Chère application - 31 mai

Chère application,

Mardi 31 mai. Le ciel a pris ses quartiers d’été. Les ombres luttent mais très vite elles se dissipent dans le clair du jour. Je remonte un vieux réveil mécanique qui dans ma tête court toujours. Il faudra tenir droit à travers mes petites plaintes qui sortent sans prévenir comme pour dire qu’il en faut toujours plus, quand finalement et honnêtement la vie ne va pas si mal. 
On a entarté la Joconde, hier. « On » est un déséquilibré a priori, désormais sous les verrous. J’ai transposé cette anecdote dans ma « Femme au balcon » ce matin. Je tire de plus en plus le fil de cette histoire. Il est prêt à lâcher comme un élastique trop tendu. Il faudrait que j’arrête d’écrire sur ce sujet, que je pose les textes publiés ici depuis le début de l’année, que j’essaie de leur trouver une ligne, une cohérence et peut-être après, envisager d’envoyer le tout à un éditeur. Qu’en penses-tu, chère application ?

Mardi 31 mai. Le veux réveil mécanique est un peu rouillé et me mettre à la table d’écriture comme le ferait un vrai écrivain me porte peine. Je n’arrive pas vraiment à remonter les heures pour leur donner une consistance et une présence qui me permettraient d’ouvrir en grand les pages. Enfin, je suis un peu fainéant, à vrai dire. Puis tous les deux, chère application, on s’entend bien. J’apprécie ton clavier silencieux que l’on caresse plutôt que de le frapper. Ça coule vite, plus direct de la tête aux doigts entre nous deux. Et surtout, j’aime trop avoir la tête en l’air, à regarder le ciel d’été chasser les ombres. 

Mardi 31 mai. 
Expédier ici quelques mots 
pour terminer des phrases mécaniques
— lever les yeux, lâcher un soupir entre les doigts. 
Recommencer. 

À demain, chère application.
  • 31.5.22

La femme au balcon LI

Tu apparais dans le cadre de ma fenêtre, installée sur ton balcon, comme d’habitude. Mais aujourd’hui, tu te tiens assise face à moi. Plus haut qu’à l’accoutumée, tu prends la position : de trois quart, le dos droit, les mains sur les genoux, la droite posée sur la gauche et tu esquisses un sourire mystérieux. C’est un sourire naissant, pas encore tout à fait là, seules les commissures pointent vers le haut et laissent deviner des pommettes saillantes qui n’adviendront pas. 
Tes cheveux très noirs sont détachés et tombent lourds sur tes épaules. Cela ne t’empêche pas de tenir la pose, les yeux fixes et ronds pointés sur mon balcon.
J’ai juste le temps de figer l’image, de la transformer mentalement en Joconde que surgit dans mon salon, un homme. Est-ce moi cet homme ? Un homme tenant dans sa main droite un plat caché derrière son dos. Il fait trois long pas d’élan, se précipite vers la fenêtre et te jette en pleine figure une tarte pleine de farine et de crème pâtissière. 
Je me réveille avec ça. La Joconde au balcon entartée sous mes yeux ! Son sourire toujours inébranlable, le visage à moitié couvert de farine et de crème qui dégoulinent sur les cheveux. Elle se tient droit, toujours. Ce n’est plus tout à fait toi. Une larme naît sous son œil gauche, descend lentement le long de la joue, continue son parcours sur sa poitrine et commence à attaquer la robe. Sur le côté droit, la crème fait le même chemin, tombe et coule, tombe et coule par petits morceaux bien gras. Les couleurs dégoulinent comme si on avait jeté de l’eau sur la toile d’un tableau pas encore sec. Les pigments tombent un à un, se mélangent dans une bouillie de teintes verdâtres et jaunasses qui, maintenant, chute par gros paquets dans la rue.
Je me réveille avec ça. Alors que réellement, cette fois-ci, tu apparais dans le cadre de la fenêtre, véritable femme du balcon, avec tes yeux boursouflés de nuit, ton sourire inexistant, ta tête mal coiffée, ton bel âge plié dans tes gestes et tu me regardes pleurer sur mon balcon : « Ça va, Monsieur ? ».
  • 31.5.22

Chère application - 30 mai

Chère application,

Lundi 30 mai. J’ai passé une partie de mon dimanche à lire Alain Marc Guillaume. Son recueil « Je vais jamais au cinéma » est un morceau de jazz qui tire sur vos oreilles et vous impose presque de le lire à voix haute pour faire vraiment swinguer les mots. Car ça danse et c’est pas du cinéma avec Guillaume. Je l’ai lu avec, en fond sonore, du Nina Simone. Ça balançait pas mal. J’aurai pu tout aussi bien mettre du Charlie Parker et inviter Bukowski sur mon canapé. On aurait siroté un whisky. On aurait été bien tous les trois. 

Lundi 30 mai. Je devais voir C. et A. hier soir. Je n’ai vu que A.
Sur le chemin pour venir chez moi, C. nous a fait une petite cascade à vélo en se balançant sur une voiture. Conclusion : elle a passé quatre heures aux urgences. Après avoir passé les radios d’usage, rien de grave. Elle est repartie avec des anti-inflammatoires et une minerve. 
Parfois quand ça veut pas swinguer, c’est la vie qui vous fait valser par-dessus les voitures. Elle a eu peur. Moi aussi. A. était inquiet aussi, bien sûr. On a partagé des pizzas et des bières pour calmer nos angoisses. On a essayé de rire en fumant clope sur clope. Il est reparti en filant sur le trottoir avec sa trottinette électrique. 
À une heure du matin, j’écoutais encore Nina Simone avec des pensées un peu cabossées. 

Lundi 30 mai. 
La nuit était peuplée de vélos 
de trottinettes qui roulaient vite
ça faisait tchik tchak tchik tckak
comme un concert qui n’en finit pas. 

À demain, chère application.
  • 30.5.22

Voyage immobile

La cloche du tram retentit
longtemps après qu’il est passé. 
Mes vêtements pendent à la fenêtre,
remuent sous un vent léger. 

Le silence suivant m’étonne 
mais le ronronnement du frigo
prend le relai de la cloche du tram,
linéaire et sans mystère. 

J’aime sentir l’odeur de la lessive,
elle disparaît rapidement 
dans la poussière levée par la rue
alors je mets le nez dans un drap. 

