Tour de France des Visages #TFV #LesVisages – départ dans 1 semaine

TFV
Chers visages,

Le départ est désormais dans une semaine - pile poils blanc au menton - et une excitation sourde m’étreint teintée d’angoisse venue de je-ne-sais-où. Il faut dire que je sors voir vos visages mais aussi de mon corps pour mordre la route sous cet été caniculaire, moi qui aime à me définir misanthrope et ours renfrogné – (note à moi-même : aurais peut-être dû vous le dire avant que vous m’invitiez. Trop tard).

Marathon qui va donc débuter le 25 juillet et m’amener de ma caverne ouverte sur la plage à Marseillan puis Pamiers, Toulouse, Montauban, Mézin, Bordeaux, (Saintes), Nantes, (Tours), Orléans, Paris, Metz, Nancy, Strasbourg, Mulhouse, (Dijon), (Saint Claude), La Bridoire, Condrieu, (Valence), Montélimar, Avignon, et retour au bercail prévu pour le 8 août.

Les villes entre parenthèses sont les incertitudes restantes de votre part ou de la mienne. Il ne faut pas non plus que tout soit prévu. Pour les villes où je ferai étape de nuit et au vu du parcours et du temps qui m’est imparti, d’avance ne m’en veuillez pas si je ne goûte pas à tous vos vins ou si j’écrase un peu trop tôt vos cigarettes qui font rire. Il va falloir pour boucler le tour que tout cela se fasse sobre et au pas de charge sans oublier en chemin de laisser place à la rêverie et à la surprise - après tout ce sont des vacances.

Hâte désormais de vous trouver, le GPS chauffe la carte et mes pieds frétillent sous les pédales.

Bien à vos visages et à tout vite,
Christophe


Mise à jour de la carte au 18/07 (maps google, tu peux zoom-zoom)

  • 18.7.15

Un dimanche à Marignane

Un dimanche d’été sur le parking de l’aéroport de Marignane, quelques cigales racontent leurs vies accoudées à la rambarde tandis que la chaleur en kérosène inonde le parking face au terminal B. Nous sommes arrivés avec de l’avance. L’angoisse du départ est plantée dans chaque voiture stationnée. Elle tourne dans la cage de Faraday et se pâme dans l’air climatisé. C’est un jour d’au-revoir, de gestes d’amour, de sourires pleine bouche et de rires gras mais aussi de petites frustrations. Dans quelques minutes, la sœur au cœur d’or volera vers le pays de l’autre côté de la mer ; celui que je voudrais aussi retrouver et embrasser avec elle.

Elle glissa comme un vent venu du tarmac. Je l’ai vue, un instant, un mirage peut-être, poursuivie par un homme blond et furibond. Un instant de cinéma comme un Belmondo en tribulation pourchassant une chinoise. Des cris percèrent la muraille des cigales en leur coupant toute velléité de bavardages. Une dame voilée surgit de nulle part implorant son dieu dans un appel au secours. Sa complainte en rengaine, ses hurlements en folie déchirèrent les maigres nuages suspendus au parking tandis que l’effarement s’emparait de mon visage. A ses côtés, un homme se tenant la jambe des deux mains fixait d’un regard vide la flaque de sang qui coulait de sa cuisse. La fille traquée par Jean-Paul sauta le muret du parking et tous deux s’évanouirent dans les voiles de vapeur chaude.

Un instant hébétée, j’eus de la peine à recomposer la scène qui venait de se dérouler. La fille volante avait tailladée la jambe du compagnon de la dame voilée en tentant de leur dérober un sac à mains ou quelque autre effet dans leur voiture. Quant à l’intrépide justicier aux trousses de l'assaillante, il semblait qu’il fut son ex-mari ; un trio improbable qui se trouvait là au mauvais moment attisant la convoitise d’une pickpocket sans nul doute professionnelle, armée et très agile. La mare de sang atteignait désormais presque mes pieds. Sa trainée rouge vif tranchait les ombres des voitures sur le bitume alors que les cris de panique redoublaient. Bientôt un attroupement rajouta de la confusion à la situation déjà saturée de troubles. L’homme aux aboies avait besoin rapidement d’un garrot pour endiguer l’hémorragie et sa compagne choquée et haletante ne faisait qu’hurler son désespoir sans penser à détacher son voile, ligature parfaite pour venir en aide au blessé. Je lui criai pleine face de s’en remettre à la réalité, d’oublier son Dieu dans de pareilles circonstances et de se décoiffer en urgence. Au bout de quelques minutes elle obtempéra et une badaude, visiblement de profession médicale, put garroter la jambe de la victime et stopper l’effusion d’hémoglobine. 

Les secours tardaient à intervenir et un désarroi pesant se lisait dans les regards mais après l’adrénaline en cartouche que je venais de prendre dans le palpitant, la situation qui s’éclairait, posant un à un les personnages de l’intrigue, apaisa un peu mon esprit. Le parking semblait vidé de sa fonction et devenu un plateau de tournage sur lequel on venait de jouer une représentation éclair, un rush qu’il faudrait certainement coupé au montage. 

Quand, soudain, me tournant pour chercher ma sœur et mon ami qui m’accompagnaient, j’aperçus une petite fille d’à peine cinq ou six ans, plantée devant l’homme blessé l’air détendu et le sourire fin. Arrivée sur la scène pour une nouvelle fois brouillée le scénario, elle semblait sortie d’un des longs couloirs de l’hôtel Ahwahnee dans Shining. Belle et figée, froide face à l’atrocité de la scène, le regard bleu surplombé de cheveux d’or, elle bousculait de sa candeur l’exécrable âpreté en bouche que me flanquait le sang répandu au sol. Je la questionnai sur sa présence ici, lui demandai où se trouvaient ses parents. Je lui dis qu’il ne fallait pas rester là, que ce n’était pas la place d’une petite fille, qu’il venait de se passer quelque chose qu’elle ne pouvait voir. Toute une série de questions et de sentences qui me traversaient l’esprit comme des évidences avec en ligne de mire un besoin de comprendre, de rationnaliser des faits qui s’avéraient totalement ubuesques. Elle me désigna la femme désormais cheveux défaits comme sa mère et, cherchant de ses yeux ronds l’horizon, trouva son père en pointant du doigt l’homme blond, mon pseudo Belmondo version 2015, qui revenait bredouille de sa course effrénée, le visage tuméfié et ensanglanté. 

Les deux parents sonnés par leur aventure ne firent aucun cas de la petite fille qui s’enroula dans mes bras comme si je fus une tante chère ou une grande cousine à qui l’on peut confier tous les secrets du monde. Je me retrouvai ainsi au cœur de l’été sur le parking de l’aéroport de Marignane et sous une chaleur harassante enlacée à une enfant perdue en compagnie charmante d’un blessé par arme blanche, d’une femme hystérique au voile salvateur et d’un blond germanique au visage émacié qui s’était pris pour le Magnifique. 

A l’arrivée des secours, tandis que je voulais m’écarter de la scène de crime, le visage de la petite fille collée à mon épaule m’implorait de rester près de ses parents. L’incongruité de la situation me fit battre d’une colère sourde. Cet enfant laissée à l’abandon aurait pu se faire kidnapper sans que personne ne s’en offusque. L’enchaînement rapide des événements avait troublé le sens commun des protagonistes jusqu’au point de faire oublier à ses géniteurs la présence de l’enfant. Je ne lâchais pas ma nouvelle amie d’une semelle. Serrés l’une contre l’autre, je ne savais plus qui consolait qui. La tendresse et l’innocence nous étreignaient aussi bien qu’une aire de repos au bord d’une autoroute apaise le voyageur fatigué de la violence du bitume. Nous fîmes connaissance avec douceur. Je lui dis mon nom, elle s’appelait Sirine. Je fus la tante qu’elle souhaitait, Tatie câline qui protégea la pureté de son sourire de l’atrocité des auréoles séchées sur le macadam du parking.

