez, en laissant vibrer —

quittez sans doute, mais quittez en laissant vibrer — un visage approché ou bien une rue, un jardin traversés le temps au moins d’une lecture où rien, plus rien ne pèse.

             en tremblement de lignes

                        et collusion des suies
                        par masses
                        légèrement
             infiniment tiennes et

                        nourries d’éloquence,

             Cendres tirant sur le bleu*



Déborah Heissler


*André du Bouchet, Cendre tirant sur le bleu et Envol, Clivages, 1986. Réédition en 1991.

**
à Maryse Hache. 

tu ne sais rien de l’effondrement
tu ne sais rien de la lumière
tu ne sais rien de la vie

je te dis
la vie est à vivre sans la savoir
  • 2.11.12

C’est de mon pays que je parle

C’est de mon pays que je parle, tout le temps, depuis le début, c’est de lui que je m’avoue, dans mes mots, dans mon attitude, dans mes certitudes et mes mensonges.

De cette terre, je garde des parfums rares mais pas ceux des dépliants pour touristes amateurs de slogans dépaysant, pas de ceux qui émanent des baratins de tour-operator s’adressant aux marabouts endimanchés accros à la magie africaine bardée de clichés cartes postales.

Non. Moi je garde en mémoire, enkysté en moi, mon putain de pays et mes années rues : les odeurs de suie brune qui damne l’horizon, la touffeur aigre qui s’empare de ta gorge pour mieux la nouer, le mélange du soleil en chape de con et de l’échappement carbone des vieux tacots que la salope d’Europe nous refile par bateaux entiers.

C’est de mon pays que je parle, de la haine que seul le démuni peut connaître face à l’opulence des peuples gras.

Du désespoir que tu craches quand tu vis la rue pieds nus, le bitume années cinquante usé de crevasses brûlantes et la corne que tu dois secréter pour résister à la douleur. De cette vie que les nantis se repaissent pour passer leurs petits maux, des odeurs et des crevures de vie dont ils bavassent et qu’ils ne sentiront jamais, n’auront jamais à pâtir.

C’est de mon pays que je parle pour qu’on sache les murs de chaux et les regards sales.

De cette atmosphère qui te colle les os entre eux et qui jamais repue ne cesse d’écraser ton corps. C’est le goût de la misère qui seule t’aveugle de son jaune pisseux et criard, te laissant croire que demain tu mangeras parce qu’il fait beau. Je garde cette chaleur incandescente comme une bombe à retardement coquée dans mes entrailles. C’est une mèche de bile à qui il ne manque plus que l’allumette – un seul crachat et tout explose.

Texte initialement publié sur lignesdevie.com de Gilles Bertin lors des vases communicants d'octobre. Prochains vases, vendredi prochain, avec Déborah Heissler.


  • 31.10.12

La fille de Brooklyn

Elle prenait le bar pour son monde ou le monde pour un bar. C’était l’unique lieu où elle se sentait vraiment elle et où l’angoisse des jours gris demeurait planquée sous le zinc. Avec les intimes en chaleur et la musique qui battait les murs, ici on se fichait la paix en plein dans les gencives entre martini dry et cigarettes blondes. C’étaient là ses années refuge. Quand le dehors battait trop fort pour ses envies subversives, le bar lui offrait l’arène pour laisser délirer son corps et dévier son esprit.

Rien de moche. Tout juste se donnait-elle le droit de hausser les épaules, la main sur les hanches en défiant d’un sourire carnassier le rire en meute des copains. Une clope de liberté qui pendait à sa bouche rouge lui donnait des allures d’égérie. Les bras nus et le regard fier, à elle la danse ! Une pièce dans le bastringue à musique et Franck, Joe et les autres la faisaient virer sur le parquet et dans la joie. 

Pour chacun d’entre eux, elle retrouvait un peu de la fureur qu’elle avait collée dans la tête depuis que James Dean lui avait montré comment vivre. Insouciante du lendemain, les mauvais garçons lui tournaient autour comme des chauves-souris qui en auraient voulu à ses cheveux, peigne au cul et gomina contre échevelée aux dents longues. Elle se foutait de leur gang de pacotille, de leurs dégaines d’anges maquillées en diable sous des perfecto trop lisses. Elle se savait patronne, meneuse de la troupe émoustillée.

Et quand le soir le rideau tombait, que les derniers verres glissaient dans la nuit, le trottoir la ramenait à son no man’s land, un nouveau brouillard où allaient se démêler jusqu’au lendemain les affres d’une vie aux couleurs frelatées du rêve américain.

Illustration : Bruce Davidson

  • 27.10.12

La caisse aux escargots

Voilà un bien étrange petit animal, peu ragoûtant pour un enfant : ses cornes ventouses, sa coquille aux chemins en colimaçon et son corps limace dégoulinant de bave bulleuse. Beurgh ! Et ça se mange ! D’apprendre cela trop tôt - entre abjection enfantine, étonnante reptation et sauce persillée que l’on fourre dedans quand le bestiau est fin prêt pour la dégustation - doit laisser des séquelles.

Il le cultivait. C’est comme ça qu’il disait.

Traqué sur la colline mouillée, ramassé à même le sol, alors qu’il se pavanait dans l’humus heureux de retrouver l’eau comme élément vital, voilà l’escargot embarqué dans un panier en mailles de fer serrées, piégé par le vieux terrien adepte de sa gluante limace de corps. La bonne récolte effectuée – deux ou trois paniers bien remplis où toute une tribu de gastéropodes s’affole mollement en ventousant jusqu’à la déraison, la folie de l’escargot étant très discrète mais tout de même – et les bestioles quittent leur forêt aqueuse pour atterrir au fond d’une cave sombre, paniers vidés dans un grosse caisse en bois.

Il le cultivait par le jeûne. C’est comme ça qu’il expliquait. 

Car l’escargot doit crever la dalle avant d’être tué par cuisson, préparé, assaisonné puis gobé à l’aide d’une étrange petite fourchette à deux dents. Séquestré avec ses congénères dans leur geôle de bois recouverte d’un grillage, le père observe son butin sécréter un imposant mucus qui garnit les parois sur lesquelles les pauvres bêtes, dans un dernier souffle de vie, agglutinent leur désespoir. Trois ou quatre jours de torture et seront ajoutés à cette masse de moins en moins grouillante mais de plus en plus agonisante, quelques feuilles de thym, de serpolet ou de romarin. C’est pour donner du goût et les détoxifier, le bourreau cultivateur expliquera.

L’escargot, comme de nombreux autres mollusques, dispose de neurones géants permettant l'implantation d'électrodes intracellulaires largement utilisés en recherches neurologiques pour mieux comprendre le mode de fonctionnement des neurones humains. (Wikipédia)

Et en plus, l’escargot serait intelligent voire cultivé. Ça, il ne le savait pas.


  • 24.10.12

A la Saint-Patron

On a balayé et lustré la terrasse. Chaque recoin a été inspecté, les tables et les chaises placées avec soin et méthode de façon à ce que la dalle de ciment puisse accueillir un maximum de personnes On a créé des espaces de convivialité – être sur la terrasse avec les autres et  apprécier les moments de partage sans faux-semblant – mais aussi des coins plus discrets – un espacement entre les assises finement étudié pour que quelques tablées disposent de la place nécessaire pour former un groupe libre de brailler ou médire sans être déranger par les voisins.
Bref, on s’est affairé car dans quelques heures, elle sera bondée, la terrasse du café du balcon, dans quelques enjambées du bout du jour, le village avec tout ce qu’il compte de petite bourgeoisie crottée viendra s’asseoir là, à converser sur l’événement et à engloutir le reste des ragots de la semaine. Mais ils seront surtout réunis pour boire, boire, boire encore et trinquer au saint patron qui les protège tous du mauvais sort.

