Votre petite cuiller ne correspond pas à nos choix éditoriaux #vasesco @_frth

Aujourd'hui j'accueille Franck Thomas dans le cadre des vases communicants. Il officie sur son site éponyme frth.fr sur lequel vous pouvez retrouver mon texte en échange mais aussi depuis quelques semaines sur le site l'escroc où il écrit une histoire collaborative en feuilleton avec Julien Quensière.
Comme d'habitude, la liste de tous les vases communicants de cette session est sur le blog du rendez-vous des vases orchestré par Brigitte Célerier.


« Votre petite cuiller ne correspond pas à nos choix éditoriaux. »

C’était ainsi que l’éditeur que j’avais sollicité justifiait son refus. 

Avec amertume, je constatai qu’il ne daignait même pas l’assumer, la lettre ayant été signée d’un nom à la particule douteuse – un certain « de Lecture », Comité de son prénom – qui  n’était sans doute qu’un pseudonyme, voire carrément un stagiaire. 

La réponse avait été trop rapide. De toute évidence, l’éditeur ne s’était pas donné la peine de rentrer pleinement dans ma proposition. Il l’avait survolée. Plus sûrement même avait-il mandaté le stagiaire pour le faire à sa place, préférant prolonger son café décolleté d’un calva sur traversin plutôt que de s’aventurer dans la friche aride de l’auteur que je prétendais être, et que son pseudonyme d’assistant saurait de toute façon tout aussi bien rembarrer – tâche dont ce dernier s’était, en ce qui me concernait, en effet parfaitement acquitté. 

J’étais vexé. Moi qui l’avais soigneusement choisi pour son ouverture d’esprit et sa politique éditoriale audacieuse, pour son engagement sans faille au service d’une littérature exigeante, radicale, novatrice. Je lui offrais l’occasion inédite d’entrer dans l’histoire, et il laissait mon chef-d’œuvre se compromettre dans les mains balbutiantes d’un stagiaire à la noblesse douteuse.

J’avais choisi mon année. Cent ans exactement après que Marcel Duchamp eut redessiné les frontières de l’art avec son premier ready-made, je proposais à mon tour une redéfinition totale de la littérature. Bien sûr, je me préparais à une reconnaissance posthume. Mais pour y parvenir, il me fallait quand même trouver le moyen de sortir mon œuvre de l’atelier, de toucher un public, même minime, qui pourrait en relayer le génie. J’insistai donc, en élargissant au maximum le champ de mes recherches. J’envoyai mon manuscrit par centaines, suivant une mécanique industrielle bien loin de l’approche personnalisée initiale, à tous les acteurs du monde de l’édition, de l’agent littéraire spécialiste de la bédé érotique bretonne des années 40 jusqu’aux toutes récentes éditions épistolaires de nouvelles sur mesure pour personnes âgées isolées et dépressives.
Je reçus des centaines de lettres de refus, qui augmentèrent en retour ma rage de parvenir, et me poussèrent à redoubler d’envois pour épuiser véritablement toutes les chances d’être un jour reconnu pour ce que je voulais être. Je n’en dormais presque plus. Ma famille devint distante, ne comprenant pas que je sacrifie les maigres ressources qui me restaient à cette entreprise désespérée. Mes amis, que je ne sollicitais plus, cessèrent peu à peu de m’appeler et évitèrent progressivement de me voir, saoulés par ma monomanie récursive. Les factures s’accumulèrent et le fisc commença à se manifester. Tout le reste de mon existence était mis en attente d’une reconnaissance, qui se montrait de plus en plus improbable. 

Alors que dans les premiers mois je sautais sur le téléphone dès la première sonnerie, persuadé qu’un contrat m’attendait au bout du fil, je ne prenais désormais plus la peine de décrocher, me contentant d’écouter avant de me coucher la litanie des récriminations laissées sur mon répondeur, comme une berceuse annonciatrice de jours meilleurs. Un soir que je m’endormais ainsi sur fond de virulence créancière, je fus tiré de ma torpeur par un message qui tranchait sur les aboiements continus, une voix douce, et même empreinte d’une bienveillance d’autant plus louche qu’elle ne semblait pas feinte. Je sautai sur mes pieds, relançai l’enregistrement : c’était la secrétaire de mon maçon.

Plusieurs mois auparavant, alors que je me sentais encore concerné par les aspects matériels de l’existence, j’avais fait construire au fond de mon jardin l’atelier que je croyais destiner à ma grande carrière, là où s’élaboreraient à force de patience les chefs-d’œuvre, pensais-je, qui illumineraient le siècle à venir de leur puissance avant-gardiste. Le maçon que j’avais embauché pour ça ne s’était pas montré trop impatient quant au paiement de son travail, et c’était la première fois que sa secrétaire m’appelait. Il m’avait été conseillé à l’époque par un oncle qui l’avait au départ employé comme électricien, et pour qui il avait fini par concevoir toute la résidence secondaire dans les moindres détails, de la composition des massifs de fleurs jusqu’à l’organisation de la fête d’accueil du voisinage. Un gars doué, qui savait saisir les opportunités. 
Aussi, lorsqu’il avait reçu ma petite cuiller accompagné d’une lettre de persuasion éditoriale au lieu du règlement de sa facture – erreur résultant de la fordisation intensive de mon ambition – il ne s’était pas offusqué de la chose, bien au contraire. Je le rencontrai bientôt, pour une entrevue chaleureuse destinée à poser la première pierre d’une collaboration qui allait s’avérer bien plus fructueuse que je n’aurais osé l’imaginer. 

Après une longue et riche carrière dans le bâtiment, il ressentait depuis quelques temps le besoin de se lancer dans une nouvelle aventure, de se confronter à un nouvel univers où relever de nouveaux défis. Une façon de tromper le démon de midi. Ma lettre avait été le déclencheur. Visionnaire à coup sûr, il avait d’emblée compris l’innovation que représentait ma petite cuiller, et le commerçant pragmatique qu’il était y avait tout de suite vu le moyen d’en tirer un profit pour tous deux. Il fut si persuasif, j’étais si requinqué par l’entrevue que j’oubliai toute considération sémio-historico-esthétique pour me concentrer sur l’avenir radieux qu’il me promettait. Sans plus de formalités, il abandonna la truelle du jour au lendemain et devint mon éditeur attitré.

Grâce aux contacts de confiance noués tout au long de sa précédente carrière, il mit rapidement en place une chaîne de production éditoriale parallèle, et activa surtout un réseau de distribution original et étendu, qui ne se limitait plus aux circuits classiques : librairies, centres culturels, grandes surfaces… Avec la révolution de la littérature que mon livre représentait, il entendait revenir sur tous les réflexes archaïques des croûtons de l’édition – comme il les appelait (je ne me risquais pas encore à le suivre en public dans ses saillies assassines, au cas où l’échec de notre aventure m’aurait contraint plus tard à devoir de nouveau quémander la soupe aux susdits croûtons). Gageant qu’on allait plus souvent chez le boulanger, ou même chez le quincailler, que chez le libraire, mon nouvel éditeur inonda carrément toutes les branches du commerce de mon bouquin, sachant trouver pour chacune l’argument décisif qui le mettait en valeur. 

L’initiative, couplée à une politique tarifaire attractive, permit à ma petite cuiller de renouer avec un lectorat perdu depuis longtemps. Un public oublié de l’imaginaire, rejeté par la langue, une population rebutée par le silence d’une bibliothèque ou la froideur d’une couverture, gavée par le mépris diffus de l’élite culturelle, redécouvrant avec bonheur le plaisir d’une lecture simple, intuitive, directe, aussi accessible qu’un kilo de poires ou qu’un tapis de bain parfumé. Ce fut un succès. Sans la moindre campagne marketing, l’engouement fut immédiat et bientôt chacun voulut sa petite cuiller. 

C’était un véritable phénomène de société. Tout le monde revenait à la lecture. Bien que les cercles convenus de la littérature ne tarissent pas d’insultes à mon encontre sur tous leurs canaux officiels, les ventes ne cessaient d’augmenter. Dans les transports en commun, dans les administrations, et bientôt sur les plateaux télé, il était de bon ton de laisser sa petite cuiller dépasser négligemment de sa poche, manière discrète d’indiquer que l’on était au goût du jour, que l’on appartenait à ce peuple retrouvé d’amateurs. On lisait partout, tout le temps, à la moindre occasion. À la fin des repas par exemple, il n’était pas rare de voir les convives sortir leur petite cuiller pour une pause littéraire au moment du yaourt ou de la crème glacée. De tous âges, les lecteurs se révélaient. Les instituteurs et maîtresses d’école avaient d’ailleurs vite compris l’intérêt pédagogique de l’objet et s’en servaient pour aiguiser l’appétit de connaissances des élèves les plus revêches.

Malgré l’omerta du milieu, il fut bientôt impossible d’ignorer le mouvement, et les médias s’emparèrent de l’événement pour s’en faire le relais. Des études furent lancées, des sondages, des estimations, avec partout des résultats sans appel. Après la grande vague numérique des années 2000, on parlait désormais de re-matérialisation de la culture, et des incroyables solutions que cela apportait aux problèmes éthiques, écologiques et juridiques actuels : aucun gaspillage énergétique car aucune consommation électrique ; aucun matériau polluant ou issu de l’exploitation humaine ; piratage rendu inutile par le coût élevé de toute copie par rapport à l’original, etc. La lecture commençait même à dépasser l’usage des jeux vidéo chez les 15-25 ans. En plus d’être riche et célèbre, j’étais comblé. J’avais atteint mon but : une révolution de la littérature.