Le périmètre fut bouclé par des bandes jaunes de police. Je m’attendais à voir apparaître la bouille rousse d’Horacio Caïne mais il n’en fut rien. A priori, aucun expert à Marignane pour saturer les couleurs du ciel et piéger l’assassin avant qu’on ait eu le temps d’apprécier la coupure pub. L’homme blond à défaut d’être le Professionnel, filmé dans sa course poursuite au ralenti accompagné d’une musique de Wladimir Cosma, se contenta de retrouver sa fille avec un bonheur extatique. Embarqué dans un camion de pompier, il m’arracha Sirine des bras pour la serrer contre lui, le visage décoré de bandelettes blanches sur lesquelles coulaient de chaudes larmes. Les portes arrière se refermèrent lentement sur l’image technicolor d’un père et d’une fille en retrouvailles. La dame qui avait fait le garrot et qui soudain ressemblait à Meredith Grey me rejoint. Elle me tapota l’épaule comme si on formait un duo d’urgentiste depuis toujours tandis que dans l’entrebâillement des portières, Belmondo me gratifia d’un large sourire et de quelques mots étouffés en guise de reconnaissance.

Je repartis le cœur gros avec l’image poignante de Sirine à jamais gravée dans ma mémoire. Ingénue et craquante petite fille qui, grâce à sa fraîcheur d’enfant et à la douceur opaline dont elle a su patiner l’évènement, effacera avec le temps la violence et l’absurdité de cet après-midi d’été, final cut approximatif d’une série télé.

  • 17.7.15

Comme une envie de pisser

C’est toi le père accoudé sur la table de la cuisine, la table en formica rouge à l’empreinte de tes mains, la trace de toi, de ton passage ici-bas. Rouge de la colère quand grondait la dispute après moi. Moi, l’adolescent qui fumait, buvait, mentait et niait jusqu’à toute évidence. Assis, avachi, les deux pieds au sol dans un état somnambulique et le dos en couche sur le dossier de ta chaise, tu écoutais ma prose, mes excuses bafouillées dans un mensonge éhonté que tu aurais aimé croire. Et d’homme en peine tu montais en père pour marquer le coup. Tu récitais les psaumes empiriques de l’éducation bourgeoise. Ne pas faire ça, ne pas écouter les autres, ne pas se laisser influencer par les voyous, ne pas fréquenter les bouges où les poivrots, poètes d’opérette, récitent des proverbes en patois et distillent en anisette leur philosophie de comptoir.

C’est toi le père, corps serré dans la pièce, ventre rond de houblons et épaules abattues par le temps, toi le père à la voix fatiguée de Gauloises. Voix qui montait en gamme quand la réprimande s’imposait comme une envie de pisser. Toi l’angoissé à la glotte mouvante, toi le taiseux aux pensées vagabondes, tu sortais de ton corps et te laissais envahir par le sermon en logorrhée, le même qui des années plus tôt t’avait éclaté le tympan de son ineptie. Autant pisser dans un violon que de continuer à psalmodier des comptines paternalistes auxquelles tu ne crois pas. C’est à ça que tu pensais quand ton regard n’osait pas croiser le mien et que tu récitais mot à mot les idiomes de ton éducation. Car des mots surannés que tu crachais en balles empoisonnées sur la table en formica rouge, aucun d’entre eux ne m’atteignait. Et tu le savais.

  • 16.7.15

J'avais soif

J’avais soif. Il dit ça. J’avais soif. Après avoir descendu sa bière d’un lever de coude brutal, avec les dents serrées par lesquelles le breuvage se filtre et emporte sa bouche au plaisir du houblon. J’avais soif. Après une journée de chaleur interminable, après le soleil qui sèche la peau, après l’attente du troquet, après la circulation tentaculaire du besoin dans sa tête, après le coup de rouge de neuf heures trente et celui de onze heures. J’avais soif. A midi, il a soif. C’est normal dans le sourire qui suit de lancer cette pensée et ce regard pour s’excuser de boire. J’avais soif. Parce qu’il fait chaud, c’est tout et que la déshydratation est chose normale, que lorsqu’on a soif, on boit. Il explique ça, il explique l’évidence : on boit quand on a soif.

J’avais soif. Alors il s’arrête à deux pas de la maison. Au troquet. Car quand on a soif, on ne va pas jusqu’à chez soi pour boire, on s’arrête au bar. On boit de la bière au bar, pas à la maison. D’ailleurs, jamais de bières dans le frigo familial. Jamais. J’avais soif alors je me suis arrêté au bistrot et puis, toi, tu es là alors il faut que je te dise pourquoi je suis là, pourquoi tu es là avec moi. Parce que j’avais soif, trop soif pour attendre d’arriver chez nous et boire un verre d’eau. Voilà pourquoi je me suis arrêté là pour boire et pas à la maison. 

J’avais soif. Soif de me griser la tête et le corps, du léger vent que ça fait après une bonne bière comme un voile blanc qui se tend entre les deux oreilles. Soif que les muscles du visage se détendent, que les dents une fois le breuvage ingéré se desserrent, que la langue se délie dans des sourires fabriqués. Soif d’oublier le pernicieux de la vie à étrangler le dedans. Soif de tuer l’angoisse, de flatter la déprime, de faire glisser la suie qui colle à la gorge, de ramoner l’intérieur à grands coups de furet intempérant. Soif d’exister autrement qu’à travers les strates de flétrissures qui lestent mon histoire cabossée. Voilà, j’avais soif.

Mais il ne dit pas tout ça. Avant la seconde bière et la troisième et le petit bock mesquin qui précède le pastis parce qu’il en a assez, avant le pastis suivant et le suivant, avant l’arrivée des copains qui ont soif eux-aussi, très soif, avant les tournées qui se perdent sur le comptoir, les bols de cacahuètes renversés sur le parquet, les glaçons qui glissent dans les chemises et les paroles qui montent toujours plus hautes, avant qu’il titube et qu’il s’accroche au zinc comme à une bouée, il préfère dire simplement qu’il avait soif.

  • 11.7.15

Saveurs à venir

Il passe par des chemins cabossés, par d’étroits sentiers qui ceignent la montagne en colimaçon. C’est l’automne qui monte en feuilles mortes et jonche son parcours d’un tapis moelleux. La bute haute sent le cuivre et il s’enfonce en elle comme du vert de gris. En marche pataude, il gravit péniblement la pente. Ses godillots de sel lui arrachent quelques plaintes rentrées dans la mâchoire. Ses pieds cagneux lui font mal. Il lutte et traine sa carcasse usée jusqu’à fureter dans les coins sombres et humides. Un reste de fraîcheur du matin lui caresse l’échine lorsqu’il se baisse pour la première fois au pied d’un chêne noué jusqu’à la gorge. Il sort son vieil opinel gravé des initiales de son père qu’il planque dans la poche arrière de son bleu de travail. Il se met à gratter la terre comme un épagneul cherchant son os et soulève sous les fougères des odeurs de pain d’épices à l’orange. Ça lui caresse les naseaux et lui donne un sourire de vainqueur.

Fléchi au ras de la tourbe, il déterre de mauvais tubercules aux formes tarabiscotées par le temps et les rhizomes de l’arbre centenaire. Il cogne la lame sur des cailloux grèges, certains ronds et polis comme des œufs à coudre. Il en gardera quelques-uns qu’il posera sur la poutre de la cheminée entre un bibelot en étain et le portrait sépia de son père. Quelques suées viennent le surprendre et lui donnent un frisson dans le dos. La forêt silencieuse l’abandonne à sa recherche ; ce chêne-là ne sera pas le bon.

Plus loin, à la cagne d’un soleil de septembre qui pointe aux frondaisons, un genévrier lui parle au nez. Planté sur un petit plateau calcaire, la touffe verte luisante attire l’œil du vieux cueilleur. Le buisson dense tombe sa plèbe jusqu’au sol gardant dans son creux et à son pied l’humide nécessaire à la gratte de l’opinel. Il grimpe encore jusqu’à l’atteindre, tombe à genoux comme le chien à l’arrêt devant son gibier. Le couteau taille les branches basses pour découvrir un foyer de terre meuble. Une à deux saignées suffisent pour découvrir le graal : deux belles et grosses truffes greffées de terre ocre, deux beaux champignons du Caroux siamois de tous leurs corps.

