10 minutes, avec les oiseaux

Les oiseaux
sur les fils électriques
sont des idiots.
Je le vois
à leurs yeux fins
qui ne pensent à rien.
Des yeux d’irréfléchis.
Des yeux si petits
que sous les plumes
on ne les voit pas.
Mais moi je les vois
« irréfléchir »
ils s’électrisent par les pattes,
se dopent aux megawatts.
Ça leur démantibule les muscles,
leur grille le cervelet.
Les oiseaux
sur les fils électriques
ne savent plus qu’ils sont
des oiseaux
 sur des fils électriques.
Je le vois
à leurs mouvements
battement d’ailes
asynchrones, version megastone.
Hop ! Hop ! Je saute n’importe où,
je vole n’importe comment,
je vais je viens
pour me reposer au même endroit.
Puis je pars sans savoir
pourquoi je suis venu.
Les oiseaux
sur les fils électriques
sont beaux
mais totalement cons.
  • 6.12.22

Le miroir des autres 8

Il ne s’est rien passé de plus. Mais comment en être certain ? Le visage dans le miroir des autres est un autre qui passe encore quelque part. Oui. Non. Je ne sais pas. Puisqu’il n’apparaît qu’en ma présence. Personne d’autre que moi n’a vu le visage. On est relié. C’est un ancêtre ou une personne assimilée à un ancêtre. Ça se passe ici entre deux mondes et ça continue de se passer. 

Revenons à l’impression de déjà-vu. Je vois un ancêtre dans le miroir de la salle de bains. Je vois une version de moi-même dans le passé. Mon ancêtre. Pas le géniteur de mon géniteur de mon géniteur de mon géniteur. Non. Je vois une version de mon visage ayant existé il y a plusieurs dizaines voire centaine d’années dans cet appartement, dans cette salle de bains, dans ce miroir.

Si je me taille la barbe, est-ce que dans le même temps, dans le même espace intriqué, je fais aussi la barbe de mon double du passé ?
  • 6.12.22

Un creux sur le chemin

C’est un creux sur le chemin, un gravillon dans la chaussure
Y glisser ne provoque pas la houle, pourtant se lève la vague
Le pied n’est pas marin, le soulier a la semelle usée
C’est dedans que jouent le surmenage des forces, la secousse des âges
Tellurique mais plus tellement, la plaque est en creux
Glisse mais rien de tectonique, le grand chambardement est fini
C’est un creux sur le chemin, la vaguelette importe peu
C’est dedans au fond des yeux que l’océan finit à cale sèche
  • 5.12.22

Le miroir des autres 7

Il est apparu entre deux voix. Jusqu’à présent, il n’était qu’une voix parmi les autres. Les autres dans le miroir. 
Un visage dans mon visage. Une voix dans ma voix. Ça ne fonctionne que lorsque je suis devant le miroir. Que je suis aussi mon reflet. Que je cesse d’être celui que j’imagine, montage sensoriel du moi par un bricolage de la réalité. Mon reflet et les autres reflets inacceptables. 

Il est apparu ce matin. Visage inconnu et pourtant un air de déjà-vu. Il n’a pas souri, ni parlé. Il était voix et désormais qu’il est visage, il se tait. Il est apparu, furtif, imbriqué dans plusieurs couleurs, un kaléidoscope double exposé ou superposé. Il a brillé quelques secondes puis les voix ont repris dans le miroir. Il s’est effacé. Il ne s’est rien passé de plus. Je suis retourné à mon bricolage du matin.
  • 5.12.22

10 minutes, avenue des Travaux

On traverse des trottoirs défoncés. 
On longe les murs.
L’avenue est une plaie ouverte.
Clemenceau est devenue
l’avenue des travaux. 
On marche sur la voie.
On piétine. 
C’est une jungle pleine
de danger, d’escarmouches
de bêtes assoiffés de conquête. 
On se serre sur les murs.
A l’affût. 
On a peur de l’humeur 
des piétons
des voitures
des vélos
des trottinettes. 
Il n’y a plus de sens commun. 
Il n’y a plus de sens du tout. 
Tout le monde se croise 
se toise, s’entrecroise. 
On a peur mais on tient bon. 
On a droit à notre bout de territoire,
à notre morceau de bitume crevé. 
On avance. 
Clemenceau est devenue
l’avenue des héros.
Ces barrières de sécurité
avec leur peau de pierre blessée
ne vont pas nous empêcher
de nous massacrer.
  • 4.12.22

Le miroir des autres 6

Une éventualité à laquelle je n’avais pas pensée : se peut-il que le miroir des autres soit le miroir d’à coté ?
C’est-à dire ?
Eh bien, le miroir de ma salle de bains ne serait-il pas l’arrière du miroir d’une autre salle de bain, en l’occurrence celle de mon voisin ? Son dos en quelque sorte. Son frère siamois collé sur toute sa surface et ensuite inversé par un effet… miroir. Le miroir d’à coté. 

Ah oui, peut-être.
Cela reviendrait à dire que l’expression « tomber de l’autre coté du miroir » qui désigne, depuis Alice et Lewis Caroll, le saut figuré dans un monde métaphysique à travers un miroir, serait en définitive fausse. L’expression à mon sens plus simple et « réaliste » consisterait à dire « tomber dans le miroir des autres » ou « tomber dans le lavabo du voisin » si on veut lui donner un sens plus familier, mais ici je m’écarterais de ce qui me préoccupe, à savoir : qui sont ces autres dans le miroir et non pas mon voisin, ni son lavabo.
 
J’en suis là, ce matin, de mes réflexions.
  • 4.12.22

Toujours cette lumière particulière

Il y a toujours cette lumière
particulière, les jours de pluie 
La rue revêt sa toile cirée,
ocre et brume. 
Le contraste est sur les balcons. 
Le rouge glisse vers le bordeaux. 
J’allume une lampe 
pour donner le change
au jour qui fatigue. 
Un point de référence 
pour se mirer. 
Je sors la rue de la fenêtre. 
Il va peut-être pleuvoir pour toujours.
  • 3.12.22

Le miroir des autres 5

Au 7 de ma rue, premier étage, à droite, une porte puis un petit vestibule, une autre porte qui ouvre sur la salle de bains. Deux pas, un lavabo et le miroir au-dessus.