Il y aura monsieur le Maire, bien entendu, mais il se fera attendre, il arrivera en dernier et sautera de table en table, en serrant des mains et en claquant des bises fines à chacun de ses administrés endimanchés. Il affichera le sourire craintif de celui qui ne veut pas polémiquer, ne pas trop discuter pour éviter les questions fâcheuses, celles qui pourraient l’handicaper au prochain scrutin.

Monsieur le Curé sera aussi de la partie, sans la soutane – longtemps qu’il ne la met plus, c’est ce qu’on dit sur le parvis de l’église et il n’y a pas que sur la soutane que l’on glose : les mœurs du cureton laisserait vraiment à désirer – il arborera un complet gris de bonne facture, un pin’s du christ au revers de sa veste, il sourira à tous, même aux brebis égarées plus habituées aux rampes des estaminets qu’à la barre de son confessionnal. Dés qu’on chuchotera en le regardant, il s’évaporera.

Le médecin du village viendra avec sa sacoche pour la bobologie et prendra des nouvelles des habitués de la salle d’attente. Ostentatoire docteur, vêtements de marque et coupé sport,  fraîchement arrivé de la ville – deux semaines tout juste qu’il a remplacé le vieux toubib, quatre-vingt-sept ans de bons et loyaux services, il est mort dans son cabinet, dans les bras de madame Colette, l’épicière hypocondriaque - ce sera pour lui un moment important, celui de l’intégration, anisette et chemisette à manches courtes pour mieux lever le coude. Il lui faudra en découdre entre son élégie de la douce mort qui incube dans l’alcool et l’intransigeance portée par le saint patron, saint distillé de la cuisse de Bacchus qui élève depuis des siècles la population au petit jaune.

Et il y aura les autres. Paysans vignerons aux tarins rouges comme des lampions vociférant sur le temps qui perturbe leurs récoltes. Commerçants cupides dopés par Colette, la présidente du syndicat des professions de bouche, qui toute la soirée vanteront les produits du terroir, les joues gonflées de cholestérol. Et d’autres. Matrones gouailleuses et maris misogynes qui referont la guerre des sexes pour la énième fois tandis que leurs adolescents pré-pubères cacheront leur alcoolisme naissant en faisant passer des bières blanches pour des panachés. Et des encore plus jeunes malpolis et désoeuvrés se frotteront avec morgue aux vieux rabougris atterrés et réacs dans des tirades transgénérationnelles ubuesques. 

Tout ce beau monde festoiera de bon cœur en l’honneur du Saint-Pastaga et de tous ses disciples jusqu’au petit matin, réveillant en eux l’appartenance à une franche et rigolarde communauté de bons vivants. 


  • 14.10.12

Au deuxième oeil

Au deuxième oeil. Tu tailles juste avant, d’un coup sec. Tu les vois les yeux ? Là et là, les petites boursouflures sèches, tous les dix centimètres à peu près, tu vois ? Oui, alors tu comptes : un, deux et tu coupes ! C’est simple et comme ça, tu continues. Tu te décales un peu, tes pieds doivent dessiner un arc de cercle au pied de la souche, et tu fais le tour, d’un coup d’oeil, de ton oeil, tu repères les yeux, tu comptes et clac, sec, net, précis, tu tailles.

C’est une histoire de regards entre toi - le tailleur - la souche et le sécateur. Il faut avoir le coup, d’oeil et de ciseau, acquérir l’habileté nécessaire qui te permette d’avancer rapidement, de tailler plusieurs dizaines de rangées dans l’après-midi. 

Et en même temps, tu fais gaffe, c’est la vie de la vigne que tu as entre tes ciseaux. Il faut toujours te demander comment la souche va réagir à ta sape, tu lui fais une coupe pour l’année, tu vois, c’est important, très important. Faut pas te louper, c’est de toi que dépens la vendange à venir, tu comprends.

Allez ! La « vista » petit ! Tu vas y arriver !

Et le faciès qui accompagne les paroles du professionnel, la gueule en sourire de celui qui s’emplit de la satisfaction du savoir et qui le donne en partage, au milieu de nulle-part, par une après-midi grise d’hiver. 
Les gestes ajoutés aux consignes donnent à la leçon une importance insoupçonnée. C’est jour de grandiloquence sur les coteaux. Avec de grands mouvements professoraux, les mains balayant les sarments et la voix haute portée au-dessus de la vallée, il ramène sa science, me toise de sa technique – tu les vois les yeux ? - avant de plonger dans une souche hirsute pour une nouvelle fois me débusquer le deuxième oeil. 
L’application du maître à expliquer donne un tout autre relief à la tâche. Si bien qu’elle s’avère beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Le professeur veut passer la main tout en célébrant le travail bien fait. Mais de l’oeil je ne garde que la boursouflure épaisse d’un hiver rude au creux de sa vigne. Je ne taille pas, je ne fais que le suivre, ramasser un à un les sarments morts qui jonchent le sol.


  • 6.10.12

Tôt le matin #VasesCommunicants


Je suis derrière ma fenêtre
il va faire nuit deux ou trois heures encore
en bas
deux hommes déchargent des sacs de farine d'un camion
ils les transportent dans la boulangerie
je les regarde aller venir avec un sac
et un sac
et un sac
la pile monte derrière la vitre dépolie du fournil
demain
et dans les jours qui suivent
le boulanger les ouvrira
un à un
les versera dans le pétrin

Un autre camion s’arrête
son chauffeur entre dans la boulangerie
le patron passe du fournil dans la boutique
tous deux discutent un moment de part et d’autre de la banque
leurs lèvres bougent sans un son
puis le chauffeur ressort
il échange quelques phrases avec les deux hommes des sacs
leurs lèvres bougent de la même façon
en silence

Je vais faire du café
quelques mouvements de gym pendant qu'il coule
me raser
je descendrai
la vendeuse ne sera pas arrivée
le boulanger viendra du fournil
il aura des gestes un peu trop vastes
il tournera une feuille de papier autour de mon pain
puis de mes croissants
comptera ma monnaie
pendant que moi
je verrai encore ces deux hommes
le mouvement de leur corps quand ils se penchent
laissant glisser de leurs épaules un sac
et un sac
et un sac
comme s'ils entassaient dans le fournil
les jours devant nous

Gilles Bertin

Trois ans après notre premier échange ici et , Gilles et moi avons décidé de remettre le couvert sur les vases. Vous trouverez mon texte C'est de mon pays que je parle sur son site lignesdevie.com
Gilles écrit aussi pour plusieurs revues notamment Dissonances, Harfang, Rue Saint Ambroise ou encore Borborygmes.
La liste des vases communicants est comme d'habitude disponible sur le blog dédié, le groupe facebook ou le scoop-it.

  • 5.10.12

Epi 18


Le monde est un amas d’épi. Je suis au 18, je suis à 18. Face à moi, une plage, immense plage qui bave écume, une route de sable fin où poser mes traces, une vie sans entrave glissée dans la mer. J’y roule mon 18 sans penser au ressac. Epi 18, une naïveté, une douceur bleutée dans l’avenir. 18, temps majeur, où rien ne peut vraiment arriver, ça presse du présent, seul le futur est à composer et à 18 tout le monde se fout du futur.

