Issue

Les ombres grimpent sur le mur
tandis que le couloir s’allume.

Les néons ronronnent
comme des tue-mouches.

Des pas pressés sur le lino
couvrent des petites morts.

Face à nous, les écrans bleus
cherchent une issue possible.

17h00 #AuBureau
  • 25.3.19

Les rumeurs

La rue traîne des rumeurs. L’une sur l’autre, s’empilent les mauvaises paroles. Si on observe bien, depuis les trottoirs, on peut voir une brume épaisse divaguer. Une brume de mots vils mêlés, de verbes hauts et au travers, on distingue à peine les hommes et les femmes mutilés par les rumeurs de la rue. 
On serait tentés de ne pas voir. De passer à côté, absents. D’oublier les rumeurs une fois qu’elles sont passées par les gueuloirs, périmées et remplacées par des rumeurs nouvelles. Mais la rue en garde le souvenir indéfiniment, jusque dans ses entrailles : rumeurs vieilles pourrissant dans les boyaux d’autres. Et ainsi de suite. Vases communicants, les unes sur les autres qui s’enfantent.
  • 24.3.19

Bulles

Sur le mur, ces pixels verts
qui tournent autour
du cadran de l’horloge.

Bulles qui naissent
puis s’éclatent
sur nos humeurs.

Ainsi battent les secondes,
du premier regard
à la dernière heure.

Nos soupirs les suivent,
suite lancinante
de signaux faibles.

16h15 #AuBureau
  • 22.3.19

Volets baissés

Les volets sont baissés
pour éviter le reflet sur les écrans.

Nos yeux scrutent les formes
dans le scintillement des blancs.

Qui verra le plus petit point
sous l’injonction de la page qui défile ?

Qui saura dénoncer
les plus mauvais paysages ?

14h55 #AuBureau
  • 21.3.19

Partout ailleurs

On écrit la grève
et l’absence
de trains roulants.

On pense à la plage,
au vent circulant
sur le sable.

On aimerait être
nulle part à parler
de partout ailleurs.

16h00 #AuBureau
  • 19.3.19

Quand ça frotte

Parfois, il y a quelque chose
qui frotte entre nous.

Entre le savoir-être
et l’exaspération.

Entre les sourires convenus
et les pensées de meurtre.

Comme un conseil d’administration
après trop de dettes intimes.

17h50 #AuBureau
  • 18.3.19

Les meilleurs bâtons

Tu marches péniblement. Tu dis toujours que je suis ton bâton, celui qui t’aide à avancer. Bien sûr, je souris à la métaphore, moi qui ne tiens plus debout. Bien que le fil qui nous relie soit aussi fort que le plus robuste des bois, il ne nous aide pas pour autant à marcher droit. C’est une chimère, un décorum de vieux amoureux.
La vie, elle, est bien plus crasse. Elle nous renvoie dans les cordes sans aucun bâton pour se relever. Alors, on invente ces sursis poétiques, bâton de pèlerins intemporels qui nous guide vers des lignes d’horizon nouvelles, au-delà des ciels, au-delà de nous. Mais réellement, nous le savons, c’est bien vers un ciel aussi certain que l’est notre propre mort qu’il nous mène ; vers notre propre petite mort qui patiente sur un banc, près d’un arbre aux racines profondes dont on fait, dit-on, les meilleurs bâtons.
  • 16.3.19

Ces heures-là

Les heures accoudées au bureau
balancent lentement leur vertige.

Elles pourraient tomber à tout moment,
précipiter le temps ailleurs.

Dans un champ de blé
ou sous un arbre un jour d’été.

Mais rien n’y fait, ces heures-là
sont trop peureuses pour exister.

17h05 #AuBureau
  • 14.3.19

La disparition #JourSansE

Il savait la disparition
sans chagrin ni sanglots.

Sa main brodait un mot
aussi fin qu’un courant d’air.

Chuchotis sur son billot,
la nuit travaillait l’oubli.