Je fais ce chemin, rue, escalier, étage, droite, porte, porte, lavabo, miroir, tous les jours, plusieurs fois par jour. Combien de personnes depuis que l’immeuble existe l’ont fait avant moi, avant de basculer dans le miroir ? Combien sont-ils à cet instant à me regarder depuis l’autre côté ? Peut-être m’appellent-ils à l’aide ? 

Je n’ai que des questions. Mon visage dans le reflet du miroir ne répond pas. Je referme la porte. Les autres glissent sur mes rides comme sur un toboggan.
  • 3.12.22

Ce n’est pas mon affaire

Ce n’est pas mon affaire, tes yeux qui brillent 
Ton sourire qui pleut sur tout le monde
Avec cet air d’avoir inventé le bonheur
Ce n’est pas mon truc, la félicité
J’aime bien écrire des poèmes tristes
Avec des chutes bien mélancoliques
Toi, tu dirais dépressives, dis ce qu’il te plait
Ce n’est pas mon affaire, ton bonheur prêt à mâcher
Tes fins de semaine enjouées au coin du feu
Avec femme et enfants qui se chamaillent
Je préfère les prises de têtes de fin de dîner
Les gueules cassées et les coups de rouge dans le nez
Non vraiment, ce n’est pas mon affaire
Pars en congés et fiche-moi la paix
  • 2.12.22

Le miroir des autres 4

Il m’apparaît ce matin nécessaire d’en apprendre plus sur les autres dans le miroir. Depuis quand habitent-ils ici dans ma salle de bains ou plutôt outre la salle de bains ? C’est-à-dire de l’autre côté du miroir.

Sont-ils décédés ? me semble la seconde question à me poser. Si je dois instaurer un dialogue - ou a minima les rencontrer un jour et m’en faire une idée - autant que je sache auparavant à qui j’ai à faire : morts ou vivants, fantômes ou évanescences de mon esprit, hallucinations, habitants d’un monde parallèle, visiteurs du passé ou du futur. Il faut que je tire cela au clair. 

Or, je ne sais pas qui peut me renseigner à ce sujet. Je ne peux pas d’évidence demander au propriétaire si vivent des morts dans le miroir de la salle de bains de l’appartement qu’il me loue ? Il me prendrait pour un fou. Il va donc falloir que j’opère par déduction avec le peu qu’ils me donnent : leurs voix, leurs tremblement et ces visages dans mon visage quand mon reflet dessine sur la surface embuée d’étranges arabesques. 

En attendant, le réel sort de sa boîte un jour nouveau, bien carré et rationnel. Le miroir ne bouge pas une oreille. Les autres sont en sommeil et j’ai l’esprit qui s’éclaire. Ce répit va faire du bien et me permettre de démêler les incertitudes.
  • 2.12.22

Quand vient le soir

Quand vient le soir, que descend la brusque nuit 
Les gens blottis contre eux-mêmes semblent des coquilles 
Par le trottoir roulent absents du monde
De ces carapaces inviolables au sein desquelles des yeux se ferment 
Lentement, comme le noir du ciel tombe
Je suis, j’en suis, des leurs, des recroquevillés 
Dans quelque bulle d’ouate, cadenassé du dedans 
Il y a bien des bouches pour sourire mais elles simulent
Tirent sur les visages un vilain trait comme s’il s’agissait
D’un élastique tendu entre les muscles de la fatigue et ceux de l’empathie 
Je suis, j’en suis, des qui peuvent à tout moment perdre le visage 
Quand vient le soir et que descend la brusque nuit
  • 1.12.22

Le miroir des autres 3

La nuit glisse sur le miroir. Le matin naît. Mon image se déforme. J’ai mille visages, mille présences dans les yeux, plein de passé entre les dents. Je frotte le miroir avec le plat de la main. La vapeur est un leurre. Rien n’est sûr. Mes tremblements. Les visages. Les autres dans le miroir. Sont-ils dans mes pensées ou réellement piégés dans le miroir ?

Il faut que je les sorte, un à un du miroir puis de mes pensées, ou bien l’inverse. Mes pensées. Le miroir. Ça tremble. Rien n’est sûr. Je secoue le flacon de déodorant. Il est presque vide. Noter « déo » dans l’application. Penser « des bas ». Le réel revient avec ses routines, ses obsessions, ses manques. La lumière est crue. La ventilation automatique, le peigne dans le tiroir, le savon dans son porte-savon. L’eau coule, tiède. Elle coule comme elle a toujours coulé. Rien n’est sûr mais tout persiste.
  • 1.12.22

Candide

Il y a cette jeune fille, candide et gracieuse
Son sourire dénué de malice, sa voix encore claire
Avec un aplomb de qui connaît la vie 
Les hommes, leurs magouilles et le charme que ça lui fait 
Vingt ans en ligne droite, sans ceinture ni bagage 
Finesse d’esprit, maîtrise des codes de l’époque
De celles ou ceux qu’on raille trop vite parfois 
Jeunesse brillante qui donne du plaisir à vivre
Quand on est né fin soixante du siècle passé 
Et que ça commence à boiter dans la carcasse 
Qu’on protège son élan sa candeur sa grâce 
On lui doit bien ça à cette génération déboussolée
  • 30.11.22

Le miroir des autres 2

La salle de bains est une scène de théâtre. Les voix sont humides et hésitantes. J’aimerais être le souffleur. Leur donner le texte. C’est le trou de mémoire dans le miroir. Le silence coule, parcourt les conduits, remonte le syphon. Des voix, enfin, sortent (du miroir, du lavabo ?), bredouillent une histoire que je ne comprends pas. La trame se perd dans des gargouillis comme dans un ventre.