Epi 18. Et puis quoi ? Je peux sauter ! Bleu, je ne suis qu’un bleu – pas d’autres couleurs possibles à 18 - tant que le panneau n’est pas un triangle bordé du rouge de l’absolu défendu, aucun danger. Il faut. Une à une, m’élancer sur les roches grises affables, sur les cuivrées et les noires excitantes. Hop 18 ! Bouffer l’air frais dans les alvéoles ocre - pièges à pieds - et me tirer des trous rouges incisifs - plaies d’orteils. Il faut. Me balancer des cavités noires gavées de moules saillantes - coupe-doigts et retourne-z-ongles : rien ne doit faire peur. Même pas mal. 18.

Plonger dans mon 18, au-delà de l’épi 18. Tout près de la vrille, la mer, ses trous profonds et ses courants forts. Et alors ? Le monde est un amas d’épi. Dans le dedans, l’insondable et au dehors, le débordement puissant. Peu m’importe, la peau se tanne au contact de l’épreuve et c’est à 18 qu’on doit flinguer l’angoisse de l’interdit. Je nage autour de l’épi, résistant aux tourbillons, les bras en frénésie sous la digue volante et les retours vers la côte me claquent le corps. Impétueux et fou, je fourrage les fosses sous-marines, bat les vagues de l’intérieur qui veulent me tirer vers le bas. 18.

Le temps peut bien trouer l’élan et le vent qui me porte. Suis plus fort que le courant. J’ai 18 et suis déjà un noyé.

En attentant les vases de vendredi prochain avec Gilles Bertin, reprise du texte publié sur fibrillations.net, le site de Jean-Marc Undriener, pour les vases communicants de septembre.
  • 3.10.12

Save to PDF

Dans la machine, jusqu’au cou.

La pression qui ne dit jamais son nom est omniprésente. Comme un leitmotiv, on l’adjective positive comme si elle pouvait l’être. Elle devient impulsion positive décevante de résultats, ersatz de productivité. Elle est celle qui vous colle sur le fauteuil, l’index voué aux clics, les yeux louvoyant sur l’écran plat à la poursuite de la petite flèche, marqueur unique de vos actes. Elle est là, la machine, concasseur doux de cartilages métacarpiens, précipitant les actes, accélérant puis décélérant le rythme et confondant ainsi la translation des vies : pro, personnelles, proactives, impersonnelles et enfin vides.

Les dossiers jaunes sur le bureau noir, véritables dendrites du cerveau pro, se prennent pour des neurones, se déplacent, s’alignent, se réarrangent malgré nous jusqu’à couvrir l’espace. Ne plus voir le fond d’écran – mer à l’infini horizon ou pic de montagnes rocheuses enneigées, enfants ou conjoint souriants – cliquer sporadique, balayer nerveux, rechercher angoissé la feuille de calcul, la matrice et dans la matrice sélectionner fébrile la colonne A, cellule A1, et insérer comme un automate le tableau croisé dynamique à double entrée, le filtre automatique sur plusieurs colonnes, les sous-totaux, puis taquiner le solveur pour arracher la bonne donnée.

Puis le doute sur le rendu, qui s’installe, se vomit. Impression après aperçu avant impression, mise en forme, mise en page, pagination automatique, en-tête, bas de page, sauvegarde d’un modèle, le combientième de modèles ? Ils ne se comptent plus les modèles, depuis qu’engloutis dans un dossier, enfermés dans un sous-dossier qui lui même contient une multitude de sous-sous-dossiers : il n’y a plus de modèles, le mot s’est enfui de sa définition, il n’y a de modèle que pour le document présent qui n’existera plus dès lors qu’il aura fui imprimer LaserJet ou insérer en pièce jointe dans un email.

Save to PDF. Sauvegarder du rien, de l’éphémère effet et recommencer à gonfler des serveurs de données inutiles. Et continuer à tourner en mémoire vive, la tête engluée de giga-octets ennuyeux.

Douleur de la machine. Fichier / quitter.

  • 23.9.12

Tube


Lui dedans, toujours, lui et l’auto, dedans.

Ici, là, pas un coup d’œil dans le rétro sans l’apercevoir aux commandes : dans sa 404 benne, dans sa R16 berline bleue aux ailes en saillies, au volant de son imposant bahut en chauffeur de bus ou encore, plus roots, sur les chemins escarpés des terres de mon enfance à bord de son Citroën tube orange.

Le tube du temps fait son effet. Le revoir dans le reflet avec ses cheveux noirs clairsemés, le vent lui soulevant quelques mèches par la vitre ouverte. Par le tube. Le mégot goldo aux lèvres, relever le carreau, divisé en deux dans sa largeur, dans un geste si vif, si mâle… Le clap de la ventouse soudait les deux moitiés de plexi cheap et sonnait le départ, le bras gauche ballant sur la tôle ondulée de la portière et le sourire flanqué d’éclats nicotine.

Gaillard trapu, maître de son monde, le grand volant en bakélite glissait dans ses mains rugueuses et lui faisait dessiner de larges mouvements d’épaules. Balancement, frottement des inverses, le lisse, le rude, une conduite d’homme aux bras bandés de muscles pour mener la bête pataude à travers rues étroites et chemins de vignes cintrés. L’œil vissé sur la route, le compas précis sur les arêtes saillantes de l’engin, les manœuvres étaient franches et assurées, comme lui.

Lui dedans, toujours, lui, et le tube, dedans.

C’était son tube, c’était mon père, son identité shootée au véhicule. Lui ne l’appelait pas le tube mais le « Type H ». « Type », ça sonnait plus mec, claquait plus type, balançait plus couillu tandis que le H fumait dans sa bouche et venait moucher ses yeux de fierté. Le tube lui collait à la peau. Le corps absorbé par le fauteuil en skaï, son camion aux ronflements d’une mécanique dégingandée battait le plein dans son ventre et réglait chacun de ses gestes au point qu’il était difficile de dissocier l’un de l’autre, la machine de l’homme, l’homme de la machine. L’osmose. Le tube c’était mon père.

C’était mon tube de père.


Texte initialement publié sur le blog le démotoir pour les vases communicants d'août 2012.
  • 22.9.12

Les extravagances ordinaires

http://news.rufox.ru/texts/2012/05/22/236960.htm
Par une chaleur torve, l’angoisse greffée à la glotte, il avançait péniblement. Une rue. Au sens étroit de la rue, une ruelle, dirait-on. Un goulot d’étranglement, il pensait. Il marchait. Sans but, uniquement le besoin de bouger, de surprendre ses cogitations par des pas réguliers, des allées et venues vers nulle-part. Marcher, marcher toujours et au lieu de penser trop fort le monde, se le prendre dans la gueule, en vrai. C’est ce qu’il voulait. Pour une fois, sentir au dedans ce qui se passe au dehors, les extravagances ordinaires et leur ménage quotidien.

Comme aujourd’hui dans ce réduit de rue, sur ces murs beiges et gris léchés d’un soleil haut, distinguer les écrasantes et extraordinaires bacchantes que formait l’ombre des volets en clef. Avancer entre ce clair et son obscur, entre ce sombre et sa brillance perdue. Peindre les favoris.

La lumière arrogante parvenait, malgré l’engoncement de la rue, à dessiner sur les murs toutes sortes d’ombres alambiquées. La sienne, petit nabot claudiquant dans la ville, se voyait surmonter les hauts immeubles d’un reflet noir gigantesque. Elle venait par ses mains boudinées, bras à peine tendus, s’effiler et friser les moustaches géantes tout en caressant les cheminées de briques rouges perchées sur les toits.