Un rire éclate sur le trottoir,
pose un sourire sur mes lèvres,
j’ai envie de dormir avec ce rire,
un tram léger dans la tête

pour un voyage immobile.
  • 29.5.22

Chère application - 29 mai

Chère application,

Dimanche 29 mai. Vu hier « Coupez » de Michel Hazanavicius. Génial, foutraque, jubilatoire, on rit beaucoup devant ce bel hommage au cinéma de genre, aux séries B et surtout Z (comme Zombie). 
C’est comme ça que j’avance ce matin, en zombie. Le vin blanc bu après la séance reste un peu dans la tête. Il y tourne un plan séquence avec des zooms qui me donnent des hauts-le-coeur. Je vais prendre un Doliprane et lui crier « Coupez ! »

Dimanche 29 mai. Ce soir, les enfants seront là. Il ne manquera que ma fille aînée qui désormais fait sa vie à Paris. C. et A. seront là. C&A ! Tiens ! Je n’avais jamais remarqué que leur initiales formaient une marque célèbre d’enseigne de prêt-à-porter.
Est-ce qu’ils seront prêts à me porter quand je serai vieux ? 
Ils me mettront dans un EHPAD, plutôt. J’y serai bien à regarder de vieux films des années vingt dans la salle commune du foyer, les mercredis soir avant d’aller tous nous coucher, aux alentours de vingt et une heures. J’espère juste que l’on nous laissera boire un peu de vin blanc après le film, sur une terrasse dans la tiédeur d’un soir d’été. Coupez !

Dimanche 28 mai. 
J’ai ouvert les fenêtres en grand
pour faire des courants d’air. 
J’écoute les bruits de la ville,
je regarde les rideaux bouger.  
C’est mon seul projet aujourd’hui. 

À demain, chère application.
  • 29.5.22

Le petit balcon

Je recopie ici ce poème de François de Corniêre parce que la coïncidence est trop amusante. 

LE PETIT BALCON

J'avais eu envie d'écrire quelque chose
avec l'image de la femme au balcon.
Je l'avais en tête depuis plusieurs jours.

Ce n'était pas la première fois
que je la voyais d'en bas
quand je pensais à elle.

Je levais les yeux
et sur le petit balcon elle était là
assise souvent
les soirs de ce début d'été.

Je ne la distinguais pas bien
avec les jardinières
qui donnaient des couleurs au tableau.

Elle devait lire un roman
peut-être dessiner ou écrire
elle portait un crayon ou une tasse à ses lèvres
(j'imaginais du thé).

Moi je tournais les mots dans ma respiration
mon pas ralentissait

je regardais une dernière fois là-haut
et je continuais mon chemin
en direction d'ailleurs.

Je ne ferai jamais
le portrait de « La Femme au balcon »
puisque je ne suis pas peintre.

Et c'est impossible de monter deux étages
pour lui dire
qu'elle est bien à sa place dans ce tableau
seule avec ses pensées filantes
dans le ciel immobile

avant qu'elle se lève
qu'elle rentre à l'intérieur
parce qu'il fait un peu frais
sur le petit balcon.

François de Cornière, Les façons d’être, Le Castor Astral.
  • 28.5.22

Chère application - 28 mai

Chère application,

Samedi 28 mai. J’ai terminé la lecture de « Les gestes d’être » de François de Cornière, paru aux éditions Le Castor Astral dans leur récente collection poche / poésie. 
Parmi les petites choses de la vie qu’il écrit avec simplicité et qui nous emportent, mine de rien, très loin, il dit ceci pour conclure le poème intitulé « La ligne du partage des eaux » : ici les enfants dorment à l’arrière / la route a été longue / et une voix qui s’est tue / me dit : / « Je m’étais endormie. / Tu n’es pas fatigué ? / Tu veux que je prenne le volant ? »
Je repense à cette histoire de voiture que je ne conduis plus depuis neuf mois et je me dis que c’est aussi ça vivre à deux : prendre le volant à la place de l’autre, le volant d’une voiture comme celui de la vie, quand on est un peu fatigué. 

Samedi 28 mai. Il m’arrive de penser, tu vois, chère application. Et même de repenser. Trop parfois à ne plus savoir si ces pensées viennent toutes seules ou si je les pousse en écrivant. C’est comme les souvenirs, à force de les relater, je ne sais plus vraiment s’ils sont vrais ou si ce que j’écris, du souvenir du souvenir donc, procède d’un mensonge à mon insu. 
Enfin, encore une fois, de Cornière en parle mieux que moi :

« Est-ce que c’est le souvenir 
qui fabrique le poème 
ou le poème qui fabrique le souvenir ? »

À demain, chère application.
  • 28.5.22

La femme au balcon L

Il y a un calme étrange ce matin sur les balcons. La chaleur n’est pas encore arrivée. Chaque fenêtre peu à peu s’éveille, étire ses longs volets comme on le fait de nos bras. Et ça craque. On entend les os de la rue se déboîter. Ici une épaule grince, là on joue des coudes pour bien démarrer la journée. Certains lèvent la tête au ciel pour aller cueillir le bleu qui dissipe les dernières poussières de nuit.
Il fera beau aujourd’hui. Beau et chaud.
Tu n’es pas en reste avec cette quiétude des premières heures. Tu es assise dans ta cuisine, les mains posées à plat autour de ton café, le buste droit. Je pense un instant que tu me regardes mais ce sont tes pensées que tu cherches à rassembler dans tes yeux vides. Il faudra remplir le jour, réunir réalité et rêve dans un même sac. On dirait que cela t’angoisse malgré le calme, malgré le ciel bleu.
Il faudra encore déplier un peu les bras pour sentir la vie.
  • 28.5.22

Chère application - 27 mai

Chère application,

Vendredi 27 mai. Je suis allé à la plage avec N. C’était bien, doux et calme, j’ai bien pris le soleil mais je l’ai rendu en partant. Il me reste quelques marques qui piquent un peu. Si tu pouvais, chère application, me passer un peu de pommade sur ma peau mais aussi sur mon ego, sans te commander. 
On a parlé de tout et de rien avec N. Je ne sais pas comment c’est venu mais nous nous sommes mis à compter depuis quand je n’avais plus conduit. Je n’ai plus de voiture depuis longtemps. Je conduis celle de N. à l’occasion. On est tombé d’accord avec N. Cela fait neuf mois. On n’a rien dit mais on sait très bien tous les deux qu’en définitive, nous avons compté les mois écoulés depuis que l’on ne vit plus ensemble. 

Vendredi 27 mai. J’ai regardé mon compte en banque. Je confirme : on est bien en fin de mois. Je l’avais regardé le dix puis le quinze. Je peux te dire, chère application, que déjà ça fleurait la fin mai. Les mois passent et se ressemblent. Je vis seul avec tout le confort nécessaire. Je ne me plains pas. J’ai l’essentiel, un toit sur la tête, comme on dit, mais toujours un peu à découvert. Là aussi, si tu pouvais d’un coup d’algorithme rehausser le solde de ta copine,  l’application « Ma banque », je t’en serais vivement reconnaissant. 