-

(Tous les 13/03, hommage à Georges Perec et à son livre « La disparition »)

  • 13.3.19

Sans voix

Tu parles toujours dans ma tête. Seulement dans ma tête. Ta voix rauque à l’accent chantant d’ici, je ne l’entends plus. Tu peux toujours crier dans quelques rêves, je ne comprends pas les mots. J’ai oublié le timbre de ta voix. Seule ta bouche remue la poussière d’entre les murs qui nous séparent. Une bouche vociférant des mots que je n’entends pas. Un appel sans bruit mais avec l’expression de ton corps que je vois et garde précise. Une scène qui se répète ab libitum. Muette.
Et plus tu t’époumones, plus se tend le piège de la nostalgie : voir sans entendre. Savoir sans comprendre et combler le vide par le souvenir. Un souvenir en miroir, toi dans moi, moi dans toi. Le fils, le père et nos ressemblances de silence. Ton visage se coule dans le mien, trait pour trait. Il balance les mêmes lèvres nourries de ce qui ressemble à nous : un monde de taiseux.
Pourtant, tu veux raconter. à moins que ce soit moi qui aie besoin de dire combien je te reconnais en moi. Projection de l’un sur l’autre, je vieillis et te rejoins. Le gris qui nous rassemble désormais fait que ma vie rattrape la tienne dans un même cœur lourd. Bientôt, nous accorderons nos bouches pour nous souvenir. Sans voix.

_

Extrait de « Rats taupiers », éditions des vanneaux > https://www.sauramps.com/livre/9782371290686-rats-taupiers-christophe-sanchez/
  • 12.3.19

Marronniers

On va comme les saisons,
marronniers à réciter.

On dit le temps qu’il fait,
on retient le temps qui va.

Sur nos écrans, un mouvement
de paupières plisse les rêves.

16h42 #AuBureau
  • 11.3.19

Tout à nos cendres

Au bord du feu, un large cercle de cendres dans lequel s’éteignent nos espoirs. Que nous formions encore un brasier au creux de nos mémoires nous dit combien il reste de souffle. Douce joie d’être assis l’un à côté de l’autre pour toujours fournir le feu, bien malgré nous. Un espoir meurt, un autre naît. On sait que la vie ne parle qu’à nous. Ta main l’attise, tu jettes des brides de mots, sans articuler, alors que je t’observe toute à ton travail d’exister. Tu fais de même quand j’empile le bois, que mes paroles ressemblent à ces bûches prêtes à brûler.
On mêle nos corps au feu depuis si longtemps qu’on a la certitude d’avoir des ressources éternelles. Dans nos yeux, brillent des pièces d’un métal brûlant et inconnu ; tison sans aucune valeur sinon celle qu’on lui donne. Jetons les espoirs un à un, renouvelons les cendres – nourrissons sans cesse le feu, il nous régénère.

  • 9.3.19

Nouvelle grammaire

Nous nous connaissons tellement, désormais. Tant et tant que nous anticipons nos fins de phrases. Nos souffles forment des points de suspension qu’on laisse à l’autre le soin de relever d’un sourire ou d’effacer d’un regard. Après toutes ces décennies, notre vieillesse a su créer sa propre grammaire, s’affranchir des carcans du langage pour en créer un nouveau, le nôtre. Souvent à l’écart des autres pour qui cette alchimie de signes reste inconnue. On les laisse volontiers étrangers à nos codes, absents à nos mots, interdits face à nos silences. Malin plaisir ainsi de se croire uniques, débarrassés du jugement, dans une différence opaque, si insondables que personne n’ose venir nous chercher derrière ces petits riens aux contours de forteresse.
Pourtant, nous vivons les mêmes levers de soleil que tout le monde, les mêmes heures à jouer à la vie éternelle, les mêmes nuits où dans notre sommeil se greffe tant d’angoisse existentielle. Mais, notre idiome amoureux nous sauve de la barbarie des autres. Leur incompréhension nous laisse libres. Une place à part pour inventer et réinventer tous les jours notre histoire. 