Ce fut l’époque où d’autres entrepreneurs, ayant compris le filon, voulurent lancer leur propre révélation littéraire. Mais ils arrivaient trop tard : personne ne voulait de leurs pâles imitations. Je restais la figure de référence, et tout le monde attendait impatiemment mon prochain best-seller. Poussé par mon éditeur, je me remis au travail. On m’attendait au tournant. Je n’avais pas le droit à l’erreur. Et si mon premier livre m’avait valu une certaine renommée de la part de mon époque, j’escomptais avec le second rien moins que rentrer dans l’histoire. Je m’enfermais dans mon atelier. Au bout de plusieurs semaines d’inspiration stérile, je commençai à perdre confiance en moi : avais-je vraiment fait le bon choix ? Quel était le sens de tout cela ? J’étais seul, horriblement seul. Je sortis de l’atelier pour faire un tour dans le jardin, puis dans la rue à la rencontre de mes lecteurs, dont je me sentais si éloigné. À peine avais-je franchi la porte, que l’idée s’imposa d’un coup.

Un pavé. C’était l’évidence. Un véritable pavé. Ouvrage radical mais accessible, dense et populaire à la fois, profondément contestataire en même temps que familier du milieu littéraire : ce serait mon chef-d’œuvre.

Le lancement se fit en grande pompe, en vedette du Salon International du Livre. Pour la première fois depuis des années, on dut y refouler du monde. Les éditeurs étrangers s’arrachèrent les droits de diffusion, faisant d’autant plus monter les prix qu’ils s’épargnaient le long et coûteux travail de traduction habituel. Désormais réconcilié avec la profession, mon pavé se révéla un succès de librairie (en même temps que de charcuterie, de plomberie, d’épicerie ou d’horlogerie, personne ne voulant se priver d’une prospérité facile). Des studios américains enfin, vinrent nous solliciter pour une adaptation cinématographique. J’obtenais une reconnaissance internationale.

Je me lançai à corps perdu dans mon œuvre. À noël, je sortis une truelle au style chic et choc, hommage à mon éditeur, qui eut son petit succès sous les sapins. Je m’essayai ensuite au feuilleton : sans relâche pendant un an, j’écrivis un pot de peinture par mois, pigment par pigment, créant le suspense d’une intrigue haute en couleurs en déconstruisant avec audace le spectre chromatique. J’expérimentais de plus en plus : initiant une transversalité balzacienne, je sortis un bloc-notes vierge d’abord, puis une série policière de stylos plume qui s’en faisait l’écho. Je sentais que j’approchais l’essence de la création. Ce fut après la publication de ma petite fourchette, clin d’œil plus léger aux débuts de mon œuvre, que je trouvai enfin la provocation ultime : un roman, uniquement composé de feuilles de papier imprimées de même format, reliées les unes aux autres par un côté et protégées par une couche de carton léger, lui-même imprimé et glacé. Un volume proprement révolutionnaire, qui reçut pourtant un accueil mitigé – trop complexe, certainement. Trop novateur. J’étais déçu, mais je ne voulais pas m’éloigner de mon public. Aussi retournai-je, après ce coup d’éclat que l’histoire saurait bien reconnaître un jour, à une voie plus commune et rentable.

Je publiais désormais un bouquin par an, moins bon sans doute avec le temps, mais qui trouvait malgré tout à chaque fois son public, dans la petite centaine de pays où il était diffusé. Je fus décoré de l’Ordre des Arts et des Lettres. Mes amis étaient revenus, et je m’étais marié. J’avais pris goût au luxe et à la célébrité, mais la vie sans aspérités commençait à me lasser, et je sentais mon inspiration peu à peu s’étouffer sous les draperies de soies, dont je craignais de ne plus pouvoir un jour me lever. La distraction me gagnait petit à petit. Ou bien était-ce l’indifférence ?

Mon éditeur commençait lui aussi à avoir le regard attiré par d’autres horizons. Peu avant la finalisation de mon nouveau bouquin, je lui envoyai la version en cours, afin qu’il puisse me faire ses dernières recommandations. Mais lorsque le colis fut parti, je me rendis compte de mon erreur : au lieu de l’essoreuse à salade sur laquelle je planchais depuis plusieurs semaines, œuvre intime et sincère – en partie autobiographique – qui m’avait demandé beaucoup de travail, je lui avais envoyé l’une de mes banales montres en or. Quand je l’appelai pour le prévenir, il me félicita aussitôt pour mon dernier chef-d’œuvre, plein d’audace, qui une fois encore allait là où l’on ne m’attendait pas : ce serait un livre de collection, tiré à peu d’exemplaires, mais qui s’arracherait aux enchères. Convaincu par son enthousiasme, je ne dis rien de ma méprise, satisfait d’avoir gagné sans effort de quoi payer les travaux de ma nouvelle villa, et par la même occasion une année de travail supplémentaire pour achever mon essoreuse à salade intimiste.

Mais quelques jours plus tard, un homme vint me voir dans la rue, désireux que je lui signe un autographe sur son bouquin préféré – mon meilleur selon lui. J’acceptai volontiers, content de retrouver cette proximité du public, tant appréciée les premières années et devenue plus rare avec le temps. Le type me tendis alors un pied de biche, le regard brillant, dans l’attente que je l’immortalise. J’eus un moment d’hésitation : est-ce qu’il se foutait de moi ? Je n’avais jamais écrit ce pied de biche, qui avait toutes les apparences d’un vulgaire objet industriel. Le type me regardait toujours. Il était plus grand que moi, plus costaud aussi. Je remarquai un sourire sur ses lèvres, indéfinissable. « Vous croyez vraiment que j’ai pondu ce torchon ? » Malgré moi, ma voix avait été un peu sèche. Le gaillard accusa le coup. Mais au lieu de me tomber dessus comme je le craignais, il éclata alors en sanglots, et sous mes yeux stupéfaits, se moucha littéralement dans le pied de biche, que j’avais opportunément qualifié de torchon juste avant !

L’épisode me fit réfléchir. Avais-je vraiment un tel pouvoir ? Ou bien était-ce une coïncidence ? Je me dis qu’il y avait peut-être là une dernière subversion à tenter. Après tant d’années en roues libres, il était temps de relancer un geste artistique véritablement audacieux. Je commençai dans mes échanges à intervertir des noms, avec une assurance telle qu’elle ôtait tout soupçon de supercherie : des bougeoirs pour des ciseaux, des marteaux pour des tasses à café, des cartes à jouer pour des prises électriques… Personne n’y trouva à redire. Je ne perçus même aucune surprise ou hésitation. J’essayais plus gros : une lettre pour un ascenseur, une voiture pour une pince à épiler, un fauteuil en cuir pour un peigne… Idem. Malgré des difficultés nouvelles de manipulation, les objets changeaient de fonction et d’appellation sans aucun accroc, et je constatai que je pouvais ainsi infléchir le réel à ma guise. Dès lors, je m’en donnai à cœur joie.

La vie était soudain devenue beaucoup plus attrayante. Chaque jour offrait l’occasion d’un remodelage complet. Ce qui existait la veille n’avait soudain plus court dès lors que je le décidais et se voyait complètement remis en question au gré des répliques de la journée : je me rasai la moustache avec l’échelle du garage, dégustai de grands vins de Bordeaux dans le gouvernail d’un hélicoptère de combat britannique, tentai d’isoler la margarine à l’aide d’une peinture de Rembrandt… C’était sans limites. Pris dans mon nouveau jeu, j’avais abandonné mon essoreuse à salade (ou plutôt, je l’avais laissée entre les mains de mon voisin qui la trouvait bien pratique pour tailler sa haie un jour sur deux – l’autre jour, elle lui remplissait sa feuille d’impôts) et ne vivait plus que sur les droits d’auteurs de mes livres précédents. Mon éditeur de son côté avait fini par se lasser complètement de la littérature et était revenu à ses premières amours : il passait désormais son temps à modifier de fond en comble les huit maisons qu’il avait fait construire du temps de notre splendeur, et revenait perpétuellement sur chaque détail de l’aménagement. Nous vaquions ainsi chacun à nos jeux de construction, tels des gamins rendus à l’insouciance.

Un jour pourtant, je fus pris d’un doute. Tout d’un coup, je ne savais plus si la petite cuiller que j’avais dans la main était l’original de mon premier chef-d’œuvre ou bien la pièce manquante du moteur de ma tondeuse à gazon, qui ressemblait elle-même étrangement à la petite robe moulante de ma femme que j’étais allé récupérer chez le pâtissier trois jours plus tôt. Je voulus passer un coup de fil à ma femme pour m’en assurer, mais on venait juste de refaire la toiture du téléphone, et je fus obligé de prendre la betterave pour aller lécher l’épingle à cheveux de son tiroir. Elle me trouva dans tous mes états. « Qu’est-ce qui t’achève ? Ne t’illumine pas comme ça ! » me dit-elle.