Le vieil homme se relève en portant droit au ciel sa victoire en trophée. Le vent d’autan se lève et soulève une poignée de feuilles mortes qui viennent se coller à ses jambes. L’air se fait tournoyant comme si la fête était partagée par la nature. Au mitan de la journée, il redescend au village revigoré par son trésor, dans un sourire figé pleines lèvres d’où goutte l’eau qui emplit sa bouche des saveurs à venir.


  • 7.7.15

Melon bas et parapluie oubliés.

Sur son étagère entre des pulls à col roulé et des bas de soie, sont posés un chapeau melon et un parapluie.

L’hiver en haut de forme est passé, le printemps a serré des sanglots dans les travées et aux portes de l’été, John Steed s’en est allé. Tara King en cuir sur la porte des WC et Purdey à son flingue accrochée ont pleuré le flegme du dandy décalé. J’ai pris le melon quelques mois plus tôt, l’ai oublié dans un train sur une banquette glacée. J’ai arpenté les rues, Emma Peel à mon bras enamourée, pour remplacer mon couvre-chef égaré. Quelques mètres après, j’ai acheté un parapluie en solde dans une échoppe siglée en anglais. On a dansé tous les deux sur de la musique branchée, Christine and the queens pour mettre dans notre histoire pop de l’électricité. Tous les deux lancés dans une parodie des Avengers, on a posé pour des photos jamais regardées. 

Sur son étagère face à un tableau de Klimt et quelques posters abimés, sont posés un chapeau melon et un parapluie.

Le retour en mémoire est immédiat quand repasse en boucle les images de Macnee nous saluant du chapeau avec son sourire pincé. Icône de l’écran cathodique, il traverse les histoires des mauvais garçons qui veulent se donner de la respectabilité. So british en fil de vie, je l’ai croisé ce jour-là dans une salle surchauffée, costume bien taillé et nœud de cravate Windsor ajusté. Emma l’a même embrassé. Paraît même qu’ils ont couché. Mais la série est trop pudibonde pour vraiment le penser. Les deux héros enfin rassemblés, c’aurait pu être un happy end enflammé.

Sur son étagère, derrière le rideau bleu nuit qui sépare la chambre du salon, sont peut-être encore posés un chapeau melon et un parapluie.

Je ne sais pas bien ce qu’il faut penser de ce bal masqué improvisé. Cette madeleine que sont John Steed et ses acolytes débridées. J’ai juste aimé un instant m’envoler, me pendre au cou de mon héroïne de série télé, et gaussant mon ego jouer au plus élégant des amants.

  • 30.6.15

Il parle peu

Il parle peu. Son regard dit dans le jaune l’espoir qui a fui. Il peine à voir le monde, étriqué dans sa chemise bleu. Petit homme drapé dans son ignorance, il ne voit couler sur lui que des poncifs brossés par d’autres. Ces autres au cercle restreint qui font sa pluie et son beau temps autour d’un pastis ou d’une bière. Du reste, il s’en fout. Des cols blancs qu’il exècre, des artistes qu’il ne connaît pas, de la culture dont il ne connaît que la terre glaise.

Col ouvert et poitrail en bataille, il est le mâle aux poils brunis et à la peau caillée par le soleil. Le terrien dans sa superbe. Il parle peu. Sa vie est dans le travail, dans la sueur qui coule sur son échine. C’est la seule valeur promise au repos du brave. Il bêche, courbé en pont, pour que les autres reconnaissent sa résistance à l’effort, son absolu dévouement à la tâche. L’ingrat labeur qui lui donne consistance est l’axe autour duquel vire son cercle d’amis, eux-mêmes en proie à la dévotion stakhanoviste.

Il parle peu. Les charabias sont pour les femmes qui n’ont rien à faire de leur journée. Les mots ne sortent pas de sa bouche. Il les entend dans sa tête, les comprend mais ne veut pas les faire siens. Ils ne sont pas de son monde de solitaire qui est une gangue silencieuse avec pour seul compagnon le bruit sourd de la terre et du vent. Sa langue ne parle que lorsque l’acide l’assaille, que les mots ont trouvé un chemin qui paralyse son apparente quiétude. Alors la parole se fait colère, jet de pierres sur ceux qu’il aime. Il ceigne son orgueil du schiste de sa terre et s’effrite en insultes rocailleuses.

Il parle peu mais ses yeux disent toujours à sa place la bonté que les mots contredisent. Pour lui, ce n’est pas l’humour mais la colère qui est politesse du désespoir. Le regret infini de n’être qu’un homme né dans le fiel d’une terre qui lui a tout donné et tout repris.

  • 27.6.15

Tour de France des Visages #TFV #LesVisages – départ dans 1 mois

Chers visages,
Dans un mois, je verrai vos premières trombines bronzées ou pas, souriantes ou pas, traits tirés ou mines enjouées, pétant la forme ou asphyxiés par une piqûre de moustique tigre. Va savoir. En tout cas, le roadtrip se prépare. J’ai lavé mes caleçons, repassé mes chemises à fleurs et prévu du déodorant en masse : l’hygiène, c’est important. J’ai aussi fixé un calendrier. Calendrier qui vaut ce qu’il vaut puisqu’il va dépendre de vos disponibilités et des carences routières, aussi. Bref, voici les dates auxquelles je me trouverai dans vos contrées. Par MP facebook, tweets, mails, sms, commentaires sous ce post, télégrammes, télex, fax ou message minitel, faites-moi savoir si ces dates vous conviennent.

Bien à vous,
Christophe.

PS : J'ai dû, la mort dans l'âme, supprimer Nice du parcours. Niçoise, je te jure que j'aime quand même la salade.


  1. Départ : 25/07
  2. Danielle Carles : 25/07
  3. Isabelle Pariente-Butterlin : 25/07
  4. (Frédérique Martin), Murièle Modély, Anna de Sandre et Jean-jacques Marimbert : 25/07
  5. Youssef Guennad :26/07
  6. Marianne Desroziers : 26/07
  7. Edith Masson, Christine Saint Geours, Dominique Boudou et Brigitte Giraud : 27/07
  8. Rose de Miremont : 28/07
  9. Jany Pineau, Anne Niedlispacher : 29/07
  10. Gaël : 30/07
  11. Michel Brosseau : 30/07
  12. Odile Lafond, Christophe Grossi, Mathilde Roux, André Rougier, Astrid Waliszek, Catherine Baumer, Thierry Roquet, Emeline Bravo, Monique Thierry et Béatrice Voirin : 31/07, 01/08 et 02/08
  13. Cathy @tulisquoi : 03/08
  14. Jean-Claude Goiri et Isabelle Flaten : 04/08
  15. Franck Queyraud : 04/08
  16. Eric Alario : 05/08
  17. (Philippe Reguillon : 05/08)
  18. Jeanne : 05/08
  19. Jean François : 06/08
  20. Lidia Badal : 07/08
  21. Marlène Tissot : 07/08
  22. Isabelle Damotte : 07/08
  23. Caroline Gérard : 08/08
  24. Retour : 08/08

Mise à jour de la carte au 25/06



  • 25.6.15

Envie de mordre

Je n’ai jamais connu l’envie de mordre dans le vif. D’arracher à la vie le sang qui me ferait virer de bord, changer de cap pour embrasser la vie. Et aujourd’hui, à grandes enjambées, alors que la dégénérescence est lancée, voilà que ma jeunesse revient me flanquer un coup de rein. La jeunesse et des jeunesses, des remembrances en forme d’actualités, des adolescences d’autres, des plus vieux que moi, des images monochromes d’années folles, des musiques surannées d’avant moi comme si mon siècle n’était plus capable de me porter à satiété. Je compose un kaléidoscope qui colle à ma vie, avec ses reflets opaques et ses couleurs vives, un décor flou qui s’accorde à ma vue et à mes envies vintage.

C’est l’humeur du temps, disent certains. La grande roue des modes qui tourne et vire. On invente plus rien, on fait du neuf avec du vieux.  Soit. Que le souvenir fasse beauté autour de moi, qu’il m’engage sur de nouvelles routes avec l’alcool d’un Kerouac ou la verve d’un Hemingway ou qu’il me laisse sur place comme un contemporain, un Esnault à m’en disloquer. Peu importe pourvu que je vive en poésie, sombre ou enjoué, Tom Waits dans les oreilles, Ella en complainte ou Clementine en suspension. Je ne me veux plus qu’en précipitation lente à diffuser mon envie de vivre en saccade de tweets par la tête ou en délectation paresseuse d’un recueil d’Anna de Sandre. Je veux mordre la neige.