Vendredi 27 mai. 
La vie, cette vieille charogne,
toujours à laisser les fins de mois
sans queue ni tête, seul à compter 
les quelques sous-entendus. 

À demain, chère application.
  • 27.5.22

Cher journal - 26 mai

Cher journal,

(C’est complément stupide de commencer un journal par « Cher journal ». D’abord, parce qu’il n’y a pas encore de journal. Puis physiquement le journal n’existe pas puisque ces premiers mots sont écrits sur une application mobile de prise de notes)

Chère application, 

Aujourd’hui est un jour chômé. Férié parce que il y a, à peu près, deux milliers d’années un homme est monté au ciel. Ainsi soit-il. 
Jeudi 26 mai. Hier, j’ai participé à une sorte d’événement d’entreprise consistant à présenter un projet réussi nommé humblement Réussite. Ça m’a pris un temps de préparation de deux jours pour un passage devant un jury durant quinze minutes. Réussite collaborative, nous étions quatre à valoriser notre travail. Réussite à présenter dans le but d’obtenir un trophée qui nous promettait sinon une ascension vers le ciel, une gloire aussi éphémère qu’inutile. Bref, nous avons perdu. Pas d’ascension. Nous sommes repartis penauds, nous promettant que l’année prochaine serait celle de notre résurrection. 

Jeudi 26 mai. Hier était aussi le jour de l’anniversaire de mes enfants. Ma fille et mon fils. Je les vois très peu depuis quelques années. Vingt-deux ans chacun, ils ont pris leur envol. Une belle ascension que je me contente de regarder de loin, fier de ce qu’ils sont devenus. Je les verrai tout de même ce dimanche pour fêter légèrement leur nouvelle année. On ne rentrera certainement pas dans nos vies, on se contentera de quelques mots pour dire le temps qui passe et la joie de s’aimer. Voilà mes réussites. Certainement, les seules dont je peux légitimement me targuer. 

Jeudi 26 mai. 
Quelques piafs excitent le ciel
de leur piaillement vient l’heure 
où de toute ascension qu’ils prennent 
se dessine la descente - inéluctable. 

À demain, chère application.
  • 26.5.22

La femme au balcon XLIX

Il faut vraiment que j’arrête cette obsession paresseuse qui consiste à simplement te regarder parler à ton téléphone. Que j’arrête de décrire ce tableau que tu m’offres chaque jour, chaque heure. Il y a mieux à faire. Si je savais peindre, ce serait bien plus intéressant que d’écouter tes bouts de phrases capturés entre deux bruits de la rue. Je pourrais y mettre de la lumière, ajouter du contraste, inventer des couleurs, poser une touche impressionniste. Car avec mes pauvres mots, j’ai du mal à accrocher la réalité à mon regard. C’est comme s’il y avait d’incessants parasites entre ce que je vois, ce que j’entends et ce qui peut s’écrire.
Par exemple, ce matin, après avoir raccroché ton téléphone, un peu agacée par la conversation que tu venais de terminer, ton regard s’est perdu sur tes jambes. Assise sur ta caisse en bois, tu les as allongées et tu t’es mise, du bout des ongles, à chasser les poils rebelles sur tes cuisses, lentement, un à un en descendant jusqu’à tes mollets.
Ces mots ne disent rien de tes gestes à ce moment-là, de leurs mouvements lents, de leur passion étrange dans cet affairement à la fois si anodin et si beau. 
Il m’aurait fallu te peindre.
  • 21.5.22

La femme au balcon XLVIII

Un chien aboie depuis six heures ce matin. Pas un aboiement plaintif, ni un appel à la mort mais un jappement d’attente, en mode warning comme s’il cherchait à attirer l’attention, patiemment. Un chien sur le bas-côté de la rue. En double file dans le petit matin avec un aboiement par minute. Sans que l’un ne soit plus haut que l’autre. Pareil à un métronome, le son tape sur les murs, rebondit dans la rue et revient faire le même chemin. Tempo, constance, acharnement, patience. Qu’attend-il ? Son maître, sa maitresse qui ne se décide pas à se lever ? Le jour qui fuit à peine entre les derniers trous de nuit ? A-t-il peur ? Qu’attend-Il ? 
La femme au balcon sort à sept heures pour sa première cigarette. Elle boit tranquillement son café. Le chien n’aboie plus.
  • 19.5.22

La femme au balcon XLVII

On commence à ressentir le poids des premières chaleurs. Les volets des appartements d’en face sont mis en clef. L’air est chargé du repas de midi. Il reste des miettes sur la table que je porte une à une de la pulpe de l’index jusqu’à ma bouche. Je regarde un coin de ciel avec un peu de lassitude. L’idée d’une sieste s’invite sur le rebord de la tasse de café. Mes yeux lourds tournent la cuillère et accueillent les ombres qui se faufilent entre les fenêtres. C’est l’heure, un petit sommeil de quatorze à quinze heures fera le plus grand bien. 
Toi aussi, tu as rabattu les volets. Ton appartement est plongé dans la pénombre pour un repos dominical bien mérité. Tu n’as pas tes enfants ce week-end. C’est la semaine impaire, celle où il sont chez leur papa. C’est déjà, en soi, du repos. Tu déambules entre les ombres, pieds nus dans ta cuisine. Ça sent l’huile de friture qui se mélange à l’odeur du café fraîchement coulé. La lumière augmente dans la rue comme si quelqu’un avait tourné un de ces interrupteurs à variateur. Des poussières fines dansent dans un rayon de soleil qui, plus dégourdi que les autres, se faufile entre tes jambes.
Tu éternues et je bâille longuement en fermant les yeux. Quand je les rouvre, tu as complètement fermé les volets. Bon somme. À tout à l’heure.
  • 15.5.22

La voix suspendue au premier cri

Il y a la brume soulevée par le matin,
la voix suspendue au premier cri. 
L’enfant s’ébroue et la roue tourne,
à chaque cran la nuit glisse. 