  • 5.3.19

Belle robe

La rue a mis sa belle robe. On la voit briller de mille feux. Les oiseaux reviennent. Le printemps les attache à la chaleur du bitume. Rase-motte puis remontée vers un ciel qui nous éclaire, ils tournoient tels des anges qui retrouvent la cour de récréation. La rue sourit enfin après des mois de tensions hivernales. La voilà en parade amoureuse, voulant nous faire oublier son côté sombre. Personne n’est dupe. Sous sa capeline qui sent la violette, sous le bleu de l’horizon, au bord des lilas fleuris, on sait la violence imprévisible. On connaît cette armée d’ombre qui rôde toujours, camouflée sous une cape de soleil.
La rue a mis sa belle robe. Oui, mais. Dans ses cheveux, pullulent encore les perfides poux de l’enfance. Sous son bel apparat, des blessures qui jamais ne se referment. Dans les replis de son ventre, voraces, couvent inlassablement les mêmes mauvais rêves. 

  • 3.3.19

Langue nouvelle

À défaut de sens, on écrit
sur nos écrans des mots clés.

Formules, éléments de langage,
qui engagent peu nos mémoires.

Langue nouvelle pour performer,
griffe pour masquer les fragilités.

On a pourtant envie de crier
la complexité de nos mélancolies.

16h29 #AuBureau
  • 1.3.19

Points de côté

L’après-midi craque des doigts
tandis que je lève les yeux au ciel.

La fatigue s’abat sur les bureaux
comme la chaleur sur mon corps.

Une ritournelle tourne dans ma tête,
rien à portée de main pour l’extirper.

Il faudra redescendre le regard,
éviter de parler des points de côté.

15h02 #AuBureau
  • 27.2.19

Sous les routines

Parfois quelque chose remue
dans l’anodin des jours.

Un mot plus léger que les autres
apparaît dans un courant d’air.

Dans le bâillement d’un rideau,
une douceur caresse un désir.

Juste le temps d’en sourire
que tout disparaît sous les routines.

16h44 #AuBureau
  • 25.2.19

Barricade de rires

Tu éloignes la pensée de la mort, la pousses hors de nous. Chaque fois qu’elle pointe le bout de sa faux, tu dresses des barricades de rires, véritable barrière de dents blanches rescapées de nos vieillesses. La mort ne passera pas, dis-tu. Tant que nous saurons rire, elle ne passera pas. Nous savons tous les deux qu’il n’en est rien. Qu’on a beau brandir comme des drapeaux blancs nos joies à bout de rêves, la mort est en nous depuis longtemps, paresseuse tant qu’on la tient en respect mais bien présente, machiavélique et silencieuse.
Alors quand au bord d’un sourire forcé, elle nous pousse jusqu’au frisson ou lorsqu’un silence trop long cède la place au grand fond, tu te laisses aller à pleurer, fatiguée par tant de bonheur à opposer. Dans ces moment-là, je me tais et te tends la main, non pas pour que tu la saisisses dans un geste de communion, mais pour que tu vois que, malgré tout, ma main, mon bras, mon corps feront toujours barrage.
  • 22.2.19

Plic, ploc

Les minutes se relâchent ;
dans l’air, forment des gouttes.

Une à une dilatées, un peu
d’eau pour nos bouches sèches.

Plic, ploc sur les claviers usés,
on frappe des mots inconnus.

18h57 #AuBureau
  • 20.2.19

L'heure des cookies

Depuis les algorithmes,
on a perdu notre libre arbitre.

Certains le cherchent encore
dans des tableaux Excel.

La plupart éteignent la lumière,
laissent leur ego battre le rythme.

Pendant ce temps,
les cookies font leur boulot.

15h21 #AuBureau
  • 19.2.19

Va-et-vient

Le temps se fige avant la bascule,
certains arrivent, d’autres partent.

Va-et-vient des places habitées,
chaise roulante pour plusieurs fesses.

Bonjour, bonsoir : on ne sait pas
quoi se souhaiter d’autre.

La nuit tombe avec le courage.

18h25 #AuBureau
  • 18.2.19

Que faire de nos peaux usées ?

Que faire désormais de nos peaux usées ? Je te regarde caresser mon cuir tanné par le soleil. Tu lèves légèrement la main, tu frôles, tu dessines comme si tu refaisais le parcours qui nous a mené jusque-là, jusqu’à ce lit rempli de nos tendres poussières. Tu traces le chemin à l’envers, sur la peau notre carte. A chaque blessure que tes doigts rencontrent, petit renflement après petit renflement, tu dresses ce sourcil qui déclenche le sourire ; le tien d’abord puis le mien en reflet. Nous sommes dans cette lumière partagée plus près de la parole en nous taisant.
Nos peaux se sourient, vois-tu, s’accommodent de nos mains tordues. Nos corps s'élisent, même si le miroir nous fait douter, même s’il faut chaque jour encore tout recommencer.