Une photo publiée par Christophe Sanchez (@chsanchez) le
  • 20.6.15

Le pari

On a fait le pari. Le pari des songes qu’on avait enfouis. On l’a sorti comme un défi. On a tapé dans nos mains, aussi fiers que des galopins qui dupent le matin en se couchant dès potron-minet. On a filé la vie dans nos pognes, fiers comme des gosses et on a parié que demain on gagnerait.

On a bourlingué chaque de notre côté, connu d’autres paris bien lissés où la peur est calculée et les risques bien fluets. On a fait semblant de parier, la peur au ventre de trop raisonner mais, dans nos poches, toujours respirait le secret espoir de retrouver le pari premier, le vrai, celui qui nous a fait vibrer. 

Alors bien sûr, parfois, on a douté, de nous et du sang mélangé du jour où on a gravé sur nos poignets le pari qui nous a fait rêver. Le temps a usé nos promesses, battu en neige nos belles idées pour en faire des vœux brouillés. Les gens sont passés à nous détourner du pari des années déjantées, à nous dire et nous redire, en psalmodiant les règles de la bonne société, qu’il est sage de ne point trop rêver. Mais à chaque fois, on a retrouvé dans nos mouchoirs pliés ces quelques mots vieillis avec lesquels on a parié que de l’enfance jamais on ne se séparerait.
  • 15.6.15

Des lendemains

Au jour le jour ? Non basta, ça suffit ! On parlera des lendemains car tu peux le dire. Ce mot – lendemain – n’est plus écorché dans ta bouche comme si tu disais un gros mot. On dira le jour et le suivant. Avec morgue mais sereins, on ne comptera plus. On s’inscrira au futur, dans une maille élastique avec, dans l’horizon, l’extension de nos luttes.

Ici et maintenant ? Non, ferme-la ! Le temps ne s’accroche pas au présent. On ne peut pas ne pas voir plus loin. On ne peut pas ne pas vivre. On répètera. On ne peut pas ne pas lâcher. Et les jours en ricochets sans peur de la redite. Et les mots qui font du bien sans qu’on les galvaude. Tu voudras qu’on se taise mais on parlera encore, de nos corps à nos têtes.

Carpe diem ? Non, non de non ! On conjuguera sans grammaire, au débotté comme tu délires quand on est soûls. On dansera aussi bien qu’hier, sur les tables d’un bouge en petits pas chassés ou un pogo suranné sur les tapis épais d’un palace, sans que jamais on ne craigne le grand écart qui maltraite. On n’aura pas peur. On grandira à longue vue et on fera la nique à l’horloge. 

Vivre comme si on devait mourir demain ? Non mais tais-toi ! On parlera des lendemains, même des plus glauques. De la mort dans la vie. De la nôtre mort et de celle des autres qui nous fera mordre la bile. Des souvenirs douloureux qui serrent la gorge comme des joies anciennes qui tirent les larmes. On en fera matière à vivre heureux. On écrira sur des post-it jaunes les mots qui manquent à nos bouches et dans le temps qui veut nous lester, on mettra le poids de nos futurs composés.

  • 10.6.15

On fait la Scopa

C’est une maison perchée en campagne. Ses habitants ont les cheveux blancs et la bonté au cœur. Un homme et une femme. Qui jouent à s’aimer depuis des décennies et y parviennent. Ils jouent. Comme des enfants, le sourire à pleines dents, la tête en futaie. Ils se moquent de leurs corps fatigués à l’aide de larges rictus qui masquent la douleur. Sur les escaliers en raide paroi, ils trouvent toujours à plaisanter - ça leur permet de souffler un peu, main dans la main, avant la dernière marche. Sur les maux du corps, ils n’usent d'aucune complainte. Dans leurs têtes, le bonheur s’est installé, personne ne peut le déloger.

Pépé C. et Mémé A. s’aiment d’un amour tendre. Leurs petit pas sur le pavé tirent des larmes au mur affecté de la cuisine. Pépé fait la vaisselle. Essuie et range. Frotte et dépoussière. Mémé lit les magazines ou le journal local et le taquine. Une main aux fesses de son mari pour qu’il accélère le train. Il aime ça et continue en chantonnant dans sa barbe des ritournelles italiennes. Non, pas italiennes mais bergamasques. Il y tient. Bergame, terre de souvenirs, creuset de leur amour. Lieu de la flamme qui danse encore sur le seuil de la porte.

Noël, Pâques, la Pentecôte ou tout autre fête sont des prétextes à venir les célébrer. Autour de la table, l'eau du café dans la machine italienne est suffisamment montée. Elle se dissipe dans l'air comme une infusion d’eux. Pépé C. et Mémé A. se mélangent à l’odeur du café naissant. Ils sont toujours comme des bons matins de beurre tendre. D’une main tremblante, Pépé sert la tablée dans des mazagrans en gré. On se réchauffe les mains et les regards autour du breuvage. Mémé chausse ses lunettes et enfile son œuf à couture dans un collant troué. 

La collation bue et quelques spéculos sous la langue, c’est l’heure de la Scopa – jeux de carte italien. Non, bergamasque pas italien. Pépé jubile, Pépé joue, Pépé est un enfant aux yeux et à la peau fripés. Il balaye sa tête, fouraille ses longs cheveux blancs. Son meilleur visage en don, il ressemble à un Einstein qui aurait découvert la formule du bonheur. Mémé pousse un regard amusé sur son mari. « Il dit et fait n’importe quoi », dit-elle. Et elle range son collant rapiécé dans une petite armoire sous la télévision. Allez, on fait la Scopa !

  • 7.6.15

NOUS #VasesCommunicants - @MemoireSilence

Nous sommes le premier vendredi du mois et ce sont les vases communicants - chacun écrit sur le blog d'un autre, à charge à chacun de préparer les mariages, les échanges, les invitations. Circulation horizontale pour produire des liens autrement… Ne pas écrire pour, mais écrire chez l’autre.
Aujourd'hui plaisir de recevoir Franck Queyraud, bibliothécaire de sont état, qui officie sur Flânerie quotidienne - où vous pourrez retrouver mon texte en échange - mais aussi sur twitter et instagram en Mémoire de silence.
Nous avons écrit sur le Nous cher à Franck qui nous invite tous, nous lecteurs ou auteurs, à s'emparer de l'ouvrage de Bernard Noël, Monologue du Nous.

NOUS



Nous. - Composés de fragments. Ne sais jamais tout à fait comment le tout réunit les parties ; soudées pourtant. Il n’y a pas de miracles. Que cette capacité à jubiler. Que l’on réussit à découvrir puis développer ou pas. Jubiler, c’est voir ; voir, c’est comprendre. Ensemble, c’est préférable. On ne peut pas toujours. Les trous dans les chemins sont nombreux. On peut y tomber. On y tombe. On se relève. Jubiler, comprendre. Des tout, aimerions être…

Deux. – C’est quoi être un tout ? On n’est souvent qu’un je. On joue pour être Nous, deux. N’y arrivons pas toujours à cause du je, indispensable. Pour être nous, il nous faut d’abord être un je. On est trop sérieux après 17 ans.

Je. –  Sensations, douceurs, frissons, plus rarement plénitude. Cela que je recherche. Cela que nous recherchons ? Plénitude. Revivre ce, ces moments de plénitudes éprouvées ; ce, ces moments dégagés de toutes les inutiles ambitions. Fatiguons aujourd’hui de par toutes ces ambitions et impératifs décrétés. De trop plein, avons besoin… De desserrer le carcan… marcher de nouveau sous les tilleuls verts de la promenade… avoir de nouveau 17 ans. Etre un écrivain, c’est écrire ce nous, sans cesse, ne pas se contenter du je. Convaincre est impossible. Susciter, donner l’envie est plus raisonnable. Les miracles n’existent pas…

Les autres. – Ces petits textes ici ne sont que gestes, regards, mains tendues, propositions de posture sans autre dessein que d’être échanges ou zone de liens et encore, exercices spirituels qui ressembleraient à des bouteilles jetées à la mer. Regarde-moi, je te parle. Écoute-moi, je te donne à voir. Non, toi, dis-moi… Qu’as-tu à me raconter, à me montrer ? Sous quel toit, sous quel ciel, tu vis toi ? Et ainsi, va notre vie… après laquelle nous courrons… la pause est essentielle…  S’essouffler ne mène nulle part. Vases communicants, belle traduction entre ton je et notre nous.