Derrière la fenêtre je compte
les osselets dans la cour de récré 
pour à mes yeux dissiper la brume
et rattraper le regard qui tombe.
  • 13.5.22

La femme au balcon XLVI

Je suis peu intéressé par le déplacement des étoiles, ni par ceux qui m’expliquent comment il faut lire la Grande Ourse.
Pourtant, cette nuit, alors que je me relevais vers une heure du matin, pris par je ne sais quelle angoisse existentielle, je suis sorti sur le balcon voir si elles étaient toujours là, les étoiles.
Et tandis que je rêvassais, la tête perchée sur l’une d’entre elles, tu as déboulé sur ton balcon comme une comète. Je ne t’ai pas vu arriver, pas entendu le grincement habituel de ta fenêtre qui, dans la nuit calme, aurait dû résonner tout le long de la rue. 
Comme une comète, le visage plein de cette suie invisible qui attrape les yeux, à défaut d’étoiles, tu as surgi de nulle part. Tu m’as vu sans vraiment me regarder. Tu n’as rien dit de cette nouvelle rencontre à cette heure indue. Tu as juste secoué un peu la tête comme pour te débarrasser de quelques débris célestes puis tu as attaché tes cheveux découvrant à tes oreilles deux anneaux dorés semblables à des soucoupes volantes.
Je suis rentré. Toi aussi. Je crois qu’après, on a tous les deux bien dormis.
  • 11.5.22

La femme au balcon XLV

J’en suis là, au bord de la fenêtre, à scruter tes allées et venues. Les doigts sur le clavier à l’affût d’un mot qui bourgeonne. Je t’ai trop vue sur ce balcon égrener les secondes dans des ronds de fumée, parler au téléphone à des gens que je ne connais pas, crier sur tes enfants ou les couvrir d’amour.
La rue se souvient des premiers jours où tu es apparue dans ce cadre que je fais avec mes mains, comme un photographe cherchant la meilleure prise. J’ai écrit sur tous les angles, à la recherche de ce qui achoppe sur nos balcons mais aujourd’hui plus rien ne vient. 
J’en suis là avec mes mots pauvres et ma grise mine qui éclatent sur le rebord d’un rayon de soleil. Un peu fatigué de ton corps qui se courbe comme s’il était le mien. Tu m’as trop fumé et j’ai la tête pleine de poèmes qui ratent.
  • 9.5.22

La femme au balcon XLIV

Il faudrait sortir de la cage que forment les barreaux du balcon. Un balcon sans garde-corps pour que le nôtre soit libre de tout mouvement, qu’on puisse en sauter, si on le veut. 
Bien sûr, ça n’existe pas, les balcons sans rambarde, les hommes ou les femmes sans garde-fous. Il dit bien ce qu’il veut dire ce mot : garde-fou. On deviendrait vite fous si on enlevait tout ce qui nous protège, des autres et de nous-mêmes. 
Et tandis que je m’égare en écrivant ceci, voilà que tu sors quasi nue sur le balcon et sous le premier soleil de la journée. Tu fumes sans complexe, la peau libre de tout garde-corps.
Va t’habiller, s’il te plaît, tu vas devenir folle.
  • 7.5.22

Quelque part un arbre tremble

Rien ne vient perturber la douceur de ce matin.
Un homme sur le trottoir sifflote. Sur son passage, un tram fait retentir sa cloche. Quelque part un arbre tremble. Quelqu’un se réveille avec de vieilles angoisses collées au plafond. L’homme continue de siffler, un oiseau lui répond. Les rideaux ondoient dans un courant d’air, le même qui secoue l’arbre. Les yeux s’ouvrent et une sorte de paix un peu gluante tombe du lit. Mais rien ne vient perturber la douceur de ce matin. On ne peut rien dire de plus, sur l’homme qui siffle, ni sur le temps qui passe à la cloche du tram.
Rien ne s’accroche à nos peurs tant que le matin coule.
  • 6.5.22

La femme au balcon XLIII

Le camion poubelle vient de passer lentement entre les murs. Il a gobé nos déchets, glouton de métal, avec le fracas de ses entrailles comme appel au jour de vraiment se réveiller. Ce n’est pas agréable un tel raffut dès le matin alors que les yeux n’ont pas encore suffisamment grossi pour accepter la lumière. 
Et c’est avec les paupières encore lourdes que tu es apparue dans l’encadrement de la fenêtre, le regard perdu sur le cul du camion qui s’enfuit. J’ai bien senti à ta moue que le bruit de la grande mâchoire de fer t’avait réveillée. Tu as dégluti une gorgée de café, allumé ta cigarette avec une contrariété que j’avais rarement vu sur tes lèvres.  Puis le silence est venu caresser ta joue. Au loin, le son lourd du camion s’étouffait.
Tu as écrasé ton premier mégot dans le cendrier. Tu as fait les yeux doux à une pensée qui t’a traversée et tu as fini par sourire à je ne sais quoi, chassant le camion qui grondait encore dans ma tête.
  • 4.5.22

La femme au balcon XLII

Toutes les fenêtres sont ouvertes, aujourd’hui. Les intérieurs s’aèrent et les balcons ont pour un temps laissé tomber leur fonction de sas. Je vois chez les voisins d’en face quasiment comme chez moi.
Vient au balcon l’homme du second étage. Il étend son linge : chemise, pantalon puis par-dessus un grand drap blanc qui descend presque jusqu’à la fenêtre de la femme du premier, « ma » femme au balcon. 
Vient au troisième une vieille dame et une bassine remplie d’eau mousseuse ; voilà qu’elle y trempe mi-bas et culottes, remue, tape son petit linge comme le faisait autrefois ma grand-mère au lavoir du village.
Vient ma voisine à demi-cachée  par le bas du drap qui balance au-dessus de son balcon. Il fait des petits flap-flaps dans le vent, se lève puis retombe, masquant puis démasquant son visage. 
Rentre l’homme du second alors que le drap ne tient plus que par une épingle et glisse encore un peu plus dans la rue.  
Rentre la dame du troisième et sa bassine d’eau tiède. Un peu d’eau savonneuse coule le long du mur, quelques bulles éclatent sur les moulures. 
Rentre ma voisine qui en a assez de jouer à cache-cache avec le drap. Drap qui, peu de temps après son départ, finit par tomber sur son balcon.
Une odeur de lavande prend la rue à témoin. C’est le vrai printemps qui s’installe.
  • 30.4.22

Le silence de mon poing

Je cherche un signe dans la maison
qui tirerait le silence de mon poing. 

La vibration vient de la fenêtre,
pleine du sommeil des autres. 

Un éclat rôde sur la vitre,
paupières ouvertes sur la ville. 