Longue traversée de son corps par une si petite issue. Corps aussi large que long, à la faveur de petits déplacements, il gonflait puis dégonflait se jouant des rayons du gros jaune. Lorsqu’il se rapprochait des portes, sa taille enflait jusqu’au trottoir d’en face. Quand il levait un bras, c’est tout un pâté de maison qui coulait dans la pénombre. Le soleil se moquait de lui, et lui s’en amusait. Là sur un carreau, brusquement, un filet réfléchissant changeait de direction, coupant sa route et l’obligeant à modifier sa trajectoire, à lever un pied puis l’autre pour ne pas que son ombre disparaisse à jamais. 

Sa marche devenait un jeu d’ombres et de lumières, une série de gesticulations inutiles dont lui seul connaissait le sens, une parodie éclairante de ce qui lui coinçait la gorge, lui enflait la tête et laminait l’esprit - amas de pensées turgescentes et de turpitudes noires. Dans cette rue à la lumière joueuse, il réapprenait à marcher, à éviter chaque écueil d’ombre, chaque fourberie de clarté.

Jusqu’au soir où l’ombre gagnait, inévitablement. Demain à charge de revanche, il rejouerait. A nouveau, marcher.


  • 16.9.12

ce flou en soi #VasesCommunicants


trop de ce temps a passé & rien ne s'est passé. non. & rien n'est passé. c'est ce qu'ils ont dit alors. ils ont dit qu'on était là pour ça. pour que ça passe. & du temps à passé – oui

du temps a passé alors. pas beaucoup pas vite. peut-être trop – on n'a rien vu. on a passé ce temps-là – là. accroché à ce bout de soi qu'on appelle encore soi. soi quand on est seul. soi quand il n'y a que soi 

– soi-seul 

& puis moins en soi on s'est détaché à mesure. délité, on a senti les bouts partir avec comme quand  –

on a senti partir les bouts avec

on a dérivé au fil. oui. c'était il y a – c'était. c'est encore. c'est là. ça ne part pas. c'est une tâche au fond. ça fait une tâche. une tâche de flou. en soi ce flou

il n'y aura plus assez de dates maintenant. plus assez de dates pour faire tenir dedans ce temps passé à courir derrière soi. ce temps où – seul, on a gratté sols murs à chercher en vain – en vain parce qu'

on ne savait ni quoi ni où chercher 

il y aura toujours en soi trop de couloirs où le temps à soi se perd – où le temps de soi, on l'attend. trop de dalles à compter recompter quand l'attente – au bout, cette attente qui vire au gris plomb au noir mat – quand 

longtemps il y aura encore ces couloirs entre les pans de la tête – longtemps la nuit. la même nuit. cette nuit qu'on essuiera. & tout ce noir à gratter pour voir mieux. plus loin. à gratter avec les outils pauvres. les outils à soi. un bras au bout duquel une main au bout de laquelle un doigt au bout duquel un ongle. dérisoire.

c'était il y a – on ne sait pas non. pas vraiment c'est flou. 

c’est flou en soi toujours 

toujours flou en soi

Jean-Marc Undriener

Le premier vendredi du mois, ce sont les vases communicants : chacun écrit sur le blog d’un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Et l'autre ce mois-ci, c'est Jean-Marc Undriener, auteur du texte ci-dessus. Vous trouverez le mien sur son tout nouveau site fibrillations.net sur lequel j'ai le plaisir d'inaugurer la page consacrée aux vases.
Comme d'habitude, vous suivrez les liens de tous les échanges de ce mois-ci sur la liste établie par la grande prêtresse des vases, Brigitte Célérier.
  • 7.9.12

On a fixé le temps


On a fixé le temps, trop de temps. Et le gris s’est posé trop large, trop grand. Sur ce pont, aujourd’hui, encore tu veux me capturer dans ta boîte, fouiller mon corps par le visage. J’ai trop battu ton temps ici. Je suis îlien sans cadre, loin de tout, de tes agissements de rapporteur, de tes papiers érudits sur des gens que tu ne connais pas. Je ne veux pas, veux pas me raconter à toi l’étranger à l’objectif si mince. Tu crois quoi ? Que tu vas capter en un seul clic, l’histoire, mon histoire accoudée à tes ponts d’envie cupide de savoir.

On a fixé le temps ici, à jamais. Et je suis heureux du gris qui m’entoure. Pas besoin de tes couleurs criardes, de ton sens de l’emphase chromatique. Me contente du peu, du cercle qui m’entoure, du vert dans ma tête et du bleu pour mes rêves, le ciel et la mer comme seule mise au point. Mon visage ne te dirait rien de ce que je suis. Ma tête ne te reviendrait pas, je le sais, tu ne vis que de clichés figés à la une. 

Fixe le temps et regarde plutôt mes mains et mes poignets faits de bois dur saisi. Ils ne font qu’un, le rude et le lisse, le labeur en écharde des braves qui n’ont que faire de toutes tes images forcées.

Illustration : carte postale reçue de Christophe Grossi en vacances cet été sur l’île Croate de Vrgada. Merci à lui.

  • 2.9.12

J'ai été danseuse légère

Un hier disparu, j’ai été danseuse légère, floquée sur les velours mauves des soirées chaudes. De bouge en bouge, hier j’ai frotté ballerines à tout parquet lisse. D’aucuns disaient que je volais mes pas à une déesse, que mes pointes étaient aussi gracieuses qu’un vol de papillon de nuit ou encore que mes entrechats pouvaient damner tous les félins de la terre. Hier. Les flatteurs. Ces nyctalopes n’en voulaient qu’à mes fesses que j’avais aussi rebondies que leurs hoquets de glottes lorsqu’ils salivaient sur mes seules rondeurs.

Hier comme rêve, j’ai eu courtisans dans les travées des bars encaissés, au fond des caves, dans les contre-allées jusque dans mon lit à tâter l’entrecuisse pour vérifier. Des mains sur mon cul et quelques billets glissés juste au corps, j’ai dansé pour eux, visages inconnus abandonnés à mes pas chassés.

Hier un film des années trente. La nuit dans les caves, ils se sont assommés d’alcool et ont consommé en noir et blanc mes heures de répétitions devant le miroir, à tirer sur mes jambes pour être belle. Et hier j’ai été belle. J’ai passé de longues journées appliquées à préparer ce corps à qui tout se refusait. A chasser chaque poil de mes jambes forêt, à élimer tout parasite homme de mon visage, à gommer les traces de ma naissance du trop testostérone qui m’abimait du dedans comme du dehors.

Hier bien présent, j’ai remis les ballerines d’hier si loin, les petits nœuds flétris de la danseuse ont fait un pas de deux, en avant, en arrière sur ma féminité passée. Les mains recluses sur ma virilité, je suis resté tendu à mon fantasme perdu.