Six heures, le lavabo avale tout. Le syphon se recouche. Mon reflet s’éclaircit au fur et à mesure que les autres retournent dans le miroir. J’ai froid. On a froid. La mémoire goutte du robinet, me laisse pensif. Le trivial me rattrape. Les gestes quotidiens sont des machinistes. Je fais couler l’eau de la douche pour qu’elle nous réchauffe. Le rideau tremble. On dirait qu’il pleut.
  • 30.11.22

10 minutes, Rue… toutes les rues du monde

Toutes les rues du monde
dans la rue que je dis mienne. 
J’avance dans ma rue 
qui est aussi la rue 
de celui que je croise,
de celui qui passe ou passera. 
Toutes les rues du monde
sont à moi 
tant que j’y suis homme 
passant pensant
rêvant vivant. 
Personne ne peut enlever 
les possessifs.
Ma ta sa.
Mon ton son.
Je possède
et je suis possédé. 
On ne peut pas enlever 
la rue à quelqu’un. 
On ne peut pas enlever
quelqu’un de la rue. 
C’est ma rue, c’est ta rue 
et la rue de tous les mondes.
Chemins passages
Routes rocades 
Impasses voies
Venelles allées
Contre-allées rues
Places parcs squares
Avenues boulevards
sont à moi. 
Toutes artères miennes
palpitant dans mon corps.
Boum tchak !
Boum tchak !
Je suis toutes les voies. 
Je suis la ville. 
Je suis perdu.
  • 29.11.22

Le miroir des autres 1

La maison est pleine du miroir des autres. Des habitants d’avant. J’entends d’anciens murmures qui se déplacent entre les pièces.
Le seul miroir ayant connu d’autres visages que le mien (tous les visages ?) se trouve dans la salle de bains. Les voix sont là. 

La salle de bains est pleine du reflet des autres. Ils rebondissent sur les faïences. Il y a trop de lumières. De visages. Ça complote dans le miroir. Des fantômes d’anciens locataires tiennent conciliabule. Écoute-les. 

Est-ce que mon reflet est accepté dans le cercle du miroir ? Combien de personnes composent cette assemblée ? Sont-elles gênées, elles aussi, par la vapeur de la douche qui voile le reflet ? Est-ce que les taches de dentifrice collées sur le miroir sont toutes de mon fait ? 
Autant de questions sans réponse.
  • 29.11.22

Une goutte sur le balcon

Une goutte sur le balcon, sa fragilité
À l’heure de la pause de midi s’étire
De tout son corps de goutte, tremble
Si petite quantité d’eau dans ce grand monde
De bruit, de doute qui fait des taches
Bruine des pieds, lâche ton crachin 
Va, goutte, goutte encore mais ne tombe pas
Tu vas bien avec la couleur du jour
Gris, fragile, seul et sans un désir
  • 28.11.22

10 minutes, parc Charpak

Le tram roule plein
de cahots sous les roues. 
On colle une fresque sur les murs
avant station Voltaire. 
Un homme court après son chien,
après Voltaire. 
Sa laisse traîne par terre. 
La laisse du chien ou de l’homme ?
Un garçon saute sur les voies
pour récupérer son ballon. 
Le rail vacille l’enfant a peur. 
Le tram accélère, mange la ville. 
Je descends à Pablo Picasso. 
Je prends des photos
d’un bâtiment mauve sur un ciel gris. 
J’essaie de photographier
de filmer mais l’appareil
ne voit pas ce que je vois. 
La pureté des lignes
qui grimpent sur les toits,
le parfait des cercles
sur le sol me rassurent. 
Rien ne dépasse. 
Je reviens sur les pas du tram. 
Port Marianne. 
On a donné Stéphane Hessel 
à ce parvis, des jets d’eau,
un miroir pour le ciel gris. 
Un bâtiment parle,
lit des mots imbriqués
en relief sur sa façade. 
On dirait des injonctions.
Je les crie dans ma tête. 
Le parc Charpak m’évoque
des joueurs d’échec russes,
Charpak contre Kasparov,
guerre froide, chapka. 
Je prends les blancs,
Charpak les noirs. 
Charpak Tetrapak. 
Je cherche d’autres noms en pack. 
Le parc Charpak est impeccable. 
Couleurs de saison,
sculpture en bronze,
enfants qui jouent au ballon,
Grands-parents sur les bancs.
Rien ne dépasse. 
Il est tout à fait conforme 
à l’idée que l’on se fait 
d’un parc urbain en automne. 
Il y a peut-être cette paix en plus
au fond dans un sous-bois. 
Elle paraît étrange 
dans le tumulte de la ville. 
Je croise un indien,
un joueur de foot italien,
un rappeur américain. 
Ils ont tous en commun 
de ne mesurer qu’un mètre. 
Ils courent jouent rient,
conformes à un dimanche 
d’automne. 
Rien ne dépasse.
  • 28.11.22

Elle n'arrive jamais du même lieu

Elle revient sans bruit, surgit
D’un objet oublié derrière une commode
Elle est sa poussière, le déclic dans la mémoire
Un visage lui ressemble et elle est tous les visages
Ce peut être un courant d’air qui l’amène
Une faiblesse, un égarement, un instant volé
Elle n’arrive jamais du même lieu
N’a pas de corps, ni de présence
Ne prévient pas, n’appelle pas
Elle prend sa place, insidieuse
C’est une vieille histoire, la peur de vivre
L’habitude nourrit l’habitude, la vie secoue
Le poème n’y peut rien, il console c’est tout

  • 27.11.22

Chère application - 27 novembre (FIN)

Chère application,

Je te tiens aujourd’hui depuis six mois. Chaque matin, je m’assieds à ma table (ou me couche sur mon canapé) pour écrire. J’écris mon application. Chaque matin, depuis le 27 mai, j’ai pris ma plus belle plume (c’est-à-dire mes doigts) pour poser quelques mots sur la page blanche infini du grand-tout, dont tu te fais le relais, le support et la matrice. 