Nous. –  Celui qu’on est ? A qui l’on ne voudrait pas ressembler ? On ne devient pas toujours qui on est. Celui qu’on est ? Et l’on n’a pas envie de se coucher sur un divan pour autant. L’introspection doit être personnelle. Avec les actes qui suivent, démontrer que l’on a compris ce que l’on croit avoir compris. Trop d’intermédiaires trop attentionnés se glissent entre nous.

Nous. – Elle m’a écrit que le souffle avait été travesti. Le souffle ou le mot qui le désigne ? Que le mot ait perdu son sens, je suis d’accord. Pourtant… serait comme mistral qui dure trois, six ou neuf jours selon les anciens assis sur le muret à surveiller sans passion, leurs moutons. N’empêche, nous : le souffle... A réinventer chaque jour. Même si tout, pourrait être remis en cause à chaque instant. Menace qui nous maintient vivants.

Nous. .- Sommes. Additions. Agrégats. Sédimentations. Couches vivantes ou mortes, stables ou instables, interactives. Pour être constellations, sur le chemin, cheminer. Ou luxe ultime : flâner. Suis encore sur sentier tortueux, un contemplatif nerveux. Celle qui m’accompagne modère cette nervosité, cette inquiétude primale… Nos je se conjuguent à partir de nos pas. Vouloir, c’est choisir.

Nous. – Le temps. Et les objets que nous fabriquons comme substituts. Pour combler le vide, les vides, nos vides. Mais aussi dire le temps. Le marquer. Fasciné, suis, par les marqueurs mémoriels qui nous tiennent. La mémoire. Le Silence.

Les antinomiques. – Des pollutions. Ce crétin qui ne combine réussite qu’avec possession… d’une montre. Le seul chemin réaliste reste de nous extraire du temps. L’art, entre autres, sert à cela. Escalader la berge. S’assoir au bord du flux qui jamais ne cesse. Etre hors du temps, même pour peu de temps, même pour un court instant.

Je. – Nous, c’est comme je. Mais on peut être difficilement plus que deux. Même si j’en avais les moyens, je ne posséderai pas la montre de l’autre crétin. Ne peut comprendre ainsi que tous les gredins qui l’accompagnent, et qui, souvent, nous gouvernent, maîtres es-combines. Pas d’autres choix pour la plupart que de se taire pour manger.

Je. – N’aurais pas perdu mon temps. Ne pas entrer dans le moule même s’il est rare de pouvoir s’en extraire. En tout cas, sans cesse essayer. Résister. Au crétin et aux gredins. Il faut accepter leur titre de perdant en souriant. Ce serait comme une médaille… mais…

Nous. – n’aimons pas les médailles. Rires…


Silence.

Franck Queyraud
  • 5.6.15

Tour de France des Visages #TFV

Lettre ouverte. 

J’ai envie de voir vos visages. J’ai envie et besoin de vacances. Deux envies que se rejoignent, ça donne une idée de roadtrip : mon Tour de France des Visages #TFV

Du 25 juillet au 8 août, je viendrai donc vous voir. Si vous n’êtes pas là, je glisserai un mot sous la porte comme un like sur Facebook. Si vous êtes là, je vous serrerai la main et vous claquerai une bise - je ne suis pas avare de mon corps. Un petit restaurant et du bon vin, quelques partages de lecture et d’écriture feront le liant. Le reste sera beau ou demeurera littérature. Quelques heures de vous que je rangerai dans mon coffre de voiture et quelques lignes de moi pour vous publiées ici en guise de carnet de route et je vous quitterai à regrets (ou pas) pour continuer mon périple. 

J’ai déjà tracé mon chemin, pris mentalement la distance qui nous sépare, laissé ma peau d’ours dans la penderie et dessiné ma carte de vacances. Elle évoluera au gré de mes et de vos envies. Il ne me reste plus qu’à compter sur votre accueil, le gîte et le couvert - si vous le pouvez et surtout le souhaitez - ou sur vos bons tuyaux : bonnes adresses en chambre d’hôtes, bed and breakfast ou petit bouge qui ne dépasse pas la limite glauque de l’hôtel de passe. 

Tout ceux qui sont intéressés pour que leur ville, village, hameau ou rue soit une étape à mon Tour de France des visages #TFV peuvent se manifester sous ce post, sur le blog ou encore en message privé Facebook. 

Au plaisir de vous rencontrer. Déjà, je vous embrasse.

Christophe

La carte du #TFV (mise à jour 13/06/15)






  • 3.6.15

July 21

C’est un jour de juillet. Pas un jour dont on oublie la date : le vingt et un en deux mille un. On n’oublie pas l’année non plus. Cette année-là où quelques mois plus tard, le monde se trouvera bouche bée. C’est trois mois plus tôt donc. Trois mois plus tôt d’avant ce onze maléfique, c’est mon « july 21 ».

Toi, la date, tu t’en moques. Maintenant.

La rue est grisée d’été. Un léger vent balaye les gens rassemblés devant la porte. Les gens. Ces proches et ces inconnus, venus te voir et qui portent la tête basse, cérémonieux. Les regards sont vides et gênés d’être là. Pourtant ils sont venus. Ça se fait de venir dans ces moments-là. On s’habille en strict, on arbore le masque opportun et on vient planter la rue de sa présence. On vient combler le vide.

Toi et le vide que tu me laisses et qu’ils veulent remplir. Tu t’en fous.

Dans la maison, c’est l’été mais il fait froid. Il a toujours fait froid dans cette maison. L’humidité y est maîtresse, elle suinte du salpêtre qui nappe les murs et la tapisserie en vomit des tonnes. Personne ne semble le voir. Pourtant dans les recoins, le noir pourrissant parade. La famille est regroupée dans le couloir, à guetter le dehors par l’entrebâillement de la porte, à compter qui est venu, à fustiger ceux qui ne sont pas là. 

Toi, tu es dans le salon. Allongé et paisible, tu dois te marrer.

La moquette murale verte à gros poils bâille sur toi. L’odeur de ton tabac qui l’imprègne descend dans ma gorge pour y déposer quelques graviers que j’ai peine à déglutir. On entre pour te voir, faire le tour de toi une dernière fois pour que tu partes avec du souvenir. Que tu n’oublies pas les visages contrits mais aussi les regards en faux qui s’apitoient en folklore. Je remets en place le col de ta chemise. On aurait du l’amidonner. Je frotte les manches de ton costume pour le débarrasser des filets de poussière. Cette pièce est un nid d’araignées. Je dépose un baiser sur tes joues fraiches. Ils t’ont maquillé comme un acteur de théâtre. Je pense au dérisoire de mes gestes, je pense à toi, je pense à nous, je pense à l’endroit où tu vas.

Toi, tu t’en moques. Tu es beau.

  • 31.5.15

On a tout dit

On a tout dit sur les matins, les levers de soleil en carte postale et la langueur des corps qui les regardent. On a tout dit sur nos matins chagrins de la veille l’oeil vissé sur la nuit incendiaire. On a tout dit sur nos mots échangés, nos haleines de poneys refoulées, le chewing-gum menthol pour goûter nos langues excitées. On a tout dit sur nos matins suants, les draps en boule au fond du lit, nos corps nus en appel d’eau. On a tout dit sur nos sourires au sortir du rêve, nos angoisses refoulées sous le traversin. On a tout dit sur le cendrier puant qui pleure à nos chevets, la bouteille de vin renversé sur la table et les draps maculés de nos ventres. On a tout dit sur nos têtes coincées dans l’étau de la nuit qui se regardent sans se voir, les pensées défendues sur nos bébés manqués. On a tout dit sur nos mains qui cherchent le chaud dans les plis et qui trouvent des creux dans des madeleines crevées. On a tout dit de l’amour qu’on n’a pas assez fait, des regrets muets que nos yeux s’échangent égarés. On a tout dit des secrets jamais révélés qui saignent entre nos dents de les avoir trop mâchés. On a tout dit de ces couches de suie que nos cœurs ont essuyé pour paraître plus fort et redorer nos blasons en épée. On a tout dit des fringues sur la descente de lit éparpillées, de nos sous-vêtements souillés par le stupre déversé. On a tout dit sur nos paroles d’amour renversées, leur saveur éculée à d’autres que nous mille fois répétées. On a tout dit sur les matins. Même qu’on aimerait recommencer.