J’ouvre la main.
  • 27.4.22

La femme au balcon XLI

Jour de vote. Nous vivons dans le même quartier. Nous sommes appelés par conséquent à nous déplacer dans le même bureau de vote. Le numéro 11 de notre canton. Midi, je sors. Le bureau n’est qu’à deux pas de nos appartements. Nous nous y verrons peut-être à moins que tu aies décidé de voter plus tôt ou plus tard que moi.
En fin de matinée, je t’ai vue sur le balcon. Il m’a semblé à la façon dont tu étais habillée que tu t’apprêtais à sortir. J’ai pensé à mes parents qui toujours faisaient un effort vestimentaire pour aller voter. Il faut être de propre, disait ma mère mais pas trop parfumés, cela pourrait gêner les autres. 
Au numéro 11, on se verra peut-être effectuer notre devoir civique. Quel parfum auras-tu mis dans ton cou ? Viendras-tu seule ou accompagnée ?
Midi et cinq minutes. Je suis dans l’isoloir. Je regarde la poubelle, ce sac plastique accroché au coin de la petite planche qui nous sert d’appui pour glisser le bulletin dans l’enveloppe. Je ne peux m’empêcher de fouiller sur le dessus pour découvrir les derniers bulletins jetés. J’en vois quelques-uns qui ne me font pas plaisir. Je soupire mais c’est la règle, c’est la loi. Chacun s’exprime en son âme et conscience.
Je tire le petit rideau, sors de l’isoloir. Et tu es là, juste devant moi dans la file d’attente de l’isoloir n°5 bureau n°11, le même que le mien. Tu as jeté le mauvais bulletin. À ta nuque longue et blanche, je soupire une nouvelle fois. Je n’aime pas ton parfum.
  • 24.4.22

J’attends mon tour

La lumière se vide d’elle-même 
s’accroche quelque part
où mon œil ne sait pas aller. 

Le jour va jouer des notes
de nuit longue — requiem 
pour un paysage d’ombres. 

La lumière va parler de croches 
de portée musicale à d’autres
que mon oreille n’entend pas. 

J’attends mon tour.
  • 23.4.22

La femme au balcon XL

On sait tous les deux qu’entre nous, rien n’est possible. On ne le veut pas. Il y a une sorte de barrière : le balcon puis la rue bien sûr mais aussi cette zone immatérielle, une bulle intime que l’on ne veut surtout pas percer. 
Il arrive tout de même que trop proches, lorsque tu sors, lorsque je sors, lorsque nous sommes en face à face sur nos balcons respectifs, il arrive que la bulle se tende comme un ballon de baudruche prêt à éclater. Dans ces moments-là, on sait retirer l’air à l’intérieur du ballon, retenant notre propre air, notre propre respiration ; les sourires viennent dissiper le malaise et déclinent les prises de parole qui pourraient advenir si on se laissait aller à trop de sociabilité. On souffle, on regonfle un peu nos bulles jusqu’à la limite du soutenable. On esquive les regards et la pression entre nos deux zones retombe. Nous pouvons nous retirer sans encombre de ce mauvais pas. Comme deux inconnus qui tiennent à le rester, lentement, en emportant nos désirs retenus.
  • 22.4.22

La femme au balcon XXXIX

Il fait actuellement 13 degrés, 11 au niveau du ressenti à cause du vent. Il y a 60% de chances ou de malchances qu’il pleuve à partir de onze heures. Ce taux augmente jusqu’à 90% dans la journée. 
Autant dire que si tu souhaites sortir fumer, c’est le moment. Maintenant qu’il ne pleut pas encore et malgré les deux degrés de moins que l’on ressent dehors à cause du vent. Le vent va tomber, avant qu’il pleuve. Tu vas tomber sur le balcon, avant que le vent tombe. Je le sais. N’oublie pas ton paletot, ni ton aplomb qui fait face au vent. Plus tard, il sera trop tard. Balcon mouillé et pluie légèrement inclinée qui, de la rue, giflera tes vitres avec une violence estimée à 90%. Le taux d’humidité qui s’en suivra ne te permettra pas de t’asseoir pendant longtemps sur ta caisse en bois gonflée d’eau.
Sors et fume, maintenant. Je le veux.
  • 20.4.22

Pas mal de choses

Il y a pas mal de choses 
planquées derrière cette fenêtre 
au-delà du mur qui l’encadre. 

Une pièce en forme de vie 
des attentes des persistances
qui jouent à s’éclairer. 

Il y a le souvenir sur la table 
dans une assiette ébréchée 
et le regard de l’enfant qui la touche. 

Un soupir plongé dans l’évier
quand il faut garder l’espoir 
entre deux paroles usées. 

Il y a des plaintes sur les meubles,
des poussières nouvelles 
que demain il faudra chasser. 

De faux sourires pour le bien-vivre
vite effacés par l’ombre 
des grands draps étendus. 

Il y a au fond un coin oublié
où s’amoncellent de vieux 
soucis que le temps noircit. 

Des bouchons sautés trop loin,
des couteaux, des fourchettes
couverts de rouille des mauvais jours. 

Il y a pas mal de choses 
planquées derrière cette fenêtre,
continuer l’inventaire pour tomber le mur.
  • 18.4.22

La femme au balcon XXXVIII

Tu es arrivée ce matin avec un casque audio sur la tête que je ne t’avais jamais vu. Il fait vingt degrés sur nos balcons aujourd’hui alors qu’il n’est même pas huit heures. Malgré cela, tu as gardé ta couverture grise sur les épaules et tu fumes en dodelinant de la tête. Coupée du monde par la musique qui va et vient entre tes oreilles, coupée de la douceur de cette matinée, tu sembles hors du temps. D’ailleurs, tu n’as pas regardé vers moi, en sortant. Tu t’es assise rapidement, tu as allumé ta cigarette, l’as fumée tout aussi rapidement et tu es rentrée chez toi en faisant trembler la fenêtre. 
J’ai un air dans la tête depuis, un air que j’essaie de chasser mais qui tourne en boucle comme si j’avais un casque sur les oreilles :  The more I see you, the more I see you… et j’ai un peu froid.
  • 15.4.22

La femme au balcon XXXVII

Depuis que nous nous sommes rencontrés, il se passe quelque chose de nouveau entre nos fenêtres. On dirait que l’air a changé, qu’il y est beaucoup plus dense. Sous son poids, la rue a légèrement rétréci dans sa largeur. Nos balcons sont plus proches. D’aucuns diraient qu’on a brisé la glace. Nos regards sont plus longs, ne peuvent éviter un sourire glissé comme un bonjour, une présence renforcée qui en dit plus : je t’ai reconnu, je t’ai vu l’autre jour dans la rue, loin des balcons, alors désormais, on est plus proches qu’avant. On se risque à des gestes de la main pour tendre un fil invisible entre nous. On est à deux doigts de se parler sur cette ligne que chacun de nous lance à l’autre comme deux piètres pêcheurs ; mais on ne le fait pas, les mots en diraient  trop, risqueraient de couper le fil, de rapprocher beaucoup trop les balcons. On ne veut surtout pas que la rue disparaisse.
  • 14.4.22