  • 25.8.12

Quoique

Ne te renfrogne pas
Ne fais pas la moue
Pauvre baltringue

Ce n’est pas ta peau
En carton patte
Que l''on veut

Quoique
On en ferait bien
Des rouleaux
De printemps arabe

C’est nos oripeaux
Seule couche avant
La mort
Qu'on veut sauver

Ne hausse pas
Le menton
Comme ça
Ne fais pas le malin
Grand manipulateur

Ce n’est pas
Ton renfrognement
Hautain
Qui nous excède

Quoique
On te ferait
Bien bouffer
Ton arrogance
Assaisonnée 
A l’insurgé

C’est de nos fiertés
Dont il s’agit de
Nos futures
Délivrances
A culbuter

Ne plie pas
Non pas de suite
Ne fais pas
Le lâche
Bâche d’abord
Mâche notre révolte
Sale saigneur

Ce n’est pas
Ta puissance
Ton argent
Qu'on lance en
Epouvantail à
La vendetta

Quoique
On te planterait
Bien
Au milieu d’un
Champ de blé 
Sec
Pain dur
Eau croupie

C’est du souffre qui
Grouille dans
Ton pantin
L’allumette
n’en peut plus
De frôler
Ton grattoir

Ne te cache pas
Ne fais pas
Autruche
Grand menteur au
Tarin enflé

Ce n’est pas
Ta stature
Ta suffisance
Ton pouvoir qui
Nous font battre pavé

Quoique
On passerait bien
Au tamis tes pâtés de
Tyrannie pour glisser
Ton cou
Au plus fin des
Maillages

C’est la rue qui
Te hurle
Veut te piquer
Ton nez entre
Ses trottoirs
Gros clown
Dégingandé

Ne nous pousse pas
Pas plus loin
Ne réprime plus
Nos rêves
Solitaire dictateur

Ce n’est pas
Toi qui
Nous révoltes
Nous démontes
Nous sors de nos gonds

Quoique
On t’engoncerait
Bien dans ton palais
Serré
Dans tes dorures
En poignards acérés

C’est de l’oppression sous
Nos masques
Qui nous ronge
Dans le dedans
Du dedans



Tu vois
Tu ne comprends rien

(crédits photo  AFP / Sergei Supinsky)

Texte déjà publié chez François Bonneau sur son blog L'irrégulier dans le cadre des vases communicants de juin 2012.
  • 18.8.12

Tu sais, à son âge !

Elle creuse, ça se voit, elle creuse. Dans sa mémoire immédiate, dans le cœur de ses oreilles défaillantes, elle cherche à capter les paroles de l’un, la répartie de l’autre. Elle suit un, puis deux regards, lit sur les lèvres puis perd le fil. Passe à côté. La conversation ne peut se faire qu’en face à face, un à un les mots s'échangent, brefs mais intelligibles, vides de sens mais articulés au volume voulu, pas trop haut, ni trop bas. Un médium que peu d’interlocuteurs arrivent à trouver. Alors elle fuit la clameur des retrouvailles familiales, des rires et du brouhaha des alacrités.

Sous ce couvert, cette exclusion de l’âge, on la pardonne, on la laisse sauter entre nous, entre deux vaisselles à récurer et trois morceaux de poulets à servir.

Mais a-t-elle déjà entendu ? N’est-elle pas depuis toujours dans cette aphasie que la surdité déplore ? Dérivatif aujourd’hui bien huilé pour passer à travers elle, à travers nous sans voir, sans entendre, sans comprendre.

Qui est-elle ? Où est-elle ?

Dans le déni des violences douces, bercée par un oubli instigateur de vide, victime d’une génération sans rétroviseur ? Ou simplement lâchée d’un passé décomposé, par l’être qu’elle fut, qu’elle est encore et qu’elle n’assume pas ? « Elle n’est pas ouverte aux autres, tu sais » dépote la sœur. Ça tombe comme un couperet, une fatalité qu’il faudrait accepter sans rechigner. La dureté de ses jours enfouis, l’anathème qu’elle ne se résout pas à poser sur son handicap affectif : il faudrait lui pardonner, lui laisser cette vacance comme une canne de vieillesse et l’ériger en victime d’un temps où on ne savait pas aimer.

La vieillesse est un abîme, on s’en doute, on la voit chaque jour qui s’émiette dans sa tête. Mais sus au pathos ! Pas elle, pas elle, il ne faut pas qu’elle joue ce coup, trop simple, elle ne se résume pas à cette inexorable descente. Sa capacité à communiquer, ses facultés à aimer et à le montrer même bien entendant n’ont jamais été révélés et le mince filet attendrissant qu’elle nous sert aujourd’hui ne réussit pas à nous décoller de notre marasme familial.

Sans accès, sans saveur, nous composons le personnage qui nous arrange, vieux, perdu – tu sais, à son âge ! - faussement solitaire qui se contente d’une petite vie au ralenti, enfoncé dans une psychorigidité qui n’a d’égale que ses présumées misanthropie et pingrerie. « Elle entend ce qu’elle veut entendre ! » réplique le neveu. Et le sujet file une nouvelle fois s’enfoncer dans le ventre mou de l’été. Le silence peut retomber.

  • 14.8.12

La jeune fille aux rubans bleus

Elle minaude, bouche en moue, fragile sans le savoir. Dans les allées, toujours elle bat paupières, revers de sourcils en pointe, puis fixe du regard le passant – chaland inattentif à ses pouvoirs - et dès que les intimités se croisent, elle baisse les yeux, une main sensuelle rabattant sur son épaule l’assortiment de rubans bleus qui lui serrent les cheveux. 

Jeune fille sans pair. Les autres, ses rivales, elle se charge de les éliminer. Sans pareil, ses rubans bleus créent l’effet, la distingue des filles sans, des enjôleuses dénuées de saveur. Elle roule, s’enroule autour, les chasse quand le vent les promène sur son visage. Elle joue avec, serrés, desserrés, en ballottant la tête ; tête et cou qu’elle garde toujours droits alignés sur son corps diaphane tendu à la vie. En aucun moment, sa prestance ne doit être prise à défaut, les rubans sont ses seuls artifices : ils doivent être son point d’ancrage, son trompe l’oeil, un attrape-hommes comme du papier tue-mouches.

Et les hommes s’y collent, capturés par ses rubans de séduction. Armée de cette distinction éthérée, elle dénoue la timidité des plus jeunes et étouffe la culpabilité naissante des plus âgés. Mante bleue agnostique, elle les absorbe tous, un à un dans le flottement de ses rubans. Figés par la grâce, ils succombent. 

Une fois consommés, elle les rejette sans s’apercevoir que les rubans se fanent à chaque passe. Qui pour la blâmer ? La vie lui ouvre chemin si grand. Qui pour l’empêcher de jouir de l’instant ? Le bleu pourtant ne sera pas éternel mais ingénue ou aveugle, elle ne sait pas le temps, ne voit pas l’inexorable.

Viendra le jour où ses galons devront composer avec des cheveux blancs et déjouer des tours de mains et des passements d’épaules douloureux. Les hommes fileront entre les rubans, absents au charme délavé. Ils souriront peut-être à la beauté dévoyée, au jeu périmé. Au mieux ils n’éprouveront qu’une pâle compassion. Ce jour-là, la vieille fille aux rubans bleus devra jouer d’autres artifices.


  • 11.8.12

José et Marcel

La nuit, elle nous avait pas lâchés d’une semelle, noire à crever au début, elle nous a finis blanche comme du petit lait. C’est qu’on en avait besoin du petit lait après les descentes de gosier qu’on s’était tapées avec le José. 

Il avait frappé juste avant les vêpres. Je venais de fermer les carreaux après avoir maté les jeunes bigotes qui entraient à petits pas pieux dans la chapelle en face mon bouge. « Tu viens t’en rincer une ? » qu’il me dit, le José. Pas bien envie au début, pas le moral à traîner dans les zincs, ce soir-là. Plutôt envie de me la faire plumard et gratte-couilles. Genre je me dégorge tranquille, seul au monde mais le cinq contre un fertile. Puis il a insisté. José, je sais pas comme qu’il s’y prend mais avec sa bouille de couillon, ses joues roses et son sourire Prisunic, il arrive toujours à te dévisser les dents et tu te laisses embarquer. 