Je la pris par l’asperge. Elle me repassait de ses grands sacs vernis, comme si j’avais emballé une barquette. Comment lui faire comprendre ? J’essayai bien de la tartiner de baskets, de lui faire tourner la vitrine du chameau bissextile, mais il n’y avait rien à faire : l’avion était définitivement choyé. Saisi de porcelaine, je pris la mer la plus proche et m’allumai aussitôt de toutes mes portes. 
J’avais été trop loin. Ma création m’échappait. Tout cela me faisait terriblement peur, tout d’un coup. Je devais reprendre le contrôle, mais où s’arrêter ? Il n’y avait plus aucun moyen de connaître la normalité à laquelle revenir… J’essayai tant bien que mal de joindre mes amis, mais ils me déracinaient tous de leur mouche abrupte. Plus personne ne me comprenait ! Ou bien était-ce l’inverse ? J’étais au désespoir, perdu dans l’infini sémantique. Que faire ? Soudain, je réalisai qu’il restait une personne qui pouvait peut-être encore me comprendre. Je me précipitai chez mon ex-éditeur.

Il m’accueillit chaleureusement dans sa neuvième baraque. Je ne fus jamais aussi heureux que ce jour-là de lui serrer la main (et pas la limace), de m’assoir dans son canapé (et pas son gobelet), de le voir s’inquiéter à mon sujet (et pas se ligaturer le ventricule gauche). Il me proposa un verre, et partit chercher de quoi le servir. Resté seul, je me calmai peu à peu. La pièce était agencée à l’ancienne, sans extravagance : des meubles, une table, une bibliothèque, quelques lampes et tableaux. Rien que de très rassurant. Tout s’arrangeait déjà, je le sentais. Ce n’avait été qu’une folie de ma part. Fini les expérimentations, les provocations. Trop dangereux, la littérature. J’allais réparer mes erreurs et retourner à une vie plus simple, pourvoyeuse de bonheur. J’allais aimer ma femme, partir en vacances, organiser des dîners entre amis. J’allais me mettre au rafting, à la cuisine, au kama-sutra. La vraie vie allait maintenant commencer. En y pensant, je retrouvai un sourire – qui se figea lorsque mon éditeur revint avec les boissons.  « Eczéma-mouton ou parpaing on the rock ? »

Cela fait cinq mois maintenant, que je suis enfermé dans le sous-sol du ministère des Trachées Auxiliaires. Englués par les portants qui s’emballèrent de me voir allonger des bananes en pleine crique, les phylactères m’ont soudain pétri par lueur, et me touillent depuis chaque corbeau de leur pin’s. Je ne me suis pas laissé faire, bien sûr, mais c’était inutile. J’avais beau leur répéter qu’il y avait erreur, que j’étais innocent, rien à faire : ils n’avaient que le proxy-éthylène à la bouche. J’exigeais qu’on me libère – qu’avais-je fait de mal, bon sang ? Mais j’avais toujours droit à la même réponse : tant que je slalomerai à ternir les boulons qui m’étaient atrophiés, il était de leur parloir de me dérider, pour ma propre ethnicité. J’ai dés lors abandonné tout recours.

À travers la chaussure de ma cellule, je regarde le soir tomber sur les taxidermistes étoilés qui pinaillent dans les travées burlesques, épluchant leurs bourdons d’ongles métalliques et de baguettes lacustres. Le chemin bleu et l’ardoise fluette, ils pédalent les transfos de rosières adjacentes. Après tout, peut-être est-ce mieux ainsi, me dis-je. Même si j’ai toujours plaisir à le voir s’activer, même s’il m’émerveille chaque jour un peu plus, je ne suis sans doute pas fait pour ce monde. 

Alors, après un dernier regard sur les flûtes capricornes, je finis par quitter l’angle de la chaussure et retourne me coucher sur le rhododendron de service. Une fois allongé, je soulève délicatement l’un de ses pétales, pour en extraire la petite cuiller que j’y ai dissimulé. 
Je la regarde un moment. 

Puis je ferme les yeux. Et dans un dernier sourire, j’achève, sur l’intérieur de mon poignet, l’écriture acérée de mes mémoires posthumes.

Franck Thomas


  • 1.3.13

En vibreur

Quand ça sonne, toujours les yeux tournent sur la mention qui s’affiche, c’est pas Inconnu, ni Masqué, c’est bien ça le problème, c’est bien ça qui résiste, qui hésite, je sais qui m’appelle, je sais que c’est toi, je sais les sonneries dans le vide, je sais la lassitude et le message qui sera déposé après le bip sonore. C’est parce que je sais trop que je ne réponds pas ; je suis en vibreur, je suis en voiture, je ne pouvais pas décrocher : j’avais piscine.

Quand tu sonnes, c’est qu’un bon mois s’est écoulé sans nouvelles, sans que tu ne puisses savoir si ici je vais bien avec ce froid, cette chaleur, cette pluie, ce gris, ce clair ; s’il fait beau, si mon travail se passe bien, si… Non, c’est tout, pas plus, le temps, le travail, la santé. C’est là ton important de savoir, ton nécessaire vital : prendre des nouvelles basiques et réconfortantes car je suis si loin, si étranger, si coupé, si incompréhensible. Alors, il y aura Allo, puis C’est maman, puis Rappelles-moi quand tu auras le message. 

Quand tu vibres, notification rouge sur l’icône Appels manqués, rien ne me presse de savoir, et le temps qu’il fait chez toi, et les rhumatismes qui gueulent, et les mortes amies qui tombent autour de toi, et tes silences gênés de ne pas pouvoir me faire parler. Peu me chaut ta lutte, tes idées engoncées de vieille dame, ton amour dégonflé que j’entends ronronner une fois le combiné raccroché. 

Quand enfin je me décide et tape Maman sur le téléphone, je mets en apnée les quelques secondes de sonneries puis je joue à t’écouter, haut-parleur activé. Tu décroches et je souffle sur les mêmes mots débités en séquences cadrées et galvaudées. Deux ou trois minutes de toi avec quelques aspérités de vie sur lesquelles on va s’accrocher pour de faux, pour de vrai. Des bisous de fortune seront échangés, par l’écouteur parasités et la discussion sera oubliée dès la tape sur Terminer. Mise en vibreur.

A noter le nouveau tumblr d’Alban Orsini : Avec maman. (Bien plus drôle que le texte ci-dessus ^^)

  • 24.2.13

Je me casse à Palavas #VasesCo @christogrossi

Plus de deux ans après, plaisir renouvelé d'échanger avec Christophe Grossi pour les vases communicants de février. Vous lirez ci-dessous sa petite explication puis son texte "Je me casse à Palavas" dans lequel il jongle une nouvelle fois avec les "Christophe" mais cette fois-ci près de la mer, près de MA mer. Quant à moi, ou peut-être un autre moi, vous pouvez me lire sur son superbe site en "SPIP atomique" mariné aux petits oignons par rature.net : c'est celui qui est moi là-bas et c'est là.
Si vous nous le connaissez pas : Christophe Grossi, c'est : des déboîtements, des Kwakizbak, des metropismes, du "va-t-en, va-t-en" en papier et en pixels, de l'epagination à moudre et surtout une très belle signature imaginative et rêveuse qui se répand un peu partout "all around the ouèbe" sur twitter, facebook et instagram.
Comme d'habitude, la maîtresse de cérémonie des vases communicants est Brigitte Célérier et vous pouvez découvrir l'ensemble des échanges de ce mois-ci sur le blog des annonces.
Christophe Grossi :
Je me casse à Palavas s'inspire de deux « monuments » de la chanson française dénichés sur le Net mais surtout d'instants captés par Christophe Sanchez, à Palavas-les-Flots et environs. J'ai d'abord sélectionné une vingtaine de ses images ; à la fin il n'en restait plus que dix même si je n'en ai retenu que six dans le montage-photo. Pour découvrir d'autres photos de notre hôte, il suffit de faire clic clac Kodak avec le doigt ou d'ouvrir la bonne porte sur fut-il.