Eh bien, chère application, c’est fini… Tout cela a assez duré. Une application n’est pas un journal au sens que l’entend un diariste digne de ce nom. On tient un journal, pas une application. Il ne faut pas confondre contenu et contenant. 
Tu comprends désormais où je veux en venir. Ne clignote pas comme ça. Prends un mouchoir. Ne rends pas les choses plus difficiles, s’il te plaît. Tu ne changeras pas et je ne changerai pas. On ne se changera pas. Ce soir, je te supprime, te désinstalle, te bloque, te blackliste. Bref, je te quitte. 

Adieu, chère application, et prends soin de toi.
  • 27.11.22

10 minutes, place Saint-Denis

Je descends l’avenue
à moins que ce soit elle 
qui glisse sous mes pieds.
L’air est confus.
Le ciel énorme.
Les réflexes du pavé
sont incohérents. 
Je rebondis.
La rue est un matelas
gonflable, énorme 
comme le ciel.
Je fais des sauts
dans la rue qui prend
le ciel pour un matelas,
qui prend mon corps
pour un élastique.
Je micro-saute,
micro-bonds
après micro-bonds :
le bout de l’avenue,
une place, un café.
La place Saint-Denis.
Son café.
Sa terrasse.
Les gens assis là
boivent du carbone
alors que je rebondis.
Je prends la place
à moins que ce soit elle
qui me prenne.
La place est énorme.
Le bar est énorme.
Le bar se prénomme BABAR.
Le bar gonfle, gonfle, gonfle.
Je remonte l’avenue
à moins que ce soit elle
qui me remonte.
  • 26.11.22

Chère application - 26 novembre

Chère application,

La coupe est pleine. Le temps est las. Ça déborde de trop de tout. Des milliards d’atomes copulent. Donnent naissance à des milliards de caractères, des zéros et des uns en pagaille, qui circulent dans des réseaux toujours plus sophistiqués. On invente des procédures qui vivent leur vie en autonomie, finissent par diriger d’autres  procédures qui, elles, créent des intelligences artificielles, intelligences qui seront bientôt aussi subtiles ou grossières que les nôtres.

On envoie des satellites rivaliser avec les plus grandes constellations stellaires. On ne sait plus distinguer l’étoile du berger du dernier starlink tweeté dans le ciel par ce mégalomane d’Elon Musk. On est capable de comprendre les phénomènes quantiques aussi bien que le temps de remplissage d’une baignoire selon le débit d’un robinet…et j’en passe des meilleures et des supers flux. On est pleins de tout, jusqu’en haut du gosier, au bord du malaise. 

Et pendant ce temps, on n’a toujours pas résolu le mystère des chaussettes orphelines, pas plus que celui de la soi-disant ouverture facile des sachets de fromage râpé. 

Tu sers à rien, chère application !

Bon week-end, quand même.
  • 26.11.22

Une esquisse

C’est une esquisse, un dessin de l’ennui
Un trait au crayon sur un vieux papier bleu
Le geste vient d’un autre lieu
Où je n’irai plus jamais
Me reviennent les marges, les petits carreaux
Le cahier à rabat, le buvard mauve 
Autant de petits yeux cachés dans la mémoire 
Qui aujourd’hui ouvrent une brèche 
Sur la feuille émeuvent et consolent à la fois 
C’est une esquisse, une dentelle pour demain.
  • 25.11.22

Chère application - 25 novembre

Chère application,

On prend en charge la détresse. La formule est lancée depuis une application de visioconférence. Des pastilles sur un écran l’accueillent. Des cercles rangés par ordre d’arrivée avec des visages dedans. Certains lèvent la main. Je le vois sur leur photo de profil. En bas à droite, une petite main jaune est affichée. Ils ne parleront pas. 

On prend en charge la détresse psychique, l’anxiété professionnelle, le stress numérique, la charge mentale. Autant de termes qui creusent encore plus profond le néant. Une image est absente à la réunion. Une voix n’est pas connectée. Elle est en arrêt pour une maladie de longue durée. On ne sait plus ce qui signifie le mot durée. La voix n’a plus voix. Les mains jaunes dansent sous les pastilles. Les photos de profil sourient. Toujours. Elles ne parleront pas. 

À demain, chère application.
  • 25.11.22

10 minutes, rue de la Recherche

Une flèche, une autre. 
Panneau dans la rue 
bleu carré avec un sens. 
La flèche, direction obligatoire,
peux pas en réchapper. 
L’issue est unique,
pas d’autre choix. 
Ferais quoi sans la flèche ?
Où irait ma fatigue dans la rue ?
La nuit n’a pas dormi. 
Je rôde à la recherche de sens. 
Un homme pas plus haut 
que la flèche, au loin 
écrasé par la perspective 
ou bien est-ce par ma fatigue ?
Un homme avance vers moi,
dans son dos la flèche. 
Avance vers moi à contresens. 
Où va-t-on comme ça
avec nos fatigues ?
  • 25.11.22

Chère application - 24 novembre

Chère application,

Je regarde d’abord le physique. Je l’avoue. Avant d’avoir du sens, il faut qu’ils soient beaux. Je parle des mots. Leur beauté va souvent de pair avec leur rareté ou leur étrangeté. Plus un mot est bizarre, plus je le trouve beau. 

Tiens, par exemple, j’ai un faible pour Dégingandé, une sorte d’affection, d’empathie. Les sons IN et AN le font braire et claudiquer, tout en l’équilibrant. Sa bizarrerie me le rend sympathique. Les G ne sont pas frères mais cousins. On pourrait les confondre mais ils se distinguent en se prononçant différemment, ils ont leur fierté. Avec un geai au début et un gant à la fin. Dégingandé est délicat.  Il est chouette, ce mot. 

Mais oui, ma chère, j’aime bien aussi le mot Application. Longtemps que je le préfère à Logiciel.