  • 16.2.19

L'heure de pointe

Le tramway passe sous la fenêtre
et sous le nez d’une vieille dame.

Sa lassitude tranche avec le soleil
étendu sur la façade d’en face.

C'est le début de l’heure de pointe,
des nerfs à vif au klaxon des rames.

Depuis la rue, personne ne voit
nos solitudes briller derrière les vitres.

17h22 #AuBureau
  • 14.2.19

Par lents battements

Les rideaux sont tirés,
les visages aussi.

L’hiver laisse des traces
jusque sous les yeux.

À l’endroit même de
la plus fragile peau.

On ne parle plus que
par lents battements de cils.

19h03 #AuBureau
  • 12.2.19

Avec le même doute

Tu me regardes avec toujours le même doute. Tu me regardes comme tu m’as toujours regardé. Un appel à la rescousse toujours tendu dans les yeux. Mon reflet ridé dans ton iris convole avec ce doute qu’on partage depuis toutes ces années. C’est avec lui qu’on a balancé nos vies jusqu’ici. Un coup parfait, un coup dans l’eau. Mais toujours le doute comme guide, sans jamais se reposer sur l’éclat de nos voix, sans jamais changer une virgule à nos écritures instinctives.
Nous sommes deux vieilles ombres désormais ; mais que nous doutions encore nous maintient ensemble dans une jeunesse irréelle, enroulés chaudement dans une naïveté d’oiseaux.
  • 10.2.19

Oublier

Les mots se soulèvent,
volent au-dessus des têtes.

Le jour a tendu les corps,
désormais la nuit les absorbe.

Oublier
coups cyniques,
verbes hauts et courts,
discours stériles.

Chacun prépare sa sortie,
ronge ses colères enfouies.

La nuit effacera toutes les rancunes.

19h40 #AuBureau
  • 7.2.19

Sous les bureaux

Le réverbère et le néon intérieur
se confondent sur les vitres.

On y voit nos visages déformés
se barbouiller de lumières.

Nos jambes molles s’étalent
sous les bureaux poussiéreux.

Février fouille nos mélancolies.

18h38 #AuBureau
  • 6.2.19

Du bleu au jaune

Une lampe s’allume puis une autre,
l’heure bleue tourne au jaune pâle.

Un cri au loin manifeste la fin
d’un nouveau jour de grève.

Face à moi, l’écran a l’air fatigué
ses pixels jouent avec mes cernes.

18h29 #AuBureau
  • 5.2.19

Peu de la nuit

Peu de la nuit toujours
pour changer les rêves.

L’enfant passe sans bruit,
effleure une peur ancienne.

Les arbres sont trop hauts,
malgré l’âge on y grimpe encore.

Peu du jour pour effacer
les larmes et les écorchures.
  • 3.2.19

Trop vu

J’ai l’impression aveugle
de percevoir dans le noir la brume.

Je prends son voile pour cape,
avance comme rampe l’animal.

Je ressens alors le bois et la neige,
la ville endormie sous les réverbères.

Je me retrouve sur le chemin
où mes yeux vident mille images trop vues.
  • 1.2.19

À leurs oreilles

J'entends les enfants
chahuter depuis la fenêtre

leur voix, dans la rue gelée,
former des ronds de fumée.

Quelque souvenir s’y cogne
comme les années sur mon visage.