  • 28.5.15

Dans le couloir

Derrière toi, je marche dans ce couloir. Un parquet neutre, de fines lamelles recouvertes d’une surface rugueuse antidérapante, des murs saumon sur le bas et gris sur le haut, des rampes de chaque côté pour tenir, tenir les corps qui déambulent. Tenir. Je me dis ça. Tenir. Tu marches lentement, mollement, d’un pas hésitant. Pourtant, tu connais ce couloir. Tu y viens chaque mardi depuis des mois. Les mêmes pas, le même couloir, les mêmes hésitations et lourdeurs sur l’antidérapant. Je te suis. C’est encore toi qui me montres le chemin, c’est encore toi le guide. Au milieu du couloir, tu t’arrêtes, tournes la tête à droite. Toujours. Salle des infirmières. Tu décroches un sourire à la porte entrouverte, cherche ta copine, celle qui te plait, que tu aimes séduire. Encore. Elle sort sa tête dans l’entrebâillement, te décroche un regard pleines dents. Tu réponds de tes yeux jaunes, le cœur en bourdon.

Derrière toi, je te vois dans ce couloir. Elle te prend par le bras pour les derniers mètres. Elle ne me regarde pas. Je n’existe pas. A ses côtés, tu parades, fanfaron de clinique. On approche. Tu tousses pour cacher ta gêne et les mots qui ne glissent plus. Au bout du couloir, une porte vitrée t’attend. Dans son reflet, tu me vois. Je marche derrière toi. Tu me lances un sourire crispé et piques ta tête de père dans mes yeux. De la contenance. Toujours. L’infirmière ouvre la porte, t’installe sur un fauteuil en similicuir rouille et accoudoirs couleur de lait caillé. Tu ne me regardes plus. La honte est sur ton visage. Je m’éloigne un peu, respecte ta pudeur. Ta copine badine sur tes cheveux toujours noirs malgré ton âge. Tu fais encore jeune. Mais il n'y a plus que les liserés verts de sa blouse pour épouser l’espoir. Elle te branche à la chimie, cathéter pleine peau. Une heure à tuer et je sors t’attendre.

Derrière toi, je t’aime dans ce couloir.
  • 27.5.15

Par la tête

Je n’ai pas les mots pour parler. Pour moi, les mots sont du silence, c’est pour ça que je les écris. Ils n’existent que dans ma tête. Et même si aujourd’hui j’essaie de les articuler, ce n’est pas naturel. Alors quand tu parles à l’envi de tes choses, de ta vie, ne m’en veux pas si je décroche, c’est que tout se brouille quand trop de mots abondent.
Tes logorrhées sont douces pourtant. Elles sont une musique à mes oreilles. Des sons jolis qui parcourent la gamme mais, pour que je les aime, il faut que mentalement je les voie s’écrire sur l’écran de ma pensée. Je suis un visuel des mots. Leur écho résonne dans ma tête que lorsqu’ils sont vus, photographiés comme des corps.

Un corps de quatorze en police Times New Roman parce qu’aussi ma vue baisse. Un bloc de lettres qui s’impriment dans ma tête me raccroche au sens et crée ainsi l’espace de la phrase. Un bloc qui organise ma pensée par-delà l’émotion que la suite de mots procure. Sinon je suis aveugle de toi et sourd à toute réaction. Au plus fin de l’entonnoir à mots, je deviens mutique et retranché, figé par un cerveau qui déraille.
Alors ça peut paraître brut - oui. Dépourvu d’affect - d’accord. Froid même - peut-être. Tout ce que tu voudras y mettre comme désobligeances mais je fonctionne comme ça, au décorticage du langage pour le rendre tendre à ma tête. Car, tu sais, ma tête est aussi un corps avec tout ce qu’elle comprend comme articulations et sensibilités : des genoux, des coudes, des plis et recoins, de la peau tendue, des commissures secrètes, des endroits inaccessibles, des aisselles puantes et des sexes mouillés. Pour toucher mon corps, le vrai, il faut toucher ma tête d’abord. Je n’écoute qu’elle. Le reste ne s’exécute que par elle.

C’est fonctionnel, cérébral, physiologique. Je suis monté comme ça. Sujet, verbe, complément ; le trop complexe, la reformulation et les manipulations verbales ne me touchent pas. De la bouche à la tête, il ne doit y avoir qu’une ligne droite. Je ne jouis que de la vue des mots, de leur voix qui pénètre mon cervelet. Tes mots aussi beaux soient-ils ne n’atteignent que lorsqu’ils se vident de leur apparat, qu’ils sont purs au sens cru et charnel du terme. 
  • 26.5.15

La nuit, cette affolante

Encore une nuit où tu glisses du lit par un appel incongru au grand ménage de l’intérieur. La nuit a écrasé cinq heures au fond de ton corps. Tu les sens peser dans tes cuisses et lester tes jambes.  Elles ont coulé comme un poison, suivi un parcours balisé et imprégné chaque parcelle de peau. Des heures mortes pour la conscience, du temps pris sur l’oracle pour saigner quelques veines d’allégresse. La nuit a fait son boulot de sape.

Tu es lourd, il est tôt, trop tôt mais te lever est la seule fin pour alléger le dedans. Le dehors est figé, même couloir où tu rampes interdit, mêmes lumières sales qui t’aveuglent, mêmes toilettes où tu jettes ton coup de grain. Quelque vent persiste dans la cuisine, une bourrasque intérieure aussi remuante que le mistral qui geint sur la mer. Tu remontes les volets roulants et découvre la nuit, cette affolante. Le bruit de la mécanique concasse le fiel du sommeil coincé entre tes oreilles et la machine à café achève le silence d’un couinement de hyène.

Tu bois un café rêche en bouche tandis que ta première clope arrache des glaires à la timidité du jour. Tu racles ta gorge enflammée par de vielles charrues de cendres et craches dans un mouchoir en papier ces miasmes qui t’emporteront. Le temps s’allonge et tu l’accompagnes sur le canapé. Un livre posé là te prend dans ses pages et t’invite une heure à sortir de ton corps. L’horloge bat la chamade, le frigidaire décompense et toi, tu cherches de phrase en phrase une justification à être là, si tôt à renâcler l’insipide.

  • 25.5.15

Bakélite

Tu as raccroché. Comme ça, d’un coup. Tu sais comme avant. Quand le combiné en bakélite faisait un bruit sec en le reposant et que le fil s’enroulait entre les doigts. Ça m’a fait cet effet : un coup de bakélite dans mon oreille et mon ventre s’est mis à rouler.

Tu as raccroché. J’ai patienté et espéré la tonalité. Tu sais comme avant. Quand il y avait cette série de sons graves très rapprochés qui t’indiquaient que le correspondant n’était plus là, qu’il avait posé le combiné d’un coup sec. Mais rien, le vide au bout de notre fil.

Tu as raccroché. Comme on jette l’éponge. Comme on part en retraite après une carrière bien remplie. Tu sais comme avant. On disait ça. On avait bossé quarante ans dans la même boîte. On avait donné tout son soûl. On disait ça : tout son soûl. Nous, on s’est donnés mais on s’est saoulés.
Tu as raccroché. Sans finir ta phrase. Sans même dire Adieu. Tu sais comme avant. On disait Adieu sans vraiment le penser. C’était pour provoquer l’autre, pour qu’il réponde Non pas Adieu, juste un au-revoir, on garde le contact. Plus de contact, juste un souffle, celui du combiné fendant l’air. Tu aurais pu au moins m’envoyer chier.