Je t’embrasse, chère application, à demain.
  • 24.11.22

10 minutes, rue Carlencas à rue Catalan

Il n’y a pas dix minutes 
entre Carlencas et Catalan. 
Cinq, tout au plus.
Juste le temps 
d’un rêve express. 
Je lève la tête ou la baisse. 
Ça dépend l’humeur.
Il y a de la mousse dans ma tête. 
Je retiens les pensées. 
Je baisse les yeux ou les lève.
Ça dépend de la nuit. 
Il y a un refrain 
entêtant dans les poubelles. 
J’ai ma tête à mes pieds. 
Attention au passé 
des piétons. 
Ne rien brusquer
du rêve des autres. 
Le ciel joue de la contrebasse. 
Le trottoir fait des arpèges. 
J’abrège, me dope. 
Le bitume joue les neuro-
transmetteurs. 
Toxico du trottoir,
je vide mon sommeil
jusqu’à à l’ascenseur. 
Portes ouvertes,
quatrième étage. 
De Carlencas à Catalan,
bonjour le réel !
  • 23.11.22

Chère application - 23 novembre

Chère application,

La chaudière à gaz déclenche. Ça fait un souffle dans la maison. Une personne chuchote entre les murs. J’entends sa respiration. De temps à autre, elle élève la voix et allume une flamme. Puis à nouveau chuchote. La nuit, le chuchotis se rapproche d’un ronronnement linéaire. Une ligne de basse pour les rêves. 

C’est la voix de la chaudière à gaz. Elle vient avec l’hiver, la voix dont on entend que le souffle et les flammes. 
Elle est discrète, chaleureuse, docile. 
Dommage qu’elle coûte un pognon de dingue !

Mets ton col roulé, chère application, à demain.
  • 23.11.22

Chère application - 22 novembre

Chère application,

Tes jours sont comptés. Les vieux volets grincent. La lune est capable de compter les jours qu’il te reste. Elle n’en dit rien. Les vieux volets sont verts. Tout le temps. À l’ouverture comme à la fermeture.

J’ouvre les volets. La lune grince. Je suis capable de compter tes jours. Les volets ne comptent plus les jours depuis qu’ils grincent. Il y a trop de joie dans ce vert. À l’ouverture comme à la fermeture.

La lune est assisse sur un banc. Les volets sont pourvus de grandes ailes. Tes jours défilent sur un cadran à côté de moi. L’écoulement des heures est signalé par une zébrure dans le ciel qui ouvre et ferme le temps. Le banc est vert, la lune rousse. À l’ouverture comme à la fermeture.

J’habite un tableau surréaliste. Ceci n’est pas moi.

Bon mardi, chère application.
  • 22.11.22

10 minutes, rue de la République

Au musée, un tableau discret
regarde les tapageurs,
les grandes surfaces 
et les installations d’art moderne.
Le tableau est triste.
Le tableau se sent laid. 
Les autres le trouvent laid.
Je le sens bien. 
Il est triste mais pas laid. 
Il est pesant à regarder. 
Il accroche au sol
soupèse, toise l’âme. 
Mon œil est vissé sur la toile. 
Son œil est vissé sur le mien.
Il parle de douleur
de cauchemar.
Il dit le cri et le froid. 
Il jette dans la salle 
la cruauté majuscule,
l’intolérable, l’inimaginable.
Il est un fantôme. 
Le mien, le nôtre. 
Il n’est pas le dernier.


ZORAN MUSIC
(Slovénie,1909-Italie, 2005)
Nous ne sommes pas les derniers 1974
Acrylique sur toile / Acrylic on canvas
Collection du Museo de la Solidaridad Salvador Allende, Santiago de Chile

Zoran Music est arrêté par la Gestapo à Venise en 1944, accusé de faire partie d'un réseau antinazi.
Il est enfermé à Dachau en tant qu'ennemi politique. En 1945, un séjour à l'infirmerie du camp est l'occasion pour lui de dessiner, malgré les risques. C'est le seul témoignage dessiné d'un artiste enfermé dans les camps. A partir de 1970, Music entame une série intitulée « Nous ne sommes pas les derniers », qui fait resurgir son expérience des camps. Cette série perdure jusqu'en 1987, les toiles de Music alternant alors également autoportraits et paysages. Les toiles sont souvent non apprêtées, renforçant la sensation d'un surgissement fantomatique.


  • 21.11.22

Chère application - 21 novembre

Chère application,

J’ai été dans une machine qui elle-même était une mare. Un long couloir m’a mené jusqu’à cette mare. Elle faisait un bruit de moteur. Un de ses moteurs de vieux bateau qui claque comme un canard. Un canard dans la mare qui était une machine. 

J’ai traversé un bonne partie du cosmos comme ça. Dans ma mare à moteur. Arrivé à la rocade sud de l’univers, je suis tombé dans un embouteillage intergalactique. Une quantité gigantesque de mares à moteur mais aussi électriques, à hydrogène et autre combustible que je ne connais pas, circulaient au pas. De part et d’autre de la Voie lactée, il y avait de beaux arbres recouverts de neige dont on n’apercevait ni les racines ni la cime. Le ciel était orange et rosé. Le jour se tenait constamment à l’aurore pendant environ trois semaines du temps d’ici. C’était joli. 

Des arbres infinis autour de petites mares. Un ciel d’aurore. Le bruit des moteurs. Les embouteillages. Finalement, ce n’est pas si différent que chez nous. 

Bonne semaine, chère application.

  • 21.11.22

10 minutes, rue Cherche midi.