La femme au balcon XXXVI

On s’est rencontrés. Dans la rue. C’était la première fois. Bien que voisins, le hasard avait voulu que jamais nous ne soyions descendus ensemble de nos appartements respectifs. Jamais nous n’avions poussé dans le même mouvement la porte de nos immeubles pour nous retrouver nez à nez sur nos pas de porte respectifs. 
Dans la rue. On s’est rencontrés. Aujourd’hui. Mais loin de chez nous. Dans un cadre inhabituel, plus loin dans la ville où jamais je n’aurais cru qu’elle pût exister. Un peu comme lorsqu’enfant, je croisais ma maîtresse d’école au supermarché. C’était bien la même personne mais débarrassée de son tableau noir, de son petit bureau monté sur une estrade, ici dans un rayon entre les fromages et les boites de conserves, avec un sourire et un regard de connivence que je n’avais jamais vus, elle m’apparaissait irréelle. 
Aujourd’hui. Nous nous sommes rencontrés. Et de part son visage, son allure au milieu d’un quartier de la ville où elle ne devait pas apparaître, la femme sans son balcon, sans cigarette ni même téléphone à la main, debout dans une sorte d’incrustation numérique dans le paysage, m’a paru complètement nue.
  • 12.4.22

La femme au balcon XXXV

La façade est allumée de soleil ce matin. Comme un écran avec des reflets bleus, diodes électriques qui scintillent lentement à la faveur de quelques ombres. On y voit aussi des silhouettes découpées, passages éclairs des voisins de l’appartement du dessus. Sorte de manège désarticulé, de projection d’un théâtre muet où les personnages s’allongent selon l’humeur de la lumière. Entre ces chimères, courent des fils électriques abandonnés et autres rallonges pour antennes râteaux qui ne servent plus que de perchoirs à pigeons. 
Et toi, sur ton promontoire, qui regardes le contour des balcons accueillir sur ma façade un semblable spectacle à la fois minuscule et hypnotisant, tu as peut-être un même vague à l’âme perché sur quelque antenne mentale abandonnée.
  • 9.4.22

Ça se saurait

Fin de nuit,
le pépiement d’un oiseau 
se mélange péniblement 
avec les bruits de la ville. 

Une fenêtre s’ouvre 
sur une voiture qui passe.
Son vent rapide sur le bitume 
gifle un passant mal réveillé. 

Son éternuement non retenu,
l’oiseau qui s’envole apeuré 
ne déclenchent rien de spécial
à l’autre bout du monde,

ça se saurait.
  • 8.4.22

Le jour est froissé ce matin

Le jour est froissé ce matin

je l’ai vu se lever un pli 
par heure 
sur mon visage fermé
par l’épingle de la nuit

je l’ai vu tirer sur le rideau
lentement
à la lumière raboter le noir
qui découpe chaque pensée

j’ai vu le matin repasser 
à la pattemouille
lisser mon poil avec la langue 
me préparer au fer chaud
  • 6.4.22

À chaque note

J’écoute le vent siffler sur les toits,
un air froid et piquant.  
La mélodie fuit entre les tuiles
taillées comme des hautbois. 

À chaque note
aussi brève que répétée,
on entend la rugosité du jour
perdu dans les combles du temps. 

Ça racle et trébuche 
dans les soupentes vermoulues,
vrille et tord — j’écoute 
le vent nous dire nous.
  • 5.4.22

Je voudrais écrire un poème

Je voudrais écrire un poème qui perd l’équilibre. Il se trouverait dans une cuisine, sur une table en formica rouge, entre un bol de chicorée et une tartine beurrée avec juste un filet de confiture. Ou bien, au-dessus de cette grande armoire, sous quelques moutons de poussières, un peu pâle, comme à l’agonie mais heureux d’être là. Il pourrait aussi être dans l’entrée dans cette jatte plate dans laquelle on trouve dans le désordre : une vieille pile usagée, un lacet orphelin, tout un tas de pièces en cuivre rongées par le temps, une pince à linge vert pomme, un trousseau de clés qui n’ouvrent plus rien et un petit calendrier à trois volets de 1988. Il serait perdu, légèrement désuet, avec un soupçon de nostalgie assumé, un rien désinvolte mais avec un sourire sérieux de jeune fille. Il serait joli mais inclassable, pas très académique mais émouvant, en bonne santé mais hoquetant face au sens de la vie. Un peu comme toi quand tu sors du sommeil avec ta tête d’ourson mal léché.
  • 3.4.22

Passent les filles

Un peu du ciel tombe dans la rue,
s’y répand pire que l’hiver. 

Les jupes courtes n’y sont plus à leur aise
dans le tremblant des fenêtres. 
À vos pas on attache des fils découpés dans des neiges éternelles. 

La ville a le souffle court 
et l’haleine chargée de plomb. 

Passent les filles et leur mouron
comme des bourgeons fuyant le froid
l’innocence blottie sous les talons.
  • 2.4.22

Que chercher à cette heure

Que chercher à cette heure
où le jour n’est pas encore né ?

De la poursuite des mains
avec les ombres sur le mur. 

Des mots qui déjà pointent
sous la lampe affolée. 

Le corps n’écoute pas la tête,
tant qu’à dormir autant écrire.
  • 31.3.22

La femme au balcon XXXIV

Aujourd’hui, tu es venue sur le balcon. Fumer, toujours. Cigarette en bouche, tu as apporté ton nécessaire pour le soin des pieds. Une petite trousse avec coupe-ongles, lime, coton et vernis. Tu fumes par petits à-coups synchronisés avec le bruit sec de tes ongles qui tombent sur le balcon. Clic et tu tires. Re-clic et tu souffles. Pliée en deux dans une position inconfortable, tu finis par poser la cigarette dans le cendrier. Après avoir limé les angles trop aigus, c’est au tour de la peinture délicate ; tu secoues la petite fiole, en sors le petit pinceau rouge vif et tu t’appliques à le glisser sur chaque ongle. Plonges et peins. Plonges et peins, un bout de langue sorti de ta bouche pour ne pas dépasser comme le ferait un enfant affairé à son dessin.
Plusieurs va-et-vient sur dix orteils qui désormais brillent autant que le bout incandescent de ta cigarette. Tu la termines d’une dernière taffe brûlante. Tes pieds bien posés à plat, tu glisses des petits morceaux de coton entre tes doigts de pied et rentres chez toi en marchant sur les talons tel un canard rejoignant sa mare.