« Mets tes pompes vernies, Marcel ! On va faire la tournée des grands ducs ! » Des grands trouduc que je lui réponds tout de go ! Il s’est marré. Faut dire qu’avec nos gueules de déterrés, nos cinq cents balles par mois trois fois bouffés d’avance, on avait rien de grands ducs ou alors de ceux qui avaient perdu leurs armoiries depuis déjà trois générations.

Bref, j’enfile mes godasses – des pures Weston en plactoc véritable de chez Tati - après les avoir transformées en miroir à ciel avec un molard bien glaireux du José et un peu de mon huile de coude. Nos gabardines sur le dos, gominés comme des puceaux et voilà mon José et mézigue à rouler les épaules sur les trottoirs de Paname. Le chapeau claque vissé sur le teston : tu aurais dit des maquereaux préfabriqués.

Et on a fait la nique au monde comme ça jusqu’à pas d’heure. Les troquets enfilés comme des perles, et les Picon-bières à rendre pi que cons. Si bien que la nuit, on l’a pas vue, tellement on avait le carafon trimbalé de gauche à droite. Les tournées qui te tournent – c’est leur job - et les vieux cons de patrons à tricot blanc qui t’insultent comme en plein jour, ça te fait décoller de ta merde et tu vois plus le temps passé.

C’est vers quatre ou cinq heures du mat’ alors que le José épongeait le bassin public genre Mastroianni dans la Dolce Vita serrant dans ses bras un ange en béton plein de fientes de pigeons et que moi, je titutbais du trottoir au caniveau avec des petits pas claquettes de mes deux gueulant un Singing in the rain foireux, c’est à ce moment-là que les poulets ont débarqué, avec leurs blases de poulets, leurs moustaches de poulets, et leurs putain de matraques de poulets.

Et là le noir, plus de blanc, plus de Picon, plus de José, plus de Marcel. Deux ou trois coups sur l’échine et leurs cousins dans le bide, je peux te dire, mon gars, que tu leur causes meilleurs aux condés et quand ils te poussent dans le saladier, tu rechignes pas. Tu bois ton petit lait et tu la boucles.

Alors après tout ça, tu comprends mon garçon, pas trop envie que tu captures nos figures dans ta boîte à souvenirs. Rideau, le José et moi, on va se la jouer discrets.

Illustration : Wegee

  • 6.8.12

Conter sur soi #VasesCommunicants par co errante


Conter sur soi

L’histoire en a assez. Elle ne peut plus se voir en peinture, ne se supporte plus écrite ainsi.

L’auteur a fait d’elle quelque chose d’épouvantablement niais, qui rassure les parents sur sa bonne moralité et fait peur aux enfants. Une histoire de princesse, de loup, de chemin tout droit à suivre sinon… bref, cela fait des siècles qu’elle se déplaît, se morfond dans son coin, qu’elle rend ces mots par les pages.

La convocation par les lecteurs à toute heure du jour et de la nuit lui est de plus en plus insupportable. Ce soir encore, elle regarde ses vilaines phrases sortir des grandes bouches, les pouces suçotés par les plus petites bouches, les grosses mains s’agiter et les yeux innocents s’agrandir.

C’est décidé, elle va agir.

Au petit matin, les images sont floutées, les mots cryptés et la sempiternelle « fin » gommée pour toujours. Les petits ont des pages pleines de rêves. Et bientôt, les grands se laisseront conter ce qu’ils n’ont jamais entendu.

L’histoire ne se répètera plus.

L’histoire est libre.

co errante

Premier vendredi du mois, c'est #VasesCommunicants. Plaisir aujourd'hui de recevoir l'auteure du blog Le démotoir qui écrit sous le pseudo évocateur de "co errante". Vous trouverez chez elle mon texte intitulé Tube.
Pour suivre l'ensemble des échanges : la liste, le scoop-it ou le groupe facebook.

  • 3.8.12

Monozygotes comme jamais

Filer, c’était la seule solution, filer droit. La grande et lourde porte cochère que nous avions tant de peine à pousser, entrouverte on l’a trouvée. Alors, pas une hésitation, filer vite, on a filé comme des gamines. Sans chercher derrière si une nouvelle fois, on allait se faire gauler. Des années qu’on guettait l'embrasure, le filet de lumière qui allait nous délivrer. Nombres de jours passés là à rosser le monde dans ce grand couloir froid où pendaient des effigies de mortes sépias et poussiéreuses. 

Tapies dans le creux des ombres, nos regards siamois lorgnaient le dehors. C’est de là, toujours apprêtées pour un lendemain libre qu’on gambergeait la fugue, les yeux écarquillés sur les recoins de la mémoire en serrant nos mains biffées par le labyrinthe du temps - monozygotes comme jamais. C’est de cette sinistre maison pour individus en fin de vie – longtemps que la vie avait pris fin entre ces murs - qu’on voulait partir, fuir la mort qui voulait nous faire la dernière mise en pli, fuir la peur qui geignait à nos lèvres de devenir les prochaines pendues, encadrées sur le mur gris du grand couloir et regrettées par des regards austères et faussement embués.

Filer, c’était la seule solution, filer droit. On a filé cramer notre fin de vie toutes deux, toutes unes, encanaillées d’une liberté volée.

illustration : Mary Ellen Mark

  • 26.7.12

Dans le ventre mou de l’été

Dans le ventre mou de l’été, s’étale une fois de plus le vermoulu des pensées. Le chaud dans le dedans, dans le dehors, et l’alacrité qui se barre par les persiennes. Gonflé aux humeurs tièdes, matin et soir sans répit le chaud des corps se renifle jusque dans la rue, odeur de caramel noir brûlé dépourvu des sucs qui d’habitude font saliver. Ça pue encore le recul, les re-culs huilés à l’excès dans un sentiment d’infatigable manège qui ramène sa fraise, sa peau couleur fraise, chaque juillet que l’éternité fabrique.

Il en va des vagues à l’âme de l’été comme ceux de toutes saisons mais ceux-là se digérant moins bien – s’alimenter au dessus de trente degrés devient un effort, quant aux ablutions nécessaires pour déglutir tout cela, elles demandent un tel rassemblement du corps pour être exécutées que seulement y penser plonge la tentative d’élan dans un néant moite -, ainsi l’affable affalement s’impose et prescrit un rejet intellectuel des têtes. Les corps s’alanguissent rongés des sens que le nu attise survoltant l’ambiance dans une libido folle et inondant quelques restes de réflexion dans une vacuité que septembre aura bien de la peine à ravoir.

Restent l’eau pour nous faire sentir, le sexe pour nous délasser des tensions trop chaudes et l’espoir d’un retour du froid tonique pour à nouveau nous sentir vivants et piquants.