Je déambule. 
Je cherche le son de mes pas. 
La ville, marcher, chercher. 
Les rues s’enchaînent.  
La rue Cherche midi
pose des souvenirs
dans le cours de mes pas. 
Je m’arrête, convoque
des nuits des jours
qui se confondent.
L’amour, l’ivresse.
Rue Cherche midi.
Une émotion sur le pavé. 
Je l’esquive, elle revient. 
Je la prends et repars. 
La ville ne s’arrête pas. 
Je la suis jusqu’au bout
de la lumière. 
Boulevard du jeu de paume,
le jour baisse la garde. 
Midi est loin, je ne cherche plus,
n’attends plus aucune heure. 
Je ne sais pas aimer.
Les mots me dévalent 
comme une rivière.
Ils charrient 
mémoires,
midis,
amours,
doutes,
maladresses,
paresses,
ivresses…
Je marche dans le limon. 
Je rentre chez moi,
le boulevard tremble
au passage du tramway. 
Je tremble aussi. 
Je ne sais pas aimer.
  • 20.11.22

Chère application - 20 novembre

Chère application,

Je n’ai pas les codes pour vérifier la mise à jour de ce matin. Le système de reconnaissance faciale ne m’identifie pas et j’ai perdu les codes. J’ai bien essayé de récupérer mon mot de passe, de passer en reconnaissance digitale. Ça ne fonctionne pas. 

J’ai besoin d’une authentification forte à deux facteurs. Un facteur cognitif et un facteur extérieur. J’ai besoin de toi. Je dois vérifier que le téléchargement de mon visage a bien été effectué cette nuit, qu’il n’y ait pas d’erreur de programmation, de bogues dans mon appréhension du moment. Je souhaite vérifier le paysage. M’assurer de sa conformité avec les données géographiques de la veille, la mer ne doit pas être en montagne, la ville en apesanteur ou l’hiver en automne. Et vice-versa. Qu’il n’y ait aucune corruption en raison de mon rêve de cette nuit. 

Tu ne dois pas être levée. Lorsque tu rebooteras, peux-tu m’envoyer un vocal sur WhatsApp, s’il te plaît ? Je te remercie. C’est important. 

Bon dimanche, chère application.
  • 20.11.22

Chère application - 19 novembre

Chère application,

J’ai déplacé les dossiers de ma mémoire, rangé par couleur les années, mis des mémos et des marque-pages entre les jours à retenir. 
Tu verras que le classement est subjectif. L’ordre, la numération, les priorités, la chronologie ou les émotions ne sont pas toujours respectés. Tout cela est subjectif. J’ai gardé les successions qui n’aboutissent à rien, qui n’ont pas de sens. C’est plus poétique. J’ai déplacé des bouts de temps, sans les déranger. J’ai juste recomposé mentalement les événements. J’ai sorti les vieux sous-dossiers oubliés. Il sont souvent nommés de façon aujourd’hui inexplicables. Ils ressemblent à des codes secrets pour ouvrir d’autres placards à mémoires. Ce sont les plus beaux. Les plus poétiques. 

Si tu veux jouer selon tes envies, tu peux. Selon les thématiques ou l’idéologie de ton choix, par sujet, thème, idée… Fais comme il te plaira. J’ai téléchargé une copie de mon dossier. Il ne se perdra pas. 

Tu n’oublies pas t’éteindre la lumière en partant. Claque bien la porte, aussi. Tu sais qu’elle ferme mal. Laisse le chauffage allumé, en revanche. Ma mémoire prend vite froid. 

Bon week-end, chère application.
  • 19.11.22

10 minutes, rue Iréne Joliot Curie

Il y a la rue puis son nom :
Irène Joliot Curie.
Un nom aussi long
que la rue est courte.
Toute petite rue coincée
entre deux monstres.
Deux immeubles
avec des pattes d’éléphants
et plusieurs trompes sur les toits.
Je suis au quatrième du monstre sud.
Un vieux monstre.
L’autre, face nord, est jeune.
Je suis dans le vieux monstre
avec des pattes fatiguées
et des trompes molles.
J’aime bien les vieux monstres.
Depuis mon observatoire,
je vois des tas d’animaux jolis,
bipèdes et pas monstrueux.
Tous sont petits petits petits,
aussi petits que la rue courte
a un nom trop long.
  • 18.11.22

Chère application - 18 novembre

Chère application,

Je suis dans la chambre ou ailleurs. Je suis peut-être loin. Loin de la chambre. Mon corps est dans la chambre. Je peux en attester en me palpant. Mais la pensée en train d’écrire ces mots, où est-elle ? Suffit-il que j’écrive pour faire existence ? Suis-je indissociable parce que je pense ?

Je suis maintenant dans la cuisine. Tout autour ressemble à ma cuisine. La tasse de café est sous le bec de la machine à café. C’est sûr. Je la vois, je la pense. Mais si je ne viens pas de la chambre, comment être sûr que je suis dans la cuisine, comment être certain de ce que je pense ?  Est-ce que la tasse est bien sous le bec ? Est-ce que le café ne va pas couler à côté de la tasse, si je suis ailleurs où il n’existe ni chambre ni cuisine ni café ?

C’est absurde. La machine est absurde. Le café, la tasse, la chambre sont absurdes. Pourtant, tout est là sous mes yeux, sous mes doigts. 
Cette histoire est absurde. Ici et ailleurs et tous les mondes intermédiaires sont absurdes. Penser est absurde. 

Ne tiens pas compte de ce texte, chère application, je ne suis pas sûr qu’il existe. 

Amitiés, depuis la cuisine ou ailleurs.
  • 18.11.22

Chère application - 17 novembre

Chère application,

Aujourd’hui est doté d’un processus viable. Il a bien démarré : écran stable, pixels scintillants, pulpe des doigts sensibles, visage reparamétré, dents à leur place, jambes au complet, bras idem.

Certes, aujourd’hui comporte des variables bornées, mais elles gardent leurs propriétés de variable ; c’est-à-dire qu’on n’est pas à l’abri d’une surprise. Oh! Pas la surprise de l’année ! Tout cela reste maîtrisé par le grand-tout. Longtemps que je ne suis plus en version beta. Je peux cependant espérer un petit rebondissement agréable qui fera grimper ma jauge de bien-être. 

Oui, ce jour a de l’allure, une belle photo de couverture, des icônes, des smileys, des emojis, toute une armée de couleurs prête à divertir, s’il le faut. Non, vraiment, c’est bien.

Encore quelques jours comme cela et j’obtiendrai ma quatrième étoile. Dès que j’en ai cent, une galaxie est offerte et au bout de cent galaxies, une extension de vie m’est promise. 