Tu as raccroché. Et je suis resté mon smartphone ballant au bout de mon bras avec cette bakélite dans la tête. J’ai tenu l’appareil serrer dans ma main comme une arme, fier et le regard brûlant. Tu sais comme avant. Dans les films en noir et blanc, de Truffaut ou de Cassavetes, ceux qu’on aimait tant. Je l’ai placé lentement sur ma tempe et j’ai cherché la gâchette pour me tirer une balle. Mais j'ai pas trouvé l’application qui tue.

edit 12/09 : à lire aussi dans la revue métèque #3 sortie en septembre 2015
 
  • 24.5.15

Rouge

On dit rouge couleur de l’hystérie. Le choc visuel et le jus de veine. Les têtes d’ahuris sourdes du cri cochent la supercherie malsaine. On dit rouge la séduction zélée. Les gros sabots maquillés de l’ambre cherchent dans le mou des corps asphyxiés les chairs crues dans la chambre. On dit rouge la bave dans les bouches. Les langues en bataille pour l’ascète allongent sanglantes des escarmouches jusqu’au bonheur des lèvres blettes.

On dit rouge l’intensité mordue. Le cœur arraché à la commissure dissout loin dans le tréfonds la cigüe et sourd la joie perdue dans l’usure. On dit rouge le dessin sur les peaux. Les entailles jolies en flibustières décorent les joues, s’unissent de faux et défient les décors de vie mortifère. On dit rouge l’éclat des mots tendus. Les vies petites à l’écran allongées balancent au coeur petites vertus et tendres odeurs d’aubépines suées. On dit rouge la logorrhée en buées. Les folies défoncées d’adrénaline secouent de chaleur les bouches serrées et délient les corps de ruées canines.

On dit rouge qu’elle est notre couleur. Le phonème d’écrits dégingandés qui hurle au plaisir des corps en douleur et passe sous silence les mots drogués.
  • 23.5.15

L'élégance des louves

Tu as cette démarche vive. Le pas ferme sur le sol, tes pieds embarquent un son mat dans la légèreté de ta silhouette. Tu marches vite, déploies ton corps dans la ville comme pour l’épouser. Le sang dans tes jambes semble circuler plus vite que dans les autres jambes. Elles sont chargées d’énergie, ta peau est tendue de douceur et de vigueur. Un mélange d’air léger à hauteur d’homme et de violence sur le pavé.

Tu as cette prestance, cette élégance des louves. C’est ta ville. Chaussée plat, jean et pull ample, éternelle adolescente à l’allure grunge, tu arpentes le trottoir en conquérante. Tu ne le sais pas. C’est ton corps qui le dit. C’est tout autrement dans ta tête : tu es la bête apeurée, les fêlures en artichaut. C’est ton long cou, c’est ton menton qui porte haut, ce sont tes seins fiers et tes hanches galbées qui marquent la rue. C’est cette force-là qui émane de toi, la guerrière aux mille souffrances. Tu appelles et suintes sur les marches. Pas par la bouche mais par les pores. Tu appelles au corps, à l'attraction des corps.

Tu as ce grain de peau, cette douceur violente. Quand nos cuirs se frôlent en ruelle, jaillit un courant continu, un shoot de plaisir à damner tous les camés. C’est ta peau qui inocule le désir, qui fait monter la température de la ville. Tu marches et c’est ta peau qui réchauffe l’air de la rue, qui plante les phéromones en aiguilles sur mon derme. Tu piques vif dans la chair, effaces des murs le gris de l’hiver et fais disparaître de mes veines les substances malignes.

Tu as cette force de vie des guerrières amazones. Tes bras, tes jambes sont des pattes ambulatoires. Tu pourrais circuler à quatre pattes, animale et arachnide, tu n’en serais pas moins belle. Mais tu es debout dans la vie. Mère de famille et femme libérée. Amante féroce et amoureuse transie. Le sein offert à toutes les âmes en peine mais toujours prête à croiser le fer avec les indésirables. Tu marches dans la vie, le cœur brouillon mais sans cangue. Tu t’es faite toute seule, tu es taillée pour la route. Croqueuse de destins et promise au chantier des amours.

  • 22.5.15

Dans ton lit

Dans ton lit, je trouve la force. Pas la force d’aimer ni même celle de baiser mais simplement j’entends dans ma tête mon corps jouer ton corps. C’est une musique saccadée qui cale mon cœur à la soie de ta peau. Tes mains fouilleuses sont des neurotransmetteurs qui neutralisent ma tête, la rendent à sa musique première. Je joue une partition méconnue faite de notes fantasques. Ton corps est une contrebasse, ses vibrations me traversent et je me rêve maestro. En métronome, le cœur et le corps gravés sur ta peau balancent des ondes vierges sur les draps.

Dans ton lit, je trouve la force. Celle qui rend beaux les plus cabossés. Dans les meurtrières je passe les doigts, glisse des syllabes rondes, des mots que j’avais oubliés. Le bouillon de vie est dans nos corps branlants. J’en bois de grosses lampées et de ma langue, j’éprouve le sirop et le sel. Nos peaux sont chargées d’arômes contrastés de peine et de joie, de vie et de mort. Nos corps se goûtent et se parlent de ça. Ils cherchent à se comprendre, à accorder leur soupe et la musique qui les ceint. Tu remplis mon écuelle comme je verse dans la tienne. Ça sent mauvais parfois mais la complainte nous en distrait.

Dans ton lit, je trouve la force. De croire aux corps unis. A l’osmose, dans la vase où nos pieds sont englués comme dans le ciel où nos têtes, yeux écarquillées, sont dressés. Je baise ton corps pour sentir la boue au fond de toi. Tu baises le mien pour te reconnaître dans cette boue. Tu n’es pas seule à patauger et la soupe en partage est l’amour qui nous tient.

Dans ton lit, je trouve la force. Tu as en toi cette électricité qui fait masse, un magnétisme qui donne de vastes refrains à mon corps, une litanie de notes troublantes. Ça malaxe dans le dedans et nos peaux éclatent des plus beaux et vilains souvenirs. Pour nous le dire cabalistique, tu portes à ma bouche ta nuque fine et c’est une hampe griffée de caïeu par quatre étoiles chères à ton cœur que je trouve. Fixées là sur ton corps depuis des lustres, elles savent la tambouille et les cris qui coulent dans nos êtres.

  • 19.5.15

Durant ces années-là

Je ne me rappelle plus des phrases dites. Je ne me rappelle plus les mots exacts prononcés durant ces années-là. Ce que je sais aujourd’hui, c’est qu’ils sont matière dense, glaise dans ma besace. J’essaye de les compter parfois, je défais et refais les liens. Je plonge la main dans la fange, en ressors du mou de cervelle : une sorte de gelée rance, un aggloméré de mots périmés parce qu’oubliés mais dont le poids se mesure en tonnes. C’est comme porter un fardeau de peine dont on ne connaît pas exactement le contenu mais qui lamine l’échine de l’âne bâté. Ignorant du sensible que j’étais durant ces années-là.

Je ne me rappelle plus des coups. Je ne me rappelle plus s’ils ont vraiment été portés. De leur masse cagneuse imprégnée dans mon être, ça, je suis sûr. Il y a eu coups, de mots, de mains, de jeu de vilains durant ces années-là. Le sang a jailli en métaphore, de l’hémoglobine dans les tripes et dans la peau des caillots aux hématomes non résorbés. Je tente d’endiguer les écuelles de purins qui remontent. Je tartine cette purée, la malaxe pour lui donner consistance noble, le passé en faible résilience. C’est comme chanter sur la mort advenue et prochaine sans en connaître la nature exacte ni sa portée mystique et se brûler du dedans pour mieux respirer la vie. Handicapé de l’émotion que j’étais durant ces années-là.

Je ne me rappelle plus du sens à donner à tout cela. L’oubli est le leitmotiv bateau pour continuer à avancer. Le dos courbé mais avancer : axiome vide du conquérant mâle que rien n’arrête. Je ne me rappelle plus des pansements que l’on m’a posés sur le cœur et sur tout le corps durant ces années-là. J’ai été une momie affolée par le temps aux bandelettes jaunes purulentes. Une à une, elles ont séché au soleil. Maintenant je les porte dans ma poche et les ressors quelque fois pour sentir leur odeur de chien crevé. J’en fais des bracelets et des cache-cols. Je m’ébroue de joie avec de la vieille peur. C’est comme danser un menuet dans une fosse sceptique sur un rythme techno-pop des Daft Punk. Aphasique du bonheur que j’étais durant ces années-là.