Je me casse à Palavas


Des fois moi aussi je dirais bien Je me casse à Palavas comme ce type sur YouTube qui (s'inspirant péniblement de Nino Ferrer) débite sa chanson à toute allure mais Palavas, Palavas-les-Flots entendons-nous bien, c'est au bord de la mer et ça, la mer moi ça m'inquiète parce qu'elle m'empêche d'aller tout droit et que, pour un mec comme moi qui aime aller de l'avant, droit devant, sans jamais regarder derrière, la mer à ses pieds est un réel obstacle. 
Des fois je ferais mieux de me retourner.
Des fois je me dis que pour éviter la noyade il me faudrait piquer un bateau mais là ça devient vraiment très compliqué. 
Des fois j'ai l'impression que je manque surtout d'entraînement. 
Des fois, si comme moi on est du genre à hésiter longtemps avant de prendre une décision, alors on se met à piétiner dans le sable, comme Mario Bros quand il est coincé dans un coin de l'écran et moi je ne voudrais pas ressembler à Mario Bros ni à cet autre type dans cette autre vidéo trouvée elle aussi sur YouTube qui fait du surplace en souriant à l'Élodie de la chanson, douze ans, à qui il a dû sucer la pomme lors d'un concert de Johnny à Palavas-les-Flots. 
Des fois je me dis qu'un brushing pareil non et puis trop tard maintenant. 
Des fois je me dis Quand même ça doit être tranquille comme vie Palavas-les-Flots : il pleut presque jamais (sauf sur les photos), les gens n'ont pas peur de dépenser (sauf sur les photos), les chiens dressent leurs oreilles quand toi et ta valise roulez sur leurs étrons, tu peux te balader en tongues toute l'année (gaffe aux étrons), d'ailleurs c'est un peu les vacances toute l'année à Palavas-les-Flots, la preuve : tu te ramènes du sable de Palavas-les-Flots partout chez toi.
Des fois je me demande si les filles de Palavas-les-Flots ressemblent à celles qu'on voit dans ce vieux film avec Alain Delon tourné à Palavas-les-Flots, celles qui sont dans les bras d'Alain Delon, d'ailleurs dans tous les vieux films avec Alain Delon les filles sont dans les bras d'Alain Delon, pas seulement celles de Palavas-les-Flots : tu crois qu'elles seraient dans les miens de bras si je leur disais Je m'appelle Alain Delon ?
Des fois j'oublie que je m'appelle pas Delon mais Sanchez, pas Julien, Christophe, et que j'habite déjà à Palavas-les-Flots alors pourquoi je me casserais dans un bled où je vis déjà ? 
Des fois je me dis Ça tourne plus rond dans ta tête. 
Des fois je ferais mieux de marcher sous la ville de Palavas-les-Flots ou même sous la mer, je ferais mieux d'éteindre mon transistor, je ferais mieux d'enlever ma tenue correcte, je ferais mieux d'oublier les règles élémentaires et de traverser la mer, je ferais mieux de construire un tunnel sous la mer, un métro sous la mer, je ferais mieux d'aller voir en face, pas vraiment en face, de biais plutôt. 
Des fois je me demande s'ils connaîtraient pas un autre Christophe là-bas, pas Sanchez, Grossi, un type qui aurait créché là tout près. 
Des fois ça me reprend : Je ne suis pas Christophe Sanchez.
Des fois je me dis Tu peux pas les laisser tranquilles les Christophe. 
Des fois je voudrais bien mais il y a toujours quelqu'un pour me seriner que ça fait longtemps qu'il est reparti ton porteur de Cri-Christ, il doit t'attendre à Palavas-les-Flots, en tout cas c'est ce qu'il a dit avant de traverser la méditerranée à la nage, qu'il avait rendez-vous avec un Christophe (sans chaise ?) un vendredi à Palavas-les-Flots. 
Des fois je me demande qui se fout de ma gueule. 
Des fois je ferais mieux de me casser à Palavas.
Des fois je ferais mieux de la fermer. 

Christophe Grossi, 31 janvier 2013



sources :

Christophe Sanchez – fut-il / Instagram
http://www.fut-il.net/ / http://instagram.com/chsanchez

Marc Charlan - Je me casse à Palavas
http://www.youtube.com/watch?v=7bZGWBz9OKc

Anthony Dupray - Palavas-les-Flots
http://www.youtube.com/watch?v=MRrdiIfoITs

Wikipédia
http://fr.wikipedia.org/wiki/Palavas-les-Flots

  • 1.2.13

Sous un vernis de ciel bleu

Tout porte sous un vernis de ciel bleu, tout pèse dans le décor, dans le reflet soldé. N’y rien voir d’autre que l’ombre d’un arbre qui flanche, un résineux coulant de sève, à l’agonie. Voir et encore ! Juste apercevoir sans savoir. Se perdre, avec certitude, dans les strates agglutinées jusque dans les yeux, autour de sillons ronds, un pour chaque âge, qui tournent à l’infini comme une vis sans fin.

Le tourment est ici, masquant le ciel bleu. Au centre la peine s’amoncèle, creuse les joues, affame les creux toujours plus creux, si bien, si mal, que de devenir ne trouve plus sens. Maud fardée d’une mort dorée, se déçoit de ne plus pouvoir rire. De ne plus trouver chemin. La sève perce le visage, se fraye un passage.

Maud abandonne, devient poreuse et se laisse déborder. Autour, des corolles de chagrin aussi sèches que du bois mort.


  • 27.1.13

Demain il fera jour

Quand s’abat la fatigue, sa lassitude d’être le besogneux, lui le méritant, le suant, il s’ébroue comme un chien, gratte sa tête poussiéreuse et remet son labeur au lendemain, le regard perdu sur l’horizon. Puis il grommelle en rendant sa casquette à la terre, qu’il trouve basse, très basse. Il porte une main au bas de son dos que le tiraille. Il a mal aux reins, ça l’esquinte. Se baisser pour ramasser ses outils le renfrogne, creuse les rides de son visage. Son front ravine et un rictus nerveux découvre ses dents jaunies par le temps du travail, mégot perpétuel aux lèvres. 

Quand s’abat le crépuscule, il compte depuis quelle heure il est là, à fouler les terres mortes de l’hiver, à sarcler la vigne ou à lui tailler les crêtes. Depuis sept heures du matin, au moins. Un temps trop long qu’il sait dévoué à d’ingrates tâches - une croix qu’il porte sur son pauvre dos. La seule pensée de ces longues heures rajoute de la fatigue à la fatigue, l’étreint et l’absout d’arrêter maintenant. Dans ses yeux, la nuit qui s’avance se porte fière. Elle s’offre en sauveur de l’ascète. Demain il fera jour. Il dira ça, demain il fera jour, les deux poings vissés au bassin, comme pour invoquer le dieu du temps de lui en donner encore et encore. Du temps pour se casser les reins.

  • 20.1.13

Un train vert et gris

« Sinon l’enfance, qu’y avait-il alors et qu’il n’y a plus ? » (Saint-John Perse)

C’est un train, un train d’enfer vert et gris, long sans fin. Il entre en gare dans un grand fracas de fer rouillé puis s’immobilise sur un grincement de freins qui sonne à mes oreilles comme le cri déchirant du départ. Aujourd’hui, il pleut. Comme jamais plus il ne pleuvra. Une épaisse brume recouvre la locomotive. On croirait une de ces vieilles michelines vapeurs enveloppées de l’ouate du temps. Une de ces locos que grand-père a pilotée et conduite jusqu’à moi, dans ma mémoire fraîche d’enfant, lors des longues veillées d’hiver où il me racontait son épopée de cheminot, réelle ou tendrement romancée.

C’est un train, un train d’angoisse, gris et violent. Il s’arrête, crache le désespoir dans le ralentissement des machines. Le quai est froid et je me sens une proie. Pris dans l’impossibilité de fuir le train, lié par l’inéluctable montée de la première marche, mon corps résiste et mes pieds se collent au sol. Je me sens lourd d’inexistence. Une main serre mes doigts gelés, une présence évanescente. C’est sûr, grand-père gueule de charbon est aux commandes et me regarde par la fenêtre. Le chef de gare arpente le quai et tape du pied dans le silence pesant d’avant le départ puis porte son sifflet en bouche. Mon cœur s’affole et dégringole me laissant évadé improbable ; le temps se cloue à la porte automatique du wagon qui s’ouvre d’un soupir las.

C’est un train, un train vert et gris, un Corail long sans fin, un train qui veut m’arracher d’ici pour me conduire là où je ne serai plus. La main qui jusqu’alors me retenait se détend et lâche sèchement comme pour me donner l’autorisation de m’envoler. Je frissonne. Fébrile, je saisis ma petite valise et reçois de la main un baiser mouillé sur la joue, un baiser venu de haut, trop haut. Grand-père attise le feu de la machine et le charbon dans le foyer déploie les flammes de l’enfer. Il pleuvra toujours. Je ne serai plus jamais petit.

Illustration : © Clarence H. White

Texte initialement publié sur le blog Les confins d'André Rougier pour les vases communicants de décembre 2012.
  • 12.1.13

Il n'y a plus


Il n’y a plus. Plus que la nuit pour la démasquer. Et ça frise dans sa tête dès le crépuscule. Elle attend tout le jour derrière sa fenêtre, à guetter le point de bascule entre les bleus mourants et les rouges coupe-gorge. Il n’y a plus. Plus que la nuit pour l’apaiser : c’est le gris puis le noir qui donnent au regard le vide qui lui plait. Elle et ses rêves éveillés fixés sur l’horizon qui disparaît. Seule et débarrassée des encombres du jour, des couleurs trop violentes qui côtoient ses pensées, des traits trop emportés qui taisent son visage.

Il n’y a plus. Plus que le mordant des vêpres qui sonnent au loin pour croquer l’espoir : la vie qui ralentit au moins quelques heures pour un entracte à la frénésie du jour. Un répit salvateur qu’elle peint de couleurs chair, un pastel éthéré qui colle à son corps. Du bout de ses pinceaux diurnes, elle cherchera les nuits sauves et au plus tendu des ombres, quand le silence lui biffera l’esprit, elle glissera dans sa peau, légère et enjouée. Tomberont alors les trop pleins et les masques, les rides accumulées comme voilées par l’obscurité et les salissures du jour disparues en pluie revigorante.

Il n’y aura plus. Et elle sourira, peut-être.