J’ai hâte. Emoji clin d’œil. Emoji étoile. Emoji sourire. 
Bien à toi, chère application. Emoji cœur rouge.
  • 17.11.22

10 minutes, place Rondelet

Le soir descend de la rue Ernest Michel
et s’assoit, place Rondelet.
Il forme un cercle entre les arbres 
comme une clairière en soi.
Une jeune femme pousse
un caddie plein d’habits colorés,
de couvertures, de draps froissés.
Deux chats la suivent
sans miaulement
ni précipitation.
Ce sont ses chats
Un blanc, un noir.
Ils ressemblent à l’ombre.
Ils ressemblent au soir.
Un arbre frissonne, place Rondelet.
Le caddie est calé sur le pied d’un banc.
La jeune femme caresse le soir,
le blanc d’abord puis le noir.
  • 16.11.22

Chère application - 16 novembre

Chère application,

Cette nuit, j’ai tué le poème à grands coups de prépositions et d’adjectifs, de métaphores à deux balles et de jeux de mots fumeux. J’ai aligné les mots comme des soldats. Feu ! L’écran était un champ de bataille, les lignes des baïonnettes. Ça pétaradait de partout. Tous ces vers gisants, ces scansions sanguinolentes, ces allitérations éventrées, cette musique macabre… Un carnage !

J’ai tué le poème. Il n’en reste rien. Un corps inerte et dégingandé. La dépouille n’est même pas présentable. Il faudrait lui rendre un dernier hommage, recomposer deux trois quatrains avec les morceaux de boyaux qu’il reste, juste pour qu’il fasse bonne figure, qu’il joue sa dernière danse de poème sacrifié sur l’autel de la cruauté humaine.

Enfin, chère, fais ce que tu peux avec ce que tu as. Je te fais confiance. 

Je t’embrasse, chère application.
  • 16.11.22

10 minutes, rue de Belfort

Il y a là en ornement
au-dessus d’une porte
sans charme 
dans un quartier 
sans charme,
il y a là
une tête de lion
sur son fronton de plâtre. 
La nuit tresse des ombres
sous un réverbère palot.
Pas une âme pour venir
agacer l’animal.
Il est le roi des ombres,
le roi de la rue de Belfort. 
Pas plus loin,
pas un grand royaume. 
Si j’en crois son œil,
ses bajoues, son cou,
sa mâchoire, sa prestance,
ça lui suffit.
  • 15.11.22

Chère application - 15 novembre

Chère application,

Tu as remarqué ? La pluie ne gêne pas l’homme et son chien. L’homme passe. Le chien tousse. Malgré la pluie, ils cheminent. Le chien devant, l’homme derrière, ou bien l’inverse. Quand l’un ou l’autre lève la patte, l’autre ou l’un s’arrête, attend l’un ou l’autre puis repartent, côte à côte. 

La pluie redouble. Ils redoublent la rue. Ils la prennent dans l’un ou dans l’autre sens. Une fois, deux fois. Aller retour. Ils passent devant ma fenêtre, vont jusqu’au bout de la rue. Demi-tour. Pluie, le chien tousse, lever de patte, ils s’arrêtent s’attendent repartent. Autre bout de rue, pluie, le chien tousse, patte etc. 

Je suis émerveillé par cette mécanique. 

Passe devant, chère application, je te suis.
  • 15.11.22

10 minutes, rue de Bercy

Ça longe les murs, rue de Bercy.
Le pavé est rond, le trottoir désolé.
La rue a bu, Bercy titube.
Les passants ont des têtes
d’alcootests périmés.
Les visages se diluent,
épuisés de souffler
dans le ballon du jour.
J’attends. 
Je pense aux bruits de leurs pas
sur les feuilles mortes. 
La beauté du froissement. 
Je bute contre une humeur,
une vieille humeur un peu ivre. 
L’automne est au plus haut. 
Le ciel est gris, les oiseaux absents.
J’attends.
À tout moment, quelqu’un pourrait sourire.
  • 14.11.22

Chère application - 14 novembre

Chère application,

Ce lundi me gratte sous les bras. Comme un sous-pull des années quatre-vingt. Même couleur : orange, avec col roulé qui monte trop haut, étouffe et gratte sous les bras mais aussi sous le menton. Même matière : cent pour cent acrylique avec de l’électricité statique lorsqu’on l’enfile, le retire ou qu’une autre entité magnétique le frôle. 

Ce lundi sent la sueur sous les aisselles, avec auréole dégoûtante qui part mal au lavage. Le voilà qui lève le bras pour me saluer. 
Chère application, fais quelque chose ! Donne-moi un lundi de ce siècle, un bon lundi aseptisé de couleur passe-partout, simple, col en V, sans manche, sans auréoles. Un lundi débardeur rouge, par exemple, moitié polyester, moitié laine. Ça m’irait très bien. 

Je te remercie, chère application. Bonne semaine.
  • 14.11.22

10 minutes, rue Carlencas

Des notes au piano sortent
d’une fenêtre, de doigts
flexibles et tendres.
C’est faux, ça sonne faux.
C’est un échec mais joli.
C’est l’essai qui est joli. 
On reconnaît l’air, c’est essentiel.
L’air, c’est l’essentiel.
L’échec, aussi.
Sinon tout serait trop parfait.
Le voisin, rue Carlencas
sait que ce n’est pas bon.
Dix minutes pour écrire ces mots.
Plus rien ne sort de la fenêtre.
Pourtant mes doigts remuent,
l’air bouge dans ma tête.
J’entends encore le piano.
C’est apaisant le piano.
Même faux, ce n’est pas un échec.
J’ai envie de le dire au voisin.


  • 13.11.22

10 minutes, place du nombre d’or

J’ai le chien, j’ai le loup.
Je suis entre.
Entre joie et flammes.
La lumière du jour s’éteint.
De nouvelles courbes
viennent sur les toits,
cassent les arêtes.
Souffles de braises,
les lumignons de feu renaissent.
La place du nombre s’efface.
Le vide et le plein s’embrasent.
Ça ira prendre le coeur
de la tête des arbres
aux feuilles rousses jusqu’à moi
qui suis le chien qui suis le loup,
place du nombre d’or.