  • 16.5.15

Mots à lames

A la rondeur des matins se cogne le vif des émotions. Elle parle tôt, dès le réveil. Elle assomme la peur par des mots tranchés, des questions perpétuelles en bouquet de ronces. Elle me cause au dedans, m’enfonce un canif dans le ventre et tourne la lame dans les boyaux.

Mon ventre est un excavation creuse. Il n’y a que déchets de l’âme et pitances non digérées. C’est le creux trop plein où baignent les souffrances. Si tu racles le fonds, tu remonteras et crèvera la plèvre. Le couteau pointera mes poumons, le pu coulera et tu en auras plein la bouche. Ne viens pas chercher ce que je m’évertue à cacher.

Elle pose des questions trop ouvertes. Elle oublie le binaire de l’homme. Le noir, le blanc. Le oui, le non. Le gris est souillon, mixture de l’intellect. Le peut-être est malaise. Le couteau doit trancher sans triturer, tailler le vif plutôt que couper la couenne.

Ma tête est une gourde de mots et son enveloppe une panse de porc. Parle à ma tête, c’est elle qui régit mes émotions. Je contrôle mon cerveau, pas mes boyaux. J’ai dans la parole la dextérité d’une dendrite mais peu de mots sur l’intestin grêle. Si tu parles trop à mon ventre, tu grilleras quelques synapses et il en sera fini de nos matins. 

  • 14.5.15

Dents du bonheur

Tu es étendue nue sur le lit, les bras en croix, les yeux clos. Une légère respiration soulève ta poitrine tandis que je te regarde. Tu es belle à en crever. Je sais que tu me voies. Tu sais que je te regarde. Tu ne dors pas, tu m’épies. Tu fais mine de. Tu minaudes sans bouger. Je le vois à ton sourire pincé qui laisse entrevoir ton diastème. Je vois ta langue qui joue dans le creux, entre tes deux incisives. Elle se glisse à la commissure des lèvres. Je n’en vois que le bout, rouge et humide.

Plus je te regarde et plus tu me souris. Tu as les paupières basses comme si tes yeux étaient fermés mais tu vois à travers. Je pense à l’enfant. La petite fille qui fait semblant de dormir mais qui veille tard le soir, les yeux en persiennes, dans l’attente d’un sommeil qui ne vient pas. Dans le vide entre tes dents c’est l’enfant qui joue. Ta langue c’est l’enfant, la joie du jeu pour le jeu. Tu ne dis rien mais ton sourire me parle - viens, on joue à se désirer. 

Le jeu des dents, le jeu des grands enfants. Tu ne desserres pas la mâchoire. Tu la gardes tendue vers moi, la tête rehaussée par l’oreiller. Tu es fière, et de ton corps, et de l’effet qu’il provoque chez moi. Ta langue va et vient entre tes dents. Elle est un serpent qui veut me marabouter. Un reptile à sonnettes et tambours, un crotale aux dents du bonheur. Tu deviens à la fois docile et vénéneuse. Ta langue veut piquer au vif de l’émotion, au creux de nous. 

Je laisse le temps s’écouler. Le sourire devient carnassier. Je vois toutes tes dents s’aligner dans l’écrin de ta bouche. Le diastème fait loi, central sur ton visage. Il est point de convergence. Le jour fuit d’entre les volets et vient taper ta joue, ton épaule, ton bras puis ta jambe, laissant la moitié de ton corps dans la pénombre. L’autre jambe, une partie de ton sexe, un seul sein et une moitié de ton visage luisent dans la lumière confuse du matin. Le reste est noir de la nuit. Tu es coupée en deux avec pour jonction le creux joli entre tes dents et une demie-langue qui siffle le chaud.

Tu te redresses, t’étires et me verses sur la joue un baiser mouillé du bout de ton dard. J’ouvre en grand les volets. Tu as disparu.


  • 12.5.15

Emoticônes

_Bonjour mon cœur. Emoticône Cœur rouge. Emoticône Poussières d’étoile.

Toujours, on commence nos sms par Bonjour. Le Mon amour n’est pas loin, varie sur Mon cœur. Ajustée de tendresse, douce en bouche, c’est l’écriture intuitive des mots : le téléphone écrit tout seul, il suffit de glisser les doigts sur le clavier. On continue par le temps, celui qu’il fait dans le ciel, celui qui nous sépare. Les jours sans nous sur l’écran se déplient, gris moche ou lumineux selon la pression atmosphérique du manque. On remplit le vide. On écrit l’absence. On la dit pleine de nous, on s’aime en quelques caractères sur fond bleu et en répétitions d’émoticônes : des cœurs aux contours parfaits, des lèvres nourries en silicone pixélisé. Encore des cœurs, des rouges en enfilades – juste des cœurs alignés par dizaines qui remplissent des séries de messages sans mots, des cœurs d’amoureux qui traversent la distance, s’installent dans nos vrais cœurs, dans nos têtes, dans nos corps, dans nos âmes en vertige.

_Bonjour. J’ai envie de toi. Emoticône Cœur rouge. Emoticône Clin d’oeil
_Moi aussi. Emoticône Cœur rouge. Emoticône Langue pendante et mutine. Emoticône Désir. 

Toujours l’envie de nous qui enroule nos vies séparées. Le clavier s’affole, les mots s’attachent aux photos envoyées à l’adrénaline, prises sur le vif ou léchées et muries par le désir. Nos corps – l’absence de nos corps : on écrit la chair, on dit le sexe, doux et cru. On se fait l’amour à l’écran. Pas d’émoticônes suffisantes pour s’exciter, la bluette s’évapore et animaux les mots imitent les voix, singent les corps, les sexes qui se boivent – infiniment plus que tout. On se dit durs et mouillés. Plein de nous. La passion gicle en râles sur l’écran, nos corps en ébullition. Nos doigts deviennent malhabiles, ripent sur l’écran tant ils sont occupés à braver la distance sur nos sexes. Emoticône Diablesse et Emoticône Cœur rouge pour étreindre la frustration. 

_Bonjour Emoticône Cœur rouge.
_J-5 Emoticône Sourire. Emoticône Clin d’oeil. Emoticône Désir.

Toujours, on compte les jours. On se le dit. On écrit le compte à rebours. Il faut compter, se dire le retour des corps, se fixer la date des retrouvailles lumineuses. On s’habille de mots pour panser les ventres qui grondent du manque, pour soulager nos entrailles brisées par l’absence des bouches. Emoticône Baiser qui envoie un cœur rouge. Les mots crient, s’écrivent en capitales, hurlent au stupre en crevant l’écran. On se prépare avec dans la tête les nuits de souffre, nos téléphones éteints sur la table de nuit. On s’ouvre au lendemain du lendemain du lendemain, le jour J en ligne de mire. On reflète sur l’écran nos corps entrelacés, nos bouches jointes et nos sexes encollés à la sueur des mots. 

_Bonjour Emoticône Cœur rouge. Demain. Demain. Demain. Emoticône Grand sourire. 
_J-1 Emoticône Sourire. Oui. Oui. Oui. Emoticône Clin d’oeil. Emoticône Désir. Emoticône Grand sourire.

Le temps bavasse entre les messages, se traîne et on le maudit d’être aussi lent que ce que le réseau accélère en nous – particules qui filent entre les ondes aussi vite que la lumière alors que lui nous nargue de sa précision, nous tanne d’exister à son rythme. On se répète les mots, litanie de désir sur fond bleu. La parole nait entre les messages. Le silence est mort à ainsi traverser le temps. La voix s'approche, chaque mot, chaque Coeur rouge, chaque langue pendante, envoyés ad libitum chargent nos libidos d'électricité. Emoticônes à l’unisson. On crève l’écran. Putain ! On est beaux et on se le dit. Le temps n’a qu’à aller se faire foutre avec nous.

Jour J. En mode avion. 


  • 9.5.15