  • 30.3.22

It’s my home, home, home, home, home, home, home

Ce matin j’ai cru avoir le COVID
comme le mois dernier et celui d’avant. 

Benjamin Clementine se lamente
dans mes oreilles tandis que 

j’espère lentement vivant
la patience solide. 

Je suis seul, seul dans ma propre boite, 
et c'est mon lieu, qui m'appartient maintenant. 

It’s my home, home, home, home, home, home, home.


 

  • 29.3.22

La femme au balcon XXXIII

 
Dimanche. Il y a la valse des autos qui dansent dans la rue. Un pas de deux avec les balcons, une deux la voiture qui passe, la fenêtre qui claque. Bat la mesure dans le matin ni gris ni jaune. Un entre-deux sans couleur franche sinon celle qui vient dans nos têtes nicotiner le jour. Comme des échappements. La rue est en travaux et nous aussi. On fume toujours pour boucher des trous. Il faudrait arrêter. Peut-être que la danse infernale arrêtera elle aussi de claquer le bitume. Ne nous mettons pas martel en tête. Rentrons chacun chez nous. Refermons les fenêtres. Laissons la rue à son travail de sape.
  • 27.3.22

La femme au balcon XXXII

Tu as peut-être remarqué que depuis plusieurs nuits, je ne dors pas. Je réfléchis. Intensément. Je tourne dans l’appartement comme un lion en cage. Ça m’épuise jusqu'à en perdre mes repères dans l'espace. Je crois être dans mon salon, je suis en fait dans la cuisine ; sur le balcon alors que je suis dans ma chambre. Depuis mon lit, je ne peux évidement pas te voir. Alors, cette nuit-là, je suis sorti sur le balcon pour me sentir dans mon lit. Et je me suis assoupi. 
Clair de lune dans mon demi-sommeil qui n’était en définitive que le réverbère pris de convulsions. L’effet stroboscopique qu’il plaquait sur ton balcon m’a sorti de la torpeur. L’endroit m’est apparu alors comme une scène de comedy-club sur laquelle tu t’apprêtais à entrer, micro à la main, pour me raconter ta vie à grand renfort de punchlines subtiles et drôles.
C’était la femme au balcon. Merci, c’est tout pour moi. Lâcher de micro. Tu retournais dans ton salon, à moins que ce soit dans ta cuisine ou dans ton lit. 
J'ai le souvenir que cette nuit je réfléchissais à ça.
  • 26.3.22

La femme au balcon XXXI

Depuis quelques mois déjà, c’est un peu comme si nous vivions à deux. Je nous fais l’effet d’un vieux couple qui ne se parlerait plus. Et je me surprends parfois à penser que ta voix me manque alors que tu ne m’as jamais parlé. L’effet d’un couple qui, au fil des années, garde un attachement mais fait balcon à part. Tu comprends bien que cela ne peut pas durer. Il faut qu’on se convoque autour d’une table. Il faut parler. Crever l’abcès. On ne peut plus continuer comme ça. Je propose une réunion avec tes enfants. On leur parlera calmement mais clairement.
On pourrait commencer par leur dire ces mots, cette phrase simple : « Les enfants, je sais, ça va être dur, mais les deux inconnus des balcons doivent se séparer ». Il faut se rendre à l’évidence et à notre liberté. Nous, les balcons, les cigarettes, les regards croisés, les hésitations, les faux-semblants, les « je t’ai vu mais je t’ignore » : c’est fini.  C’est mieux comme ça. Je ne regarderai plus par la fenêtre. Et toi, si tu pouvais arrêter de fumer, ça m’aiderait.
  • 24.3.22

Dimanche sous la pluie

Dimanche tend ses jambes
mais elles sont trop courtes 
pour courir après la pluie. 

L’heure du thé approche,
avec elle une envie de sucré
sur la langue de l’après-midi. 

Dimanche sous la pluie, parfait 
pour tremper des gâteaux secs 
dans la petite tasse de l’enfance.
  • 20.3.22

la femme au balcon XXX

On a marché cette nuit. Dans la rue. Elle était bleue. Un peu irréelle. Avec des ombres étranges, glissant sur les murs pour mettre en valeur les balcons. À chaque fenêtre se tenait une lumière. Des veilleuses qui nous aidaient à traverser la rue. À traverser le bleu. Les réverbères éteints semblaient nous faire des révérences. Des bras tendus rasant le sol pour nous inviter à traverser. 
On a marché longtemps en fumant. La rue puis une avenue longue avec son cortège de veilleuses aux balcons. Personne d’autres que nous. Tu te tenais sur un trottoir tandis que je prenais celui d’en face. J’avais le côté pair, de deux en deux, je te regardais : silhouette surplombée de lucioles, ombre de la rue, parfois tu levais la tête vers les balcons comme une terre promise.
  • 20.3.22

La femme au balcon XXIX

Il y a sur la vitre un coeur dessiné. Un cœur dessiné par un enfant au feutre rouge. Ton fils ou ta fille. Son anniversaire. Un jour particulier où tu auras tout bien préparé. Proposé à tes enfants de décorer l’appartement, guirlandes et ballons de baudruche un peu partout dans le salon. Dans la cuisine, des dessins pour relever la tristesse des vieux murs. Sur les tables des assiettes en carton avec des confiseries, mille couleurs, des boissons à l’orange, au citron, de belles bulles qui piquent dans du champagne pour de faux. Prévu de la musique, plein, pour de vrai danser. Puis, tu auras proposé qu’on décore les fenêtres, fleurs dans les rideaux et cœurs sur les vitres. Il y aura eu copines et copains, cris et joie mêlés autour des cadeaux. Tu auras eu les yeux un peu humides au moment de la photo, ton grand, ta grande, déjà plus un bébé. La fête aura été belle pour célébrer quoi, cinq ou six ans, peut-être un peu plus, de la vie de ton enfant. 
Il y a sur la vitre un coeur dessiné. Un vieux coeur au rouge passé qui se voit depuis ma fenêtre. Il est là depuis la fête, délavé par le soleil et mille poussières du temps. Mais il s’accroche, seul survivant à témoigner.
Tu penses souvent à cette fête, quand tu viens fumer sur le balcon, les yeux un peu mouillés.