Illustration : Anne Patay www.maplaneth.com

  • 27.12.12

Sac et ressac

La brume a détapissé l'horizon, ne subsiste du bleu tranché habituel qu'une douche cotonneuse qui ruisselle du ciel à la mer, un écran total à l'été disparu.
Sac et ressac.
Sac plein, derrière la fenêtre, suivre le parcours des gouttes de pluie fine qui viennent s’écraser sur les carreaux. Les plips et les plops étouffés par le vitrage s’accompagnent de vagues sourdes en fond sonore : la mer, la mer agitée où grondent les rouleaux d’écumes, comme pour occuper l’espace et se départir du ciel qui reste désespérément vide et blanc.
Ressac.
Sac de pensées contre ressac interminable, sa tête, front sur la vitre froide, glisse de haut en bas en laissant une longue trace ridée d’idées confuses. Lui et le spectacle neutre d’un paysage qui s’annule : les bleus se contrarient, les gris s’emmêlent, la pluie les lie. De cet amalgame, gagne le monochrome – blanc paralysant – qui s’installe calme en surface, bouillant dans le fond, le profond, bien au-delà de la vision.
Sac.
Sortir du sac de la torpeur à la faveur du cri rauque de la mouette, rescapée du chaud et du bleu qu’il y a encore quelques jours, quelques heures animaient les lieux. Lui et l’oiseau. Le suivre du regard, dans sa majesté planante, fuir ou se cacher derrière le rideau de brume.
Trouver une nouvelle dimension pour percer, et le vague, et les vagues, et le blanc du ciel qui se confondent. Lui et sa dimension de la fuite immobile. Lui obligé d’être en accord avec le décor, sans s’éloigner des pensées claires mais en acceptant le gris qui abat les saisons, les « trop » et les « pas assez » qui vont et viennent.
Re.

Texte initialement publié sur le blog de +Déborah Heissler pour les vases communicants de novembre 2012.

  • 25.12.12

Dans le foyer

C’est encore des instantanés, des miettes, des images gueules ouvertes. Un père aux allures de fantôme hantant pensées au repos d’une vie où le manque, même s’il se fait de moins en moins prégnant, fait encore surgir des historiettes à la pelle. 

L’hiver dans la maison familiale, les cheminées, seuls foyers de chaleur, ronronnent, dans la cuisine, dans le salon. Deux points rouges dans le vide froid, deux brasiers où brûlent les angoisses de chacun. On les évite quand on peut, on les lorgne comme des faux-semblants quand ils se font trop présents. Ils nous parlent en crépites de nos mots tus, singent des langues qu’il faudrait qu’on délie. C’est lui qui les allume avec de petits morceaux de ceps de vignes soigneusement arrangés pour que le feu prenne, pour le lourd silence cesse. C’est lui qui ajoute, une fois les flammes au plus haut, le rondin de bois sec, celui qui aura la lourde charge d’occuper les pièces, de dégager en douce incandescence nos mutismes étouffants.
Et toute la journée, il fera le tour de nous, sans nous voir, tout à ses flammes à contenir, au brasier à entretenir. Sans trop consommer de matières, économe de tout, les bûches longues coupées et les billots de bois lourds écorcés doivent durer, chauffer mais ne pas envahir de flammes ostensibles. Son bois ramassé en stères et élagué à la taille du foyer doit cramer lentement pour fournir la meilleure chaleur. Dans cette quête de douceur, dans cette recherche de bien-être, à couvrir l’hiver et l’humidité de la vieille maison, sa course inconsciente vers nous est déviée par nos regards lointains, nos exaspérations communes à voir ce père si attaché à brûler alors qu’autour tout est refroidi.

  • 15.12.12

Veillée avec le Minotaure #VasesCo @perceval45

Premier vendredi de ce mois de décembre, plaisir de recevoir André Rougier dans le cadre des vases communicants. Que vous le suiviez sur Twitter ou que vous l'ayez suivi sur Facebook, pour le reconnaître, c'est simple, suivez son gimmick en ligne : rssss. Plus sérieusement, il est l'auteur du blog "les confins", fourmillantes pages où il rend hommage à ses auteurs préférés - et quels auteurs ! - et plonge également sa plume dans les pixels avec des billets empreints de la littérature dont il gueule la beauté. Lire notamment ses élucubrations ou sa série "je me souviens" qui me plaît particulièrement. 
Vous lirez ci-dessous le texte d'André, reflet de sa présence en ligne, dans lequel on retrouve notamment Jacques Dupin ou encore Maryse Hache et également une galerie de photos de mon Hérault qui est aussi son "païs" (Merci pour le clin d'oeil). 
Mon texte "Un train gris et vert" est, comme il se doit, confiner dans son blog et la liste de l'ensemble des vases de ce mois-ci est rassemblée sur le blog dédié et se déroulera tout au long de la journée dans le scoop-it de Pierre Ménard.
Minotaure, copie d'une statue de Myron, Musée National d'Archéologie d'Athènes

"Un seul mot portera la réplique et le coup de grâce."
 (Jacques Dupin)

vase grec, fin du Vème siècle avant J.C

"Le croiras-tu, Ariane ? dit Thésée, le Minotaure s'est à peine défendu."
 (Jorge Luis Borges)


VEILLÉE AVEC LE MINOTAURE


Séparation dont l'instant prend la mesure, qui l'ébranle, la dénude, la veille, l'ampute, la porte au rivage d'où la lumière chute, l'adosse à l'exil où tout se tisse et se tient...
 Essaim sans choix, comme pétrifié, chant comble, parole truquée, lestée de qui l'évince, timbre, ornière, rouage, que souffle taillade, que besoin étrangle - lente autopsie des traques ne trompant plus ce que confusément elles font être...
 Consentir au Retour, alors, avant que le mentir ne s'en empare et l'habite, sourd passeur, ne reculant que pour en mesurer le chancelant cortège, en usurper les glus et les failles... 
Piétinements mats, étables borgnes, ordres murmurés, plaies de trop, gestes somnambules épuisant les yeux entravés, butin forgé d'éclipses, de multiples, de reliquats, pas qui divergent, mots vacillants sur quoi l'on bute, par quoi l'on intercède - entre deux gorgées d'aqua-tofana, comparses du dire et du revoir coulant et nous perdant derrière, au midi des voeux, aux flancs de la lèpre, tout à la jouissance de n'avoir jamais été l'Autre, à la blessure de grandir, à l'obscure joie de s'en aller...
Qu'on le sache: nulle parousie écourtant l'envol, nulle chasse cachant ses preuves impies à qui passe, puise et clôt: les raffineurs de poisons, les pourvoyeurs d'évidences...


Mais où est le maintenant qui n'est pas d'ici,

Le temps un et innombrable,

La paix qu'amont précède, mais n'en surgit d'aucun,

La circulaire solitude où j'exulte...



Étouffe ces bonds perméables à ta vaillance: dévoilés, comment pourraient-ils ne pas nous décevoir ?


Persévérence de l'engendré, enclos de nos jeux, prés de nos fêtes...


Tout ce que tu appris en lisant, en souffrant, en vivant, eaux de l'enceinte vigilante, verbe qui cèle, mesure qui respire...


Rien ne bougeait, chant des grillons, bourdonnement de guêpes énervées de chaleur et de lumière crue, cris des oiseaux, paysage rivé à cela qui tout sait de ce qui fut...


Tu t'ouvriras, oui, mais au seul épars qui exige des conspirateurs pour le dénouer...


Mise à distance, geste s'immolant aux replis qu'on recompte, arc à vif éboulé dans le temps buissonnier...


Quelle est-elle, la chose dont l'effacement est la seule certitude, qui en appelle à ce qui ne se laisse pas enfermer en elle-même ?


Bouts de mur, chimères huilées, puissance sans nom et sans cri, qui ne se peut, ni oublier, ni assouvir...


Que ne donnerais-je pour la mémoire

Du portail du pavillon secret

Que mon grand-père poussait certains soirs

Avant de s'égarer dans le sommeil

Plus vaste que la musique


N'adhère qu'au terme ajourné où tout sera silence, jamais aux anesthésies qui le dévaluent !


Paroles de profil, ombres à dire, paupières dévêtues livrant passage aux traces détournées, aux levains...

Que vaut, en face, la fragile insinuation de cette cohérence dont nous nous croyions, altièrement, revêtus ?


Héritière des trépas, fluide merveille qui ne traque, n'efface, n'attend...


Herbes cassantes, transies, bouclant le cercle à l'ombre duquel tu t'effrites...



"Dans cet exode où tant de paroles ont douté, où tant de poings ne heurtent que l'enclos de jardins fuyants, je suis à tes côtés. Je te donne la force d'entrer dans ta ville et l'orgueil de n'y point régner."
 (Jacques Dupin)

porte mangée 33 (photo de Maryse Hache)

"Au début, ce fut un peu tendu, puis nous nous sommes apprivoisés, retrouvés. Je sais maintenant que nous ne nous quitterons plus."

(paroles de Maryse Hache, maison d'Orsay, 1er étage, le samedi 20 octobre 2012 vers 18 heures)


Il y a dans l'adieu

la promesse du retour

aux trajets à la soif

à la pierre oublieuse

à l'incertitude des retrouvailles

Il y a dans l'adieu

du noir Soulages

du tracé épaissi

du trait durci

de la geste chancelante

Il y a dans l'adieu

le refus de se fixer

de se situer de capter

d'engranger d'amasser

Il y a dans l'adieu

le non aux tricheries du jour

aux accrocs aux chemins mûrs

aux zizags aux coeurs de cible

Il y a dans l'adieu

le sable effleuré

du lieu où l'on avance

sans y laisser d'empreintes


André Rougier

(sauf indication contraire, photos prises par André Rougier en Languedoc, essentiellement dans le département de l'Hérault, entre 2004 et 2009)

  • 7.12.12

C'est rêver

C’est rêver, c’est mélanger heurs du jour et contrariétés de la veille ou plutôt des veilles, des hier non soldés, de ces jours refoulés de la mémoire qui surgissent au milieu du désordre quotidien. Ce sont quelques secondes, parait-il, quelques secondes que le cerveau décompose en longue série d’évènements équivoques dans un étonnant mélange de scènes ubuesques. C’est entrechoc de frustrations, de manques en tous genres, de petites fêlures qui ne trouvent mots : un mille-feuille aux sous-couches insoupçonnées, lourd et indigeste. Des lacs paisibles aux marécages anxiogènes en passant par des labyrinthes de pensées diffuses, sans division possible, sans frontière, sans queue ni tête, l’animal du rêve renvoie la cacophonie du monde et la complexité du réel.