  • 22.7.12

Les miettes

Le petit doigt tendu sur la table rassemble le pain perdu. Miettes étalées d’un repas tout aussi raide, les raclements sont vifs et se veulent adroits malgré les vapeurs de vin qui emplissent tes yeux. Tu baisses le regard, t’appliques à aligner les rognures, la mie avec la mie, les croûtes avec les croûtes. Ta main droite balaye la table tandis que la gauche dégage mollement ce qui, encore présents sur la table, te gêne : la salière, la carafe d’eau, le repose-plat… Sauf ton verre avec un fond de vin rouge gras que tu éloignes puis ramène vers toi tel un enfant épris de son jouet. Tu pousses, contournes, et autour de toi, d’autres mains s’empressent de débarrasser, le silence greffé sur tes gestes lents. Ta tête est lourde, tu bascules, d’un côté de l’autre, les mains désormais à plat devant les deux petits tas rectilignes. Tu les regardes en coin, un reniflement pendu à ton nez que tu contiens par une saillie dans tes yeux. Sais-tu à ce moment là que l’on t’observe ? Moi, à l’affut d’un ronflement soudain, de ta tête qui cogne la table, d’une perte de connaissance. Elle, ta femme, pétrie de mépris pour l’homme que tu es devenu, qui te regarde agir bourrue et lasse par habitude. Je ne sais pas, je ne crois pas. A moins que ce ne soient nos regards qui te renfrognent et te font perdre consistance au point de te prêter à ce tic, à ce cérémonial des miettes. Deux lignes parfaites de pain perdu comme deux longs sourcils tendus vers nous, pareils aux tiens lorsque faussement étonné, tu nous les dresses étirés sous ton front plissé pour nous dire en silence : Et alors ? Quoi ? Qu’est-ce que j’ai fait ? Qu’est-ce que vous me voulez ? On s’éloigne, au salon, dans ma chambre, dans l’ignorance ou pour ne plus te gêner. Et toi, tu restes un long moment ainsi figé, vissé sur ta chaise, seul devant tes miettes et ton fond de vin rouge.

  • 15.7.12

Ballerine des cités


J’ai rangé, tout bien comme il m’a dit. J’ai rangé, balayé, nettoyé, mis le rose avec le rose, le blanc avec le blanc, dans le placard usé de guenilles. Puis suis sortie, tutu rose, car il voulait plus s’arrêter de. Je suis sortie, ballerine des cités, aérer mes pas, sauter la barre qui me sépare de lui avant qu’elle ne s’abatte. Sur moi. Pour lui soulager sa vie.

Bien sûr que j’ai rangé. Saoul, il ne m’a pas crue. Il a vu, pliées, tendues, au carré dressées mes robes suspendues sur la tringle du placard. Il a vu mais a fait comme si non. La tringle vide, il a voulu la voir nue. Alors il me l’a foutue.

Je suis descendue, cage d’escalier sur les pointes, tendue sous les néons crus. Nue sous les regards tenus, me suis pendue à la galerie des amis qui jamais ne m’ont crue. 

Illustration : Michal Chelbin


  • 6.7.12

C'était ton sang


C’était ton sang. Trop facile l’allégorie, trop facile d’être en comparaison, pour nous chrétiens qui bénissons chaque dimanche le liquide divin. Mais je l’ai senti si fort couler dans tes veines, saillir tes pensées à chaque fois que tu prenais dans ta bouche le fruit de tes tranchées. Tu l’as mérité ton vin divin, ta gorgée de rouge multipliée à souhait chaque demi-heure de chaque journée. Tu t ‘es usé perché aux quatre vents sur des coteaux arides, tu as frappé ta terre comme si tu voulais la crever de ton désespoir d’être. Que d’outils usés, morts au combat après avoir été maintes fois rafistolés comme tes pioches et leur bout de vieux chiffon dépenaillé qui fixait le sarcloir démis ! Que d’outils, véritables armes de résistant, tu auras laissés là haut dans ta cabane de vigneron se décomposer et mourir comme tu es mort !

Tout en toi épousait la terre, tout en toi avalait le ventre de ces rangées que tu voulais si belles et rectilignes, débarrassées de tout chiendent nuisible. Tu la voulais tienne, ta terre, fierté d’un peuple de paysans, productrice de ton sang, génératrice de vie, de ta vie. Et tu as grandi et tu as vécu, et tu as péri dans et par ces terres. Le vin, ton sang. La vigne, ta religion.

Fils de, j’aurais dû me plier à l'usage. Me faire calife à la place du calife perché sur mon trône rural qui n’était autre qu’une benne dégueulant le fruit gorgé de ton sang. Du sang vinificateur, purificateur dans ton regard de père fier d’une descendance bien installée dans la descendance. Il en fut de chaîne en chaîne autrement. J’ai roulé ma bosse ailleurs, repoussant les travées ensoleillées qui ont métastasé ta peau, préférant le col blanc et le costume sombre au bleu de travail crotté par le schiste boueux. 

J’étais jeune et con. Tu l’as marmonné plus d’une fois dans ta barbe. J’étais jeune et con et malgré ce, j’ai usé des jeans et des godasses sur tes terres qui m’étaient étrangères. En résistance, je t’ai maudit en amour. Et c’est avec le ventre lourd que j’ai suivi quelques uns de tes pas, parce qu’il le fallait, parce que ça faisait vriller ton œil gauche et cligner le droit de plaisir. Me voir avec toi, gravir les pentes tous deux agrippés à chaque cep comme des piolets de haute-montagne, c’était ta came, c’était ton accomplissement de père. Rien à faire des après-midis de grand vent ou des matins brumeux à se les cailler fermes. Rien à faire, rien à jeter, tout à se rappeler, temps à fixer sur l’image maladroite de ta bouteille planqué à l’ombre d’un figuier. Rien à boire sauf ton éthylisme à jeun. Toute une partie de ma vie est là dedans, dans le dedans du dedans, dans ta terre tant aimée. N’aies crainte, tu auras marqué de et par ton sang ma mémoire, à jamais rompu mes jeux de fieffé citadin à la gueule grande ouverte, jactant sur les pouilleux arrimés à leur barrique.

Aujourd’hui, je suis vieux et con. Longtemps que ton sang est séché au fond d’un caveau plein d’eau, décoré d’une cravate, d’un col blanc et d’un costume sombre. Si j’avais su tes terres, j’aurais couché près de ton corps une bouteille de vin rouge et une pioche finie d’un chiffon dépenaillé.

Texte publié initialement sur le blog de Nolwen Euzen pour les vases communicants de mai 2012.
  • 4.7.12

Jen W. : Les montagnes russes – Expérience 3

Troisième et dernière partie d’un texte écrit par Miriam Ray, galeriste d’art reconvertie en assistante-syndrome (joke), accompagné d’une des dernières compo. de Richard Bougon.
Première partie ici > Les montagnes russes - expérience 1
Deuxième partie ici >  Les montagnes russes - expérience 2



EXPERIENCE N°3

La lumière jaune. Cette ville est jaune le jour, jaune la nuit. Ce n’est pas le même jaune. L’un s’écrase contre les mur et s’y dilue, l’autre se diffracte en halos ; se reflète dans nos verres de vin, fait briller les yeux et apaise les sourires. L’artiste dessine. Le fanfaron fanfaronne. Et moi, j’observe, j’écoute. Je témoignerai. Un jour. Peut-être.
J’attesterai qu’au temps des premiers cheveux blancs, des moments rescapés du désespoir m’ont maintenue sur les rails. Je dirai que de ce temps là, je me souviens -bien plus nettement que les larmes prêtes à déborder- de la lumière jaune éclatée, du vin qui traversant mes sourires dévale de mon gosier, de l’ivresse qui ironise sur la pauvre Mariam, de la liberté de geste du véritable artiste qui hypnotise mes poumons, qui transperce mon désir, et aussi de ce regard triste du clown qui ne s’excuse pas de l’Absurde de me faire rire. J’aurai la mémoire de ces visages sans face dont les mots et les rires se mêlent, se croisent et dont la rumeur teinte mon instant. Tous ceux que, un jour, je recroiserai sans doute sans soupçonner que nous avons partagé ces quelques demi-heure de verres en verres dans le jaune du soir de la ville. J’aurai la vision suspendue de cette table qui, en une fraction de seconde, plane en un ralenti fulgurant répandant une constellation d’éclat de verres au-dessus de ses convives qui s’arrachent hagards à leur langueur nocturne. Je conserverai à l’oreille le moment impossible où les sons suaves de la mollesse lascive de cette soirée s’orchestraient en canon avec le bruit soudain de la fureur et de la peur. Une bombe aurait pu venir d’exploser. La tragédie en marche, le cri strident de la chaire à vif, la panique maîtrisée des bienveillants, l’hystérique comédie de celle à qui ce n’est pas arrivé mais à qui quelque chose pourtant est arrivé ; elle est bien témoin, donc actrice, de la défiguration de sa copine qui, après ça, deviendra peut-être même sa meilleure amie, abîmée par une arme conviviale, insoupçonnable. Un verre en plein visage sans face. Peut-être pour toujours.  