Une ride de plus quand la mère
crie à la soupe à leur oreilles rougies.
  • 28.1.19

Dans l'air de la rue

Il y a dans l’air, dans la rue, dans l’air de la rue : de la peur. On ne l’aperçoit pas du premier coup, la peur qui rôde dans la rue. Elle n’a pas l’air d’être de la peur, elle ne ressemble pas à l’idée qu’on se fait de la peur. C’est une peur cachée dont seule la rue connaît l’existence puisqu’elle la retient en elle, jusque sur ses trottoirs, jusque dans les regards des passants.
Comme pour cet homme croisé ce matin, cet homme bien urbain, au sourire franc lorsque nous nous sommes rencontrés du même côté du trottoir. Cet homme propre sur lui, le regard haut, l’allure fière. Cet homme qui a fait un écart pour me laisser la place et qui m’a souri de son plus beau sourire en s’excusant presque d’être sur mon chemin. Son sourire voulait dire : excusez-moi, je ne vous ai pas vu, j’étais dans mes pensées. 
Pourtant, j’y ai lu de la peur. Furtivement, de la peur coincée entre ses lèvres, un regard double dont un œil ne voulait pas croire l’autre ; cet œil qui ne disait pas la même chose que son sourire ou ses gestes convenus. Cet œil comme ce rictus de façade ont contredit la politesse et l’effacement. L’homme, au plus profond de lui, a eu peur. Tout le monde a peur. La rue le sait, l’air de la rue est rempli de pudeur qui couvre les petites peurs.

  • 26.1.19

Sur le vieux pont

Je finis le chemin qui mène
au vieux pont de bois.

Je vois le point d’arrivée,
briller en contrebas la rivière.

Je sens l’odeur des cordes
se mêler à celle du thym.

Je tends l’oreille aux vents,
la main au passage des aïeux.

Puis plus rien ne me retient
sinon mon ombre sur l’eau.
  • 25.1.19

Dérive

L’eau roule sur le pavé,
emporte les mots sous la langue.

Chercher dés lors la phrase qui dira
revient à traverser un fleuve

le long duquel nul ne résiste
à relire chaque souvenir qui dérive,

nous laissant bouée dégonflée
avec trop de syllabes à la bouche.
  • 20.1.19

Fatigue

Je devrais porter ma fatigue
plus loin dans le bois,

l’abandonner aux arbres
au milieu d’une clairière,

au lieu de lui laisser une place
près de nous qui la dévorons.

Nous affamer pour l’oublier.
  • 18.1.19

Fichu gris - Extrait de "Les Gens" paru chez Tarmac Editions

C'est un petit bout de femme au visage bardé d’un fichu gris, été comme hiver, une cape d’invisibilité pour dissimuler une expression assurément mystique. Je la croise, tous les jours. Elle sort de sa grotte, vieille cahute coincée entre deux immeubles rénovés, claque sa porte récalcitrante d’un geste lourd, puis la verrouille avec trois tours d’une grande clé qu’elle pend par une corde à sa robe de bure. Elle longe les murs, la tête basse et les mains crochetées sur le nœud de son fichu. Elle use le même chemin, le même trottoir, chaque pas sur celui de la veille, trajet de jour comme de nuit. Une main se décroche en guide sur les façades. Cahin-caha sur le pavé, elle avance et le bruit de ses souliers élimés aux talons épouse sa démarche boiteuse. Elle entre dans l’église et demeure une heure sur un prie-Dieu, seule ; puis retourne chez elle en répétant le parcours à l’inverse, dans le même sillage : le trottoir au plus près du mur, la tête penchée sur ses Richelieu, les mains crochetées au fichu.

Personne ne connait son nom, on la dit sourde et muette. Certains la croient aveugle, ce qui expliquerait l’application qu’elle met à millimétrer ses trajets, sa foulée précieuse et ses yeux défunts perdus dans le fichu gris.

_
Extrait de "Les Gens" paru chez Tarmac Editions Jean-Claude Goiri (photo de couverture : Alain Mouton)


Aucune description de photo disponible.


  • 17.1.19

Vieillesse crue - Extraits de "Rats taupiers", éditions des vanneaux

16 janvier
St Marcel

Tu commences à poser quelques cheveux blancs sur tes tempes comme un impressionniste mettrait la dernière touche à son tableau. Tu les huiles avec tes doigts en faisant le contour de tes oreilles. Grandes oreilles en gouache que nous avons en commun. Souvent je les regarde. Elles sont notre partage, ces oreilles. Des oreilles qui n’ont entendu que peu de mots mais aujourd’hui elles ont le même gris autour et la même mollesse aux lobes. Ce sont deux paires d’esgourdes d’artistes remplies de la cire des paroles oubliées.