La nuit, elle irréelle, se résout à rassembler tout ce vacarme enfoui. N’importe quoi, pourvu que l’étrangeté fasse non-sens, intrigue par son impudence, déboucle au réveil les certitudes de maîtrise et balaye les dénis mal fagotés. Le psychisme fou, par définition évadé du contrôle des sens, fait soudain impression, rattrape la thérapie bobo pour laisser sur le carreau les traumatismes les plus profonds. Sensation sale de se tirer de la nuit par la fange ainsi répandue, concassé par un scénario décousu et les éléments comme repères de vie bafoués par les plus vils sentiments. La tête en vrac dodeline au sortir du rêve : vision panoramique au bord d’un précipice, le vide d’une falaise étroite où la réalité saccagée rend sourd les appels à la mémoire.

C’est rêver comme froisser le tangible pour en faire un costume importable. Le réveil a des manches trop longues, de l’amidon coincé sous les paupières et le regard sur le jour fuyant. Le rêve secret, cet instantané aveugle, a laissé des plis disgracieux, une fine tache sur le col : un baiser de  la nuit, cette grande repasseuse à sec. 

  • 1.12.12

Dans le coing

Il ne faut pas plus qu’un goût inopiné pour raviver en moi, une nouvelle fois en mode Proust, l’émotion de la madeleine dérouleuse de temps. Juste une cuillère à café plongée dans de la confiture, couleur cuivre, ou approchante. C’est une main lointaine qui me tend le pot de confiture, une personne étrangère à ma vie, étrangère tout court, qui, de son pays natal, ramène la cuillère à ma bouche. C’est de ma maman, dit-elle. De sa maman à plusieurs centaines de kilomètres d’ici qui, du fond de sa cuisine a concocté une confiture locale, une pâte aux petits carrés de fruits solides qui, gouleyants, fondent en bouche. 

Cette personne revenue de si loin a fait surgir des souvenirs tout aussi lointains et a rouvert une anfractuosité de tendresse refermée par le temps. Quelques gravillons de sucres pris dans l’engrenage plus ou moins bien huilé d’une vie ont écumé en quelques secondes une série d’images sépia.
A la première bouchée, la saveur du temps d’avant, la vision de grand-mère à sa table, les mains à éplucher le fruit, fruit si spécial par sa forme, par son nom : le coing. Sorte de poire cabossée, aux lignes cassées, un fruit pas propre en apparence, biscornu dans l’état, un fruit dont on parle rarement, comme un bâtard sorti d’un arbre improbable, le cognassier. Assonance grossière pour un refoulé des corbeilles qui restera dans le petit recoin de l’histoire des végétaux.
Pourtant, dès le goût éclaté en bouche, la mémoire s’agite en changeant en images les sucres et le plaisir du fruit. Mamé aux fourneaux touille de sa grande cuillère de bois, et sucre, sucre et re-sucre. Des pleines boîtes de carrés Saint-Louis sont jetés dans le bouillon aux coings flottants qui, au fil des heures, se décomposent pour laisser place à une onctueuse pâte molle. Du temps encore qui s’allonge sur le labeur et la patience mis au service de la préparation de la confiture, du remplissage des pots de récupération - de la « bonne maman » consommé - et des assiettes creuses à la porcelaine ébréchée. Chaque récipient est garni avec soin de la mixture encore brûlante.

Les pots sont ensuite soigneusement étiquetés – confiture de coings, 1982 – comme pour creuser davantage l’importance du moment, le caractère pérenne de la fabrication. Nous en mangerons plusieurs années durant. Les assiettes conçues pour une consommation plus rapide seront entreposées une à une sous des serviettes anti-poussière dans le grenier, sur une table de fortune, une grande planche et deux tréteaux. Elles donneront naissance dans quelques jours à la pâte de coings, confiture solidifiée par l’air ambiant. Quelques jours de torture où grand-mère veillera sur les gourmands en défendant l’accès au grenier, tapera les mains et les doigts qui s’essayeront à tremper pour goûter et le jour où la première assiette redescendra, les trous burinant la pâte feront esquisser un sourire sur la bouche en coin de Mamé.

  • 18.11.12

On ne payait pas l’entrée

Je faisais partie de la bande qui avait le privilège d’entrer en boîte de nuit sans débourser un centime. Mais il fallait prendre la bouteille, un J&B à dix fois le prix, mais ce n’était pas payer car, de toute façon, nous allions boire et cet argent déboursé – cent francs – c’était pour se bourrer la gueule, pas pour régler un droit d’entrée. Et c’est clairement parce qu’on ne payait pas l’entrée qu’on était considéré comme des personnes importantes – enfin nous nous considérions comme des personnes importantes, serait plus juste.

On accédait à l’antre de la nuit au seul prix de nos apprêts de mâles : gominés, sapés de propre voire de neuf, basket interdit, tenue correcte exigée avec chaussures de ville, jeans neige et petit polo coloré. Nous entrions après avoir fait les comptes sur le parking. Compte de nous, combien participeraient à la bouteille, qui ne boirait pas et pourrait s’immiscer dans le groupe en lousdé et feindre la consommation qu’il ne prendrait pas. Cinq cents balles la bouteille, le calcul était rapide, celui qui n’avait pas assez de thunes devait promettre de rembourser le samedi suivant et à moins de cinq qui crachaient ses cent francs, nous redescendions simples mortels, petits morveux obligés de payer l'entrée, de faire la queue comme tout le monde, seul, désincarné du groupe. C’était simple, si on ne réunissait pas la somme, on n’y allait pas. Trop de honte à entrer comme un anonyme dans le temple de la nuit.

A peine la porte franchie et les tapes appuyées dans le dos du videur – ça va ? bien ou bien ? -, nous balancions déjà nos têtes tels des automates accordés aux basses de la sono. DJ machin était dans la place, nous aussi, rapidement attablés autour du J&B, carafes de coca et jus d’orange, seau de glaçons et verres en tube réfléchissant les néons noirs de la night. On n’avait pas payé et on squattait le carré VIP, juste au-dessous des platines. Le bonheur. On n’avait qu’à se lever pour demander un titre au DJ, une dédicace spéciale pour une des nanas à la table d’en face. Laquelle souvent ignorait le ronflement en écho du micro et l’hommage à sa beauté rendu – certainement qu’elle et ses copines, vu leur table désespérément vide, avaient dû se contraindre à payer l’entrée. Trop confuses et se sentant inférieures à nous, elles restaient confinées sur leurs fauteuils en skaï, les looseuses.

La nuit bouffait le samedi sans qu’on aperçoive le petit jour au dehors. Quatre heures du mat’, puis vite six et les yeux blanchis par la lumière, nous ressortions imbibés de whiskey et barbouillés de jus d’orange. La sortie était aussi gratuite que l’entrée, mais nos gueules se payaient une drôle de cuite. Une seule bouteille pour cinq descendue dans les premières heures et le reste de la nuit pour s’en remettre. Assis sur les marches de notre palais qui se refermait, nous faisions à nouveau les comptes : combien avaient chopé, qui aurait dû se contenter de payer l’entrée ou simplement ne pas entrer, qui n’aurait pas dû boire et devrait feindre la clarté d’esprit en rentrant à potron-minet chez papa et maman.



  • 11.11.12

Petites choses qui débectent

Habitude d’un autre temps, autre de vivre, quand l’éducation stricte se permettait d’oublier l’élémentaire savoir être, l’hygiène naturelle, le respect de soi pour le respect de l’autre. Toutes ces choses qui aujourd’hui coulent dans la mémoire, madeleine souillée qui découpe dans le temps ce que tu vivais hors de nous.

Petites choses qui débectent l’enfant.

Les mouchoirs de tissu, à carreaux de couleurs assorties ou simplement blancs brodés, tarabiscotés à tes initiales, vieux mouchoirs déjà avant même que tu le sois, transmis dans le trousseau de jeunes mariés, mouchoirs que tu abandonnais sur ta table de nuit ou au creux de tes draps, séchés en boule par ta morve ou tes glaviots de toussoteux. Partout, tu les semais, maculés de rhume chronique, jaune nicotine comme une offense faite aux aïeux, eux qui les lavaient au battoir, les séchaient au soleil et les pliaient en quatre, soigneusement rangés dans la grande armoire normande.