C’est l’inenvisageable. Même pour moi qui n’ai jamais eu pour rare coquetterie que la spécificité de mes cheveux, toujours gardés frisés là où toutes les filles s’acharnaient à raidir les leurs et là où toutes les autres les ont naturellement raides.
Longtemps j’ai eu une particularité. Je ne l’ai jamais confrontée à d’autres expériences car aussitôt constatée elle s’échappait de mon esprit. Que ce soit à Paris, Londres, Barcelone,  Alger, l’Aveyron où on se fait engueuler, Amsterdam ou Minneapolis, j’avais constater que la petite part de sourcils que j’épile repoussaient en une nuit. Chaque premier réveil hors de chez moi réitérait le phénomène. Si bien que dans le léger bagage avec lequel je voyage toujours, je n’oublie jamais la pince à épiler.
Je peux affirmer qu’on se sent niaise lorsque un de ces matins-là au réveil hors de chez soi, l’explication vous frappe telle une évidence. Car en fait, rien d’hormonal au phénomène. Rien de surnaturel. Juste une question d’éclairage. 

Mystère résolu. 
Qu’est ce que ça vient faire ici ? 
Et bien, c’est ça être Jen W. avoir de la suite dans des idées qui n’en ont pas.


Texte : Miriam Ray - Illustration : Richard Bougon, ses galeries : Boîtes – Armée - Gribouillages
  • 23.6.12

Nos vies lampamouettes


On habitait des cages en plastique juste au-dessous du ciel. Au balcon, des visières automatiques rouges orangées se baissaient dés que le gros jaune crevait la nappe de brume qui recouvrait le monde. On vivait dans des anfractuosités composites, avec des tubas greffés sur nos branchies lesquelles avaient depuis plusieurs décennies remplacé nos nez, bouches et oreilles. 
Depuis, nous n’entendions plus rien, ne sentions plus rien et nous nourrissions exclusivement de petites alluvions recrachées par les lampamouettes, animaux hybrides nés de l’accouplement de la mouette et du feu lampadaire désormais inutile. 

Nous n’étions pas malheureux, juste légèrement nostalgiques. Nous avions réussi à survivre, tout le monde s’en contentait. Au crépuscule quand le black-out tombait sur nos têtes comme un couperet nous privant d’air, chaque alvéole de chaque immeuble de plastique durci se repliait automatiquement pour éviter la chaleur tournante qui embrasait la terre. La température montait très vite, chargée de sucs acides et quelques infortunés qui ne disposaient pas de l’équipement nécessaire cramaient entièrement, fondus sur le trottoir pour le grand plaisir des avides lampamouettes de nuit qui lapaient les pavés jonchés de corps visqueux devenus pourritures.

C’était notre lot, notre choix aussi. Celui de vivre à Fukushima Bay. 

  • 19.6.12

Oui Non


Sur le mur, la confusion, oui et non mentionnés au crayon de bois, graffés à l’emporte pièce pour définir ce qui est, ce qui n’est pas, ce qui doit se faire, ce qui doit ne pas se faire. Oui. Non. Et fuse l’imprécision à la lecture de gauche à droite d’un oui d’un non abscons. Sur le mur. Pourquoi ? Que signifient deux mots si ennemis ainsi exposés au regard ? Oui gauche, non droite. Clivage de langue, absence de choix. Par le son, deviner leur poids, leur nécessité d’être là ainsi révélés au mur. Chercher à comprendre, déduire l’intonation. Voui, nan, moui, non, vi, no. Sifflante, courte, longue, lente, rapide, rigide, plaintive, craintive. Comment les prononcer, sentent-ils le doute ou la certitude ? La directive ou le désordre ? La patience ou l'emportement ?

Oui. Non. Sortir le manque angoissant de verbalisation, de possibilité d’exprimer clairement ce oui, ce non par la parole. Trop massif en bouche, trop sec à la langue, trop hurlant au petit. Trop de trop à dire à justifier après avoir lancé oui, après avoir jacté non. Trop de choses à défendre, indéfendables, impossible à tenir dans le regard de l’autre. Vaut mieux l’écrire, graffer ce qui ne peut pas se dire. 

Écriture rapide au crayon de bois effaçable, pirouette et expression corporelle, geste amble, claquement de talon, main qui s’élance, crissement de la mine sur le plâtre : oui, non collés créatifs au mur ! Et puis s’en va, c’est fait. Sans aucun sens, mais c’est fait et dans la fuite – dos tourné au brouillon – se retourne et glisse une frontière, une ligne pointée d’une flèche comme pour signifier un peut-être dissocié, un entre deux rassurant.


  • 5.6.12

Dégonfle de @FrancoisBonneau #VasesCommunicants

Dégonfle de François Bonneau #VasesCommunicants
crédits photo AFP, Sergei Supinsky

C’est mon baroud, dégonfle-moi, je te le hèle, je te le claque comme à un amant. Dégonfle-moi fort, dégonfle-moi tendu, aplatis-moi pour me rouler plus fin, je serai ton Rizla, crois en ma reddition, en ma déférence, je suis à toi.

C’est ma révérence, mon révolté lointain, démembre-moi sévère d’un millier de vœux pieux. Fais de moi ta mouche bleue arrache-moi toutes les pattes, goûte à mes yeux facettes, pince mon abdomen, qu’une purée jaunâtre s’échappe, peut-être, de mes déchirures. Fais-le moi, fais-moi tout.

Me haïr te berce et t’aide à mieux dormir. Me haïr te picote et fait luire ton orgueil, j’aime à voir ta fierté que je lèche et suçote. Frotte-moi contre tes plis.

Je n’ai qu’un seul pied. Qui descend bas, loin dessous, puis se promène, et devient mycélium. Ça grouille encore sous terre. Ça atteint d’autres lointains. Pas dans ta direction, jamais, tu peux dormir.

Cueille-moi donc, c’est mon baroud. Il en repoussera encore, un peu plus tard et plus loin, d’autres salauds comme moi qui broient des populaces. D’autres comme moi, encore à dégonfler. Jamais dans ton périmètre. Plus tard, tu pourras maudire, encore. J’aurai été utile. Et j’aurai bien vécu.


François Bonneau

Je reçois aujourd'hui François dans le cadre des vases communicants de juin. La consigne que nous nous sommes imposés est simple : écrire sur ou à partir d'une photo choisie et celle-ci de Sergei Supinsky (AFP) sur laquelle l'on peut voir "un indigné ukrainien qui porte le masque de Guy Fawkes lors d'une manifestation à Kiev contre le projet d'un nouveau code du travail." nous a frappés tous les deux, l'air du temps certainement.
Vous pouvez lire mon texte en échange sur le blog de François irregulier.blogspot.com. Retrouvez également François sur publie.net dans le très bel ouvrage numérique sorti au mois de novembre dernier : Millimètres. Extrait.  
La liste des vases communicants est disponible sur le blog éponyme et c'est ici.

  • 1.6.12