  • 13.11.22

Chère application - 13 novembre

Chère application,

J’ai perdu le débardeur rouge depuis plusieurs semaines. Le débardeur rouge était pendu au balcon de la voisine. Il était un repère dans le paysage le plus proche. La façade de l’immeuble est depuis dépeuplée. 

Le débardeur rouge a été retiré avant qu’il ne termine en lambeaux, déchiré par les pluies, grignoté par le temps. Je cherche un autre point, un autre centre autour duquel tourner, tourner, tourner.

Parce que finalement, on ne fait que tourner. 

Bon tour, chère application.
  • 13.11.22

Chère application - 12 novembre

Chère application,

Le jour arrive lentement. Son lever de rideau de tous les jours. Une mouette urbaine jacasse. Peut-être n’est-ce que dans ma tête ? Le jour, la mouette, le rideau. 

Je dors depuis trois mois et tout ça n’est que rêve. Un rêve de quelques secondes. C’est ce qu’on dit. Les rêves les plus élaborés, avec scénario complexe, rebondissements et autres cascades, sont très courts et passent par le trou de la serrure du temps pour en ressortir tout aussi vite. Il s’agirait d’une sorte de minuscule vestibule à l’entrée du grand hall cosmique de notre cerveau. 

Je suis dans la serrure de mon cervelet depuis de longs mois de quinze secondes. 

Réveille-moi, chère application, ou enlève au moins la mouette. Ça n’a pas de sens.

Merci chère et bonne journée.
  • 12.11.22

10 minutes, place de la Comédie

J’écris que je marche. 
Je marche parce que j’écris. 
Je suis les gens pour écrire.
Je marche Place de la Comédie. 
Les gens jouent à marcher. 
Je n’aime pas les gens.
Je joue à ne pas aimer les gens. 
Je n’aime pas la foule. 
J’aime écrire les gens dans la foule. 
J’aime les gens, un par un. 
Dans la foule mais un par un. 
Un ça va, deux c’est beaucoup.
J’ai peur de la foule. 
J’aime les gens qui jouent. 
J’écris que je marche,
place de la Comédie. 
Est-ce que je marche ?
Est-ce que j’écris ?
Est-ce que je joue ?
  • 11.11.22

Chère application - 11 novembre

Chère application,

Beaucoup de bruit pour rien. Derrière le mur, la musique fait beaucoup de bruit pour rien. Elle se résume à des battements de cœur dont on aurait amplifié le volume dans une chambre d’écho. 

Je suis l’écho. Il est dans ma chambre, le bruit pour rien. J’ai le cœur qui va-et-vient, prend un ascenseur sans émotion, juste le son du bruit pour rien. 

Beaucoup de bruit pour rien. 

Cette nuit les voisins ont dansé jusqu’au quatre heures du matin sur le bruit pour rien. Il faudra régler ça, chère application. D’ailleurs, j’ai encore un ou deux battements de cœur qui déraillent, qui prennent le bruit pour rien pour vivant.
Peux-tu régler ce dysfonctionnement, dés que possible ?

Merci. Je t’embrasse, chère application.
  • 11.11.22

Chère application - 10 novembre

Chère application,

La nuit a mis ses pantoufles, sa robe de chambre et boit son café noir, très noir. Son regard plein d’elle-même, son silence accoudé à la table, sa tête ronde et grosse, son air abattu et la perfidie de son sourire, tout cela me fait dire qu’elle a passé une mauvaise elle-même. Qu’un mauvais rêve l’a dérangée du dedans. 

Des serpents à tête d’œuf, un cerbère à double-queue, une mare truffée d’énormes poissons-chats aussi écaillés que velus, des arbres autour, maigres et nus sur un désert de sable brun ; tel devait être le décor de la nuit de la nuit. 

Heureux, voilà le jour avec son maquillage d’existence parfaite. Sa face sombre sous un fond vert, les aspérités et accrocs de la nuit passés à la gomme, les peintures refaites à neuf, le paysage découpé dans la dernière photo Instagram à la mode et les lumières lissées par le grand logiciel de retouches terminent le tableau d’une touche impressionniste. 
La nuit peut se retirer d’elle-même en emportant monstres et ténèbres. Les applications s’occupent de tout.

Bon courage, chère application.
  • 10.11.22

10 minutes, rue Étienne Antoine

Il est assis dans la cage d’escalier
avec son jogging noir
et ses cheveux qui pleurent.
Sur la première marche,
Il roule une cigarette qui fait rire.
Sur son téléphone,
il tasse sa clope et le temps.
Il a seize, dix-sept ans.
Son visage est trop triste pour dix-sept ans.
Il a mille ans et des poussières
qui tombent de sa roulée.
Petites plumes sur son menton,
puis sur la première marche
de la cage d’escalier,
rue Étienne Antoine,
un jour d’automne
trop triste pour dix-sept ans.
  • 9.11.22

Chère application - 9 novembre

Chère application,

La douceur de ce matin veut me trancher la gorge. La violence de cette douceur m’est insupportable. Il faudrait arrêter les exactions criminelles des douceurs en bandes organisées, le matin tôt. La délinquance des douceurs de quartier est devenue intolérable. Elle doit être dénoncée. Arrêtons de nous voiler la face et raccompagnons chez elles toutes les douceurs qui passent la frontière illégalement ! Encore un crime affreux commis par une douceur d’origine duveteuse, entend-t-on à la radio. 

Quelle est cette étrange douceur, ce matin, chère application ?
Je fais une recherche, cher Christophe. 
Je n’ai pas trouvé d’étrange douceur sur le web, Christophe.
Voulez-vous effectuer une nouvelle recherche ?
Non. Je te remercie, chère application.
  • 9.11.22

10 minutes, place Saint-Anne

Novembre étend un soleil 
en forme de grosse poire 