Petites choses qui fixent l'absence

Dans tes pensées, les yeux en rade, brouillés par l’absence de toi, ta manie, doigt furetant tes poils de nez aussi seul dans ton corps qu’au milieu de nous, ta famille désincarnée. Te revoir chercher au plus profond les babottes surprises, les soigner en petite boule à l’air libre pour les jeter à regrets longs dans ton cendrier. Cristallisation de ton invisible présence dans ce moment sorti du temps où, perdu de nous, tu t’épuisais à racler ton corps pour te punir de n’être là. Puis te surprendre, dans un excès de lucidité, revenir à nous parce que pris le doigt dans ton sac d’ennui et d’impuissance. 

Petites choses qui souillent la mémoire.

Sales habitudes qui marquent l’enfant à qui l’on répétait la propreté, la délicatesse, l’hygiène pour le qu’en-dira-t-on. Ainsi appliquer à exister par le propre comme si le dehors allait nous jeter l’opprobre. Tandis que toi, tu lavais ton dedans faisant fi du silence crasse qui nous avariait.  

  • 3.11.12

Où rien, plus rien ne pèse #VasesCo @dheissler

Premier vendredi du mois, c’est jour de vases communicants. Ce mois-ci j’accueille la poètesse, bloggeuse et même codeuse Deborah Heissler, auteur du texte ci-dessous. A noter sa dernière publication Comme un morceau de nuit, découpé dans son étoffe éditée chez Cheyne éditeur qui a obtenu le prix de Poésie Francophone Yvan Goll 2011 et le prix du poème en prose Louis Guillaume 2012. Pour en savoir plus sur Déborah, voir sa bibliographie.
Vous trouverez mon texte en échange dans ses carnets sur deborahheissler.blogspot.fr/ et comme d'habitude, vous suivrez les liens de tous les échanges sur la liste établie par la grande prêtresse des vases, Brigitte Celerier. 
Nous dédions ces vases communicants, Déborah et moi, comme nombreux de ceux qui échangent aujourd’hui, à celle qui prenait chaque mois un grand plaisir à écRire quelques-unes des plus belles pages écrans de cet événement : Maryse Hache.
 **


Où rien, plus rien ne pèse

— le poème, poème parce qu’il est cette expérience qui vise à atteindre au-delà des mots un absolu que la langue postule (et peut-être bien même ce vide aussi, que la langue postule) seul capable de travailler sur l’innommable, quelquefois innomé. Quittez, en laissant vibrer —

quittez sans doute, mais quittez en laissant vibrer — un visage approché ou bien une rue, un jardin traversés le temps au moins d’une lecture où rien, plus rien ne pèse.

             en tremblement de lignes

                        et collusion des suies
                        par masses
                        légèrement
             infiniment tiennes et

                        nourries d’éloquence,

             Cendres tirant sur le bleu*



Déborah Heissler


*André du Bouchet, Cendre tirant sur le bleu et Envol, Clivages, 1986. Réédition en 1991.

**
à Maryse Hache. 

tu ne sais rien de l’effondrement
tu ne sais rien de la lumière
tu ne sais rien de la vie

je te dis
la vie est à vivre sans la savoir
  • 2.11.12

C’est de mon pays que je parle

C’est de mon pays que je parle, tout le temps, depuis le début, c’est de lui que je m’avoue, dans mes mots, dans mon attitude, dans mes certitudes et mes mensonges.

De cette terre, je garde des parfums rares mais pas ceux des dépliants pour touristes amateurs de slogans dépaysant, pas de ceux qui émanent des baratins de tour-operator s’adressant aux marabouts endimanchés accros à la magie africaine bardée de clichés cartes postales.

Non. Moi je garde en mémoire, enkysté en moi, mon putain de pays et mes années rues : les odeurs de suie brune qui damne l’horizon, la touffeur aigre qui s’empare de ta gorge pour mieux la nouer, le mélange du soleil en chape de con et de l’échappement carbone des vieux tacots que la salope d’Europe nous refile par bateaux entiers.

C’est de mon pays que je parle, de la haine que seul le démuni peut connaître face à l’opulence des peuples gras.

Du désespoir que tu craches quand tu vis la rue pieds nus, le bitume années cinquante usé de crevasses brûlantes et la corne que tu dois secréter pour résister à la douleur. De cette vie que les nantis se repaissent pour passer leurs petits maux, des odeurs et des crevures de vie dont ils bavassent et qu’ils ne sentiront jamais, n’auront jamais à pâtir.

C’est de mon pays que je parle pour qu’on sache les murs de chaux et les regards sales.

De cette atmosphère qui te colle les os entre eux et qui jamais repue ne cesse d’écraser ton corps. C’est le goût de la misère qui seule t’aveugle de son jaune pisseux et criard, te laissant croire que demain tu mangeras parce qu’il fait beau. Je garde cette chaleur incandescente comme une bombe à retardement coquée dans mes entrailles. C’est une mèche de bile à qui il ne manque plus que l’allumette – un seul crachat et tout explose.

Texte initialement publié sur lignesdevie.com de Gilles Bertin lors des vases communicants d'octobre. Prochains vases, vendredi prochain, avec Déborah Heissler.


  • 31.10.12

La fille de Brooklyn

Elle prenait le bar pour son monde ou le monde pour un bar. C’était l’unique lieu où elle se sentait vraiment elle et où l’angoisse des jours gris demeurait planquée sous le zinc. Avec les intimes en chaleur et la musique qui battait les murs, ici on se fichait la paix en plein dans les gencives entre martini dry et cigarettes blondes. C’étaient là ses années refuge. Quand le dehors battait trop fort pour ses envies subversives, le bar lui offrait l’arène pour laisser délirer son corps et dévier son esprit.

Rien de moche. Tout juste se donnait-elle le droit de hausser les épaules, la main sur les hanches en défiant d’un sourire carnassier le rire en meute des copains. Une clope de liberté qui pendait à sa bouche rouge lui donnait des allures d’égérie. Les bras nus et le regard fier, à elle la danse ! Une pièce dans le bastringue à musique et Franck, Joe et les autres la faisaient virer sur le parquet et dans la joie. 

Pour chacun d’entre eux, elle retrouvait un peu de la fureur qu’elle avait collée dans la tête depuis que James Dean lui avait montré comment vivre. Insouciante du lendemain, les mauvais garçons lui tournaient autour comme des chauves-souris qui en auraient voulu à ses cheveux, peigne au cul et gomina contre échevelée aux dents longues. Elle se foutait de leur gang de pacotille, de leurs dégaines d’anges maquillées en diable sous des perfecto trop lisses. Elle se savait patronne, meneuse de la troupe émoustillée.

Et quand le soir le rideau tombait, que les derniers verres glissaient dans la nuit, le trottoir la ramenait à son no man’s land, un nouveau brouillard où allaient se démêler jusqu’au lendemain les affres d’une vie aux couleurs frelatées du rêve américain.

Illustration : Bruce Davidson

  • 27.10.12

La caisse aux escargots

Voilà un bien étrange petit animal, peu ragoûtant pour un enfant : ses cornes ventouses, sa coquille aux chemins en colimaçon et son corps limace dégoulinant de bave bulleuse. Beurgh ! Et ça se mange ! D’apprendre cela trop tôt - entre abjection enfantine, étonnante reptation et sauce persillée que l’on fourre dedans quand le bestiau est fin prêt pour la dégustation - doit laisser des séquelles.

Il le cultivait. C’est comme ça qu’il disait.

Traqué sur la colline mouillée, ramassé à même le sol, alors qu’il se pavanait dans l’humus heureux de retrouver l’eau comme élément vital, voilà l’escargot embarqué dans un panier en mailles de fer serrées, piégé par le vieux terrien adepte de sa gluante limace de corps. La bonne récolte effectuée – deux ou trois paniers bien remplis où toute une tribu de gastéropodes s’affole mollement en ventousant jusqu’à la déraison, la folie de l’escargot étant très discrète mais tout de même – et les bestioles quittent leur forêt aqueuse pour atterrir au fond d’une cave sombre, paniers vidés dans un grosse caisse en bois.

Il le cultivait par le jeûne. C’est comme ça qu’il expliquait. 

Car l’escargot doit crever la dalle avant d’être tué par cuisson, préparé, assaisonné puis gobé à l’aide d’une étrange petite fourchette à deux dents. Séquestré avec ses congénères dans leur geôle de bois recouverte d’un grillage, le père observe son butin sécréter un imposant mucus qui garnit les parois sur lesquelles les pauvres bêtes, dans un dernier souffle de vie, agglutinent leur désespoir. Trois ou quatre jours de torture et seront ajoutés à cette masse de moins en moins grouillante mais de plus en plus agonisante, quelques feuilles de thym, de serpolet ou de romarin. C’est pour donner du goût et les détoxifier, le bourreau cultivateur expliquera.

L’escargot, comme de nombreux autres mollusques, dispose de neurones géants permettant l'implantation d'électrodes intracellulaires largement utilisés en recherches neurologiques pour mieux comprendre le mode de fonctionnement des neurones humains. (Wikipédia)

Et en plus, l’escargot serait intelligent voire cultivé. Ça, il ne le savait pas.