  • 19.3.22

La femme au balcon XXVIII

Nous avons nos deux fenêtres entrouvertes sur la rue. Face à face, on évolue chacun chez soi, sans se connaître. On voit nos gestes, nos va-et-vient, nos visages du matin que l’on préférerait cacher, nos peurs et nos joies se blottir ensemble le soir quand nos cigarettes au balcon se croisent. On entend nos voix, nos bruits quotidiens et dans nos pensées volatiles, nos renoncements comme des claquements incontrôlés passent d’un balcon à l’autre. Tant de choses filtrent et traversent la rue sans que l’on en soit partie prenante. Quelques mètres de vide seulement nous séparent et cela suffit pour nous donner une illusion de protection. La proximité est une présence que l’on préfère ignorer. On la sait là, impossible à éviter, mais on souhaite préserver notre intimité, du moins on fait comme si on pouvait. On se voit tous les jours dans un miroir. Le reflet ne nous renvoie pas notre image mais à notre refus de voir l’autre, de l’intégrer dans le paysage. Plus le temps passe et plus cette absence s’impose. Nous, la femme au balcon et l’homme derrière la fenêtre, formons une seule et même solitude, rien de plus proche ne peut nous arriver.
  • 17.3.22

La femme au balcon XXVII

Entre deux averses, elle a ressorti son cahier à spirale. Bleu, un Clairefontaine, il me semble. Cigarette au bec, bien installée au balcon sur sa caisse en bois, elle écrit avec un stylo quatre couleurs. Comme tout le monde, elle n’utilise que le noir. Bleu noir et le rose du balcon. Elle pourrait utiliser le vert. Mais personne n’utilise le vert. Elle réfléchit, un instant, cherche une inspiration en remplaçant dans sa bouche la cigarette par le stylo. Un tour de langue et elle revient à sa page pour tracer des lignes avant le retour de la pluie. 
Le cahier posé sur ses genoux glisse parfois, voudrait s’échapper dans la rue pour aller chercher d’autres couleurs. Elle le rattrape de justesse et continue à griffonner jusqu’à ce que la fumée de sa cigarette, toujours accrochée à ses lèvres, lui pique les yeux. Elle lâche tout, cahier, stylo, cigarette et toutes les couleurs qu’elle voulait écrire.
  • 15.3.22

La femme au balcon XXVI

On annonce une semaine de pluie continue. Et ce matin, j’ai du mal à voir les balcons. À travers la pluie, ils sont flous. Leur peinture rose bave sur ma fenêtre. Il faudrait éclaircir la vue comme on règle l’autofocus d’un appareil photo. Ou bien repeindre les balcons pour qu’ils se fondent avec la couleur du temps. Finalement, qu’ils disparaissent.
Avec ce temps, la femme au balcon ne sort pas. Je me demande si elle a un plan B lorsqu’il pleut. Un autre endroit pour fumer à l’arrière de son appartement. Une autre fenêtre sans balcon mais qui donne sur une petite cour. Ou peut-être qu’elle s’autorise ces jours-là à fumer à l’intérieur. Une entorse à son règlement. Il se peut qu’elle aussi ne voie plus très bien le balcon à travers les plis de l’eau. Qu’elle pense que son balcon disparaît les jours de pluie.
Il se peut qu’on annonce cette semaine la disparition des balcons.



  • 12.3.22

La femme au balcon XXV

Tu parles fort ce matin. Alors que la pluie menace, tu prends le balcon comme siège d’une petite colère. Tu cries ce matin. Tes mots s’élèvent dans la brume, téléphone en porte-voix. J’entends ton correspondant essayer de répondre tant bien que mal à ton énervement. Mais rien n’y fait, il ne peut pas parler. 
Ton corps se met à bouger dans tous les sens, nerveux, piqué de tics, de mains dans les cheveux, gesticulations vaines, bras levé au ciel à plusieurs reprises comme une alerte à la rue. C’est la seconde cigarette que tu allumes. Tes paroles se déchirent dans le combiné, à ne rien comprendre de ton propos. Je ne veux de toute façon pas savoir de quoi il en retourne. De quelle blessure vient cette soudaine colère, ni à qui tu t’en prends à l’autre bout du fil. 
Tu cries ce matin et la rue ne réagit pas. Je n’espère rien d’autre que le calme. Que ton visage revienne, que tu te rassoies sur ta caisse en bois, que tu fumes lentement, apaisée. Tu lèves encore une fois le bras. De la cendre tombe sur tes cheveux. Tu raccroches. Il pleut.
  • 10.3.22

La femme au balcon XXIV

Il faut bien l’avouer la plupart du temps le balcon est vide. Comme tous les autres balcons de l’immeuble d’en face. Les garde-corps rose foncé qui les entourent gardent les corps bien à l’intérieur. On voit bien, de passage à travers les fenêtres, quelques silhouettes trembler mais des appartements, de ce qui s’y trame, rien ne dépasse. 
Il faut bien l’avouer, la plupart du temps, c’est l’absence qui est la plus présente. Balcons vides avec leurs traces anciennes, leurs vestiges que l’on a sortis car ils encombrent le dedans. Vieilles boîtes, poubelles, gros cendriers, vieux aspirateurs décatis, plantes sèches, morceaux de meubles qui fondent sous les pluies. Tout ce qui gène ou ne trouve pas de place ailleurs est déposé là, donné en offrande à la rue. L’absence dans ces rebuts montre tout de même que derrière les fenêtres, il y a bien une vie calée dans son empilement de solitudes. Alors évidemment quand s’ouvre une fenêtre, qu’un corps s’expose, c’est comme une renaissance. Comme si, pour un instant, on rhabillait de propre les balcons.



  • 8.3.22

La femme au balcon XXIII

Hier soir, elle est sortie avec un verre de vin blanc. Un joli verre à pied, bien rond comme elle. J’ai vu qu’elle était un peu saoule car elle parlait plus fort que d’habitude, plus fort que les jours ordinaires lorsqu’elle murmure à son téléphone des choses qu’elle ne veut pas que la rue entende.
C’était une soirée entre amis. Les allées et venues sur le balcon étaient nombreuses. Ça défilait deux par deux pour fumer laissant la fenêtre ouverte sur la musique diffusée dans le salon. Un musique de fond, de ces playlists que l’on trouve toutes faites sur des applications dédiées. Et ils se sont appliqués à danser lentement avec leurs verres à la main, à venir fumer sur le balcon, un peu gais, un peu saouls. 
Hier soir, elle est sortie avec un verre de vin blanc. C’était la fête à la maison. L’ambiance était chaleureuse. La musique faisait dodeliner les têtes. L’alcool chassait les guerres. 
Ce matin, à côté du cendrier plein, deux verres à pied joliment ronds sont restés sur le balcon. J’ai l’impression qu’ils chuchotent entre eux, des choses que la rue ne veut pas entendre.
  • 7.3.22