Tu commences à t’inquiéter sous les sourcils. Ici aussi, tu as chassé quelques poils gris rebelles. Tu aimes le noir et tiens à le conserver. Alors tu gommes à la gomina. Ton gel encolle les poils, plaque tes cheveux répandus par grappes, efface les blancs, les brouille avec les noirs. Tu grandis encore, tu ne vieillis pas. Ce ne sont pas les quelques ridules qui grêlent ton front qui vont faire plier le Marcel que tu es. Ce ne sont pas quelques blancheurs de tempes qui vont accélérer le temps et faire oublier que tu as un cœur de vingt automnes. Non, tu luttes et tu vieillis bien.

Tu commences à avoir mal au dos, le soir après la vigne. Les coteaux sont de plus en plus raides, de plus en plus hauts. Mon Dieu que la terre est basse, que ta tête est lasse. Tu te courbes et grossis. Tu t’enfonces dans le poids du temps et ta silhouette s’empâte. Tu ressembles à un Botero, ramassé sur toi-même. De petit homme trapu, tu deviens ventripotent, le cou en corolle de graisse meuble. Ton visage en atteste, tu vieillis en bourgeois repu. Tu as du mal à monter les escaliers et quand, arrivé au palier, tu craches tes poumons en râle, c’est tout ton corps de graisse qui tremble.

Tu commences à vraiment vieillir. Tu as désormais besoin d’une canne sur les trottoirs. Ton pas est lent et tes cheveux noirs ne sont plus que de la poudre de souvenirs. Tu portes une casquette de vieux, grise à carreaux verts. Elle est élimée et mitée mais tu y tiens, c’est la seule qui couvre entièrement ton crâne glabre. Tu déambules dans le village à la vitesse d’un mollusque, d’un escargot géant qui laisse des traînées de bave. Tu n’as jamais été aussi visible, imposant petit bonhomme vieux et lent, et pourtant tu es en train de disparaître.

Tu approches les quatre-vingt automnes et quelques hivers. Je ne t’ai jamais connu d’été et peu de printemps. Tu es alité depuis des mois. Tu ne peux plus bouger, ton corps a cédé tout combat inutile. Tu vas mourir tôt ou tard. Peut-être demain ou dans dix ans. J’attends ta mort, j’ai l’âge pour m’y préparer. C’est normal de voir son père devenir très vieux. C’est naturel à cet âge de s’attendre à la mort. Tu ne parles plus du tout. Les mots ne traversent plus ta gorge congestionnée du gras du monde. Tu ne vois plus ton sexe désormais masqué par la masse flasque de ton abdomen. Étendu en permanence sur le dos, ta vue s’arrête devant une montagne de chair, une chair gonflée par des années d’excès. Tu vas décéder. Tu agonises. Tu meurs.

Mais non. Mais non, voilà, tu es parti avant. Tu n’as jamais vieilli. Tu aurais pu vieillir. J’aurai aimé que tu vieillisses. Tu aurais fait un joli vieux, mince et élégant. Tu n’aurais jamais grossi, tes cheveux seraient restés éternellement bruns et gominés. On aurait recollé nos oreilles à la vie. Tu aurais peint des tableaux de la vie rurale, des Courbet, des Van Gogh, et avec les yeux, tu nous aurais conté les vignes et le vent dans les futaies. Tes petits-enfants t’auraient admiré et aimé comme je t’aime. Tu aurais été un merveilleux grand-père, gouailleur et enjoué. Tu aurais porté radieux quatre-vingt, quatre-vingt-dix printemps, cent ! Tu aurais capturé le temps dans un seau à vendanges. Il n’aurait pas pu se rattraper à l’anse. Tu aurais pu le plaquer au fond. Tu aurais pu le crever du dedans, ce temps où je t’ai perdu au lieu de me laisser croire au parricide.

_
Extrait de "Rats taupiers" paru aux éditions des vanneaux

L’image contient peut-être : texte

  • 16.1.19

Ritournelle

Je traverse le silence
qui s’étend sur la grève.

Dehors semble écouter
une musique venue d’ailleurs.

Dedans pour moi inaudible
pourtant je la sais au vent,

oubliée de mes émotions,
coincée dans quelque perte,

ritournelle qui pourrait sauver.
  • 6.1.19