  • 24.10.12

A la Saint-Patron

On a balayé et lustré la terrasse. Chaque recoin a été inspecté, les tables et les chaises placées avec soin et méthode de façon à ce que la dalle de ciment puisse accueillir un maximum de personnes On a créé des espaces de convivialité – être sur la terrasse avec les autres et  apprécier les moments de partage sans faux-semblant – mais aussi des coins plus discrets – un espacement entre les assises finement étudié pour que quelques tablées disposent de la place nécessaire pour former un groupe libre de brailler ou médire sans être déranger par les voisins.
Bref, on s’est affairé car dans quelques heures, elle sera bondée, la terrasse du café du balcon, dans quelques enjambées du bout du jour, le village avec tout ce qu’il compte de petite bourgeoisie crottée viendra s’asseoir là, à converser sur l’événement et à engloutir le reste des ragots de la semaine. Mais ils seront surtout réunis pour boire, boire, boire encore et trinquer au saint patron qui les protège tous du mauvais sort.

Il y aura monsieur le Maire, bien entendu, mais il se fera attendre, il arrivera en dernier et sautera de table en table, en serrant des mains et en claquant des bises fines à chacun de ses administrés endimanchés. Il affichera le sourire craintif de celui qui ne veut pas polémiquer, ne pas trop discuter pour éviter les questions fâcheuses, celles qui pourraient l’handicaper au prochain scrutin.

Monsieur le Curé sera aussi de la partie, sans la soutane – longtemps qu’il ne la met plus, c’est ce qu’on dit sur le parvis de l’église et il n’y a pas que sur la soutane que l’on glose : les mœurs du cureton laisserait vraiment à désirer – il arborera un complet gris de bonne facture, un pin’s du christ au revers de sa veste, il sourira à tous, même aux brebis égarées plus habituées aux rampes des estaminets qu’à la barre de son confessionnal. Dés qu’on chuchotera en le regardant, il s’évaporera.

Le médecin du village viendra avec sa sacoche pour la bobologie et prendra des nouvelles des habitués de la salle d’attente. Ostentatoire docteur, vêtements de marque et coupé sport,  fraîchement arrivé de la ville – deux semaines tout juste qu’il a remplacé le vieux toubib, quatre-vingt-sept ans de bons et loyaux services, il est mort dans son cabinet, dans les bras de madame Colette, l’épicière hypocondriaque - ce sera pour lui un moment important, celui de l’intégration, anisette et chemisette à manches courtes pour mieux lever le coude. Il lui faudra en découdre entre son élégie de la douce mort qui incube dans l’alcool et l’intransigeance portée par le saint patron, saint distillé de la cuisse de Bacchus qui élève depuis des siècles la population au petit jaune.

Et il y aura les autres. Paysans vignerons aux tarins rouges comme des lampions vociférant sur le temps qui perturbe leurs récoltes. Commerçants cupides dopés par Colette, la présidente du syndicat des professions de bouche, qui toute la soirée vanteront les produits du terroir, les joues gonflées de cholestérol. Et d’autres. Matrones gouailleuses et maris misogynes qui referont la guerre des sexes pour la énième fois tandis que leurs adolescents pré-pubères cacheront leur alcoolisme naissant en faisant passer des bières blanches pour des panachés. Et des encore plus jeunes malpolis et désoeuvrés se frotteront avec morgue aux vieux rabougris atterrés et réacs dans des tirades transgénérationnelles ubuesques. 

Tout ce beau monde festoiera de bon cœur en l’honneur du Saint-Pastaga et de tous ses disciples jusqu’au petit matin, réveillant en eux l’appartenance à une franche et rigolarde communauté de bons vivants. 


  • 14.10.12

Au deuxième oeil

Au deuxième oeil. Tu tailles juste avant, d’un coup sec. Tu les vois les yeux ? Là et là, les petites boursouflures sèches, tous les dix centimètres à peu près, tu vois ? Oui, alors tu comptes : un, deux et tu coupes ! C’est simple et comme ça, tu continues. Tu te décales un peu, tes pieds doivent dessiner un arc de cercle au pied de la souche, et tu fais le tour, d’un coup d’oeil, de ton oeil, tu repères les yeux, tu comptes et clac, sec, net, précis, tu tailles.

C’est une histoire de regards entre toi - le tailleur - la souche et le sécateur. Il faut avoir le coup, d’oeil et de ciseau, acquérir l’habileté nécessaire qui te permette d’avancer rapidement, de tailler plusieurs dizaines de rangées dans l’après-midi. 

Et en même temps, tu fais gaffe, c’est la vie de la vigne que tu as entre tes ciseaux. Il faut toujours te demander comment la souche va réagir à ta sape, tu lui fais une coupe pour l’année, tu vois, c’est important, très important. Faut pas te louper, c’est de toi que dépens la vendange à venir, tu comprends.

Allez ! La « vista » petit ! Tu vas y arriver !

Et le faciès qui accompagne les paroles du professionnel, la gueule en sourire de celui qui s’emplit de la satisfaction du savoir et qui le donne en partage, au milieu de nulle-part, par une après-midi grise d’hiver. 
Les gestes ajoutés aux consignes donnent à la leçon une importance insoupçonnée. C’est jour de grandiloquence sur les coteaux. Avec de grands mouvements professoraux, les mains balayant les sarments et la voix haute portée au-dessus de la vallée, il ramène sa science, me toise de sa technique – tu les vois les yeux ? - avant de plonger dans une souche hirsute pour une nouvelle fois me débusquer le deuxième oeil. 
L’application du maître à expliquer donne un tout autre relief à la tâche. Si bien qu’elle s’avère beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Le professeur veut passer la main tout en célébrant le travail bien fait. Mais de l’oeil je ne garde que la boursouflure épaisse d’un hiver rude au creux de sa vigne. Je ne taille pas, je ne fais que le suivre, ramasser un à un les sarments morts qui jonchent le sol.


  • 6.10.12

Tôt le matin #VasesCommunicants


Je suis derrière ma fenêtre
il va faire nuit deux ou trois heures encore
en bas
deux hommes déchargent des sacs de farine d'un camion
ils les transportent dans la boulangerie
je les regarde aller venir avec un sac
et un sac
et un sac
la pile monte derrière la vitre dépolie du fournil
demain
et dans les jours qui suivent
le boulanger les ouvrira
un à un
les versera dans le pétrin

Un autre camion s’arrête
son chauffeur entre dans la boulangerie
le patron passe du fournil dans la boutique
tous deux discutent un moment de part et d’autre de la banque
leurs lèvres bougent sans un son
puis le chauffeur ressort
il échange quelques phrases avec les deux hommes des sacs
leurs lèvres bougent de la même façon
en silence

Je vais faire du café
quelques mouvements de gym pendant qu'il coule
me raser
je descendrai
la vendeuse ne sera pas arrivée
le boulanger viendra du fournil
il aura des gestes un peu trop vastes
il tournera une feuille de papier autour de mon pain
puis de mes croissants
comptera ma monnaie
pendant que moi
je verrai encore ces deux hommes
le mouvement de leur corps quand ils se penchent
laissant glisser de leurs épaules un sac
et un sac
et un sac
comme s'ils entassaient dans le fournil
les jours devant nous

Gilles Bertin

Trois ans après notre premier échange ici et , Gilles et moi avons décidé de remettre le couvert sur les vases. Vous trouverez mon texte C'est de mon pays que je parle sur son site lignesdevie.com
Gilles écrit aussi pour plusieurs revues notamment Dissonances, Harfang, Rue Saint Ambroise ou encore Borborygmes.
La liste des vases communicants est comme d'habitude disponible sur le blog dédié, le groupe facebook ou le scoop-it.

  • 5.10.12

Epi 18


Le monde est un amas d’épi. Je suis au 18, je suis à 18. Face à moi, une plage, immense plage qui bave écume, une route de sable fin où poser mes traces, une vie sans entrave glissée dans la mer. J’y roule mon 18 sans penser au ressac. Epi 18, une naïveté, une douceur bleutée dans l’avenir. 18, temps majeur, où rien ne peut vraiment arriver, ça presse du présent, seul le futur est à composer et à 18 tout le monde se fout du futur.

Epi 18. Et puis quoi ? Je peux sauter ! Bleu, je ne suis qu’un bleu – pas d’autres couleurs possibles à 18 - tant que le panneau n’est pas un triangle bordé du rouge de l’absolu défendu, aucun danger. Il faut. Une à une, m’élancer sur les roches grises affables, sur les cuivrées et les noires excitantes. Hop 18 ! Bouffer l’air frais dans les alvéoles ocre - pièges à pieds - et me tirer des trous rouges incisifs - plaies d’orteils. Il faut. Me balancer des cavités noires gavées de moules saillantes - coupe-doigts et retourne-z-ongles : rien ne doit faire peur. Même pas mal. 18.

Plonger dans mon 18, au-delà de l’épi 18. Tout près de la vrille, la mer, ses trous profonds et ses courants forts. Et alors ? Le monde est un amas d’épi. Dans le dedans, l’insondable et au dehors, le débordement puissant. Peu m’importe, la peau se tanne au contact de l’épreuve et c’est à 18 qu’on doit flinguer l’angoisse de l’interdit. Je nage autour de l’épi, résistant aux tourbillons, les bras en frénésie sous la digue volante et les retours vers la côte me claquent le corps. Impétueux et fou, je fourrage les fosses sous-marines, bat les vagues de l’intérieur qui veulent me tirer vers le bas. 18.

Le temps peut bien trouer l’élan et le vent qui me porte. Suis plus fort que le courant. J’ai 18 et suis déjà un noyé.

En attentant les vases de vendredi prochain avec Gilles Bertin, reprise du texte publié sur fibrillations.net, le site de Jean-Marc Undriener, pour les vases communicants de septembre.
  • 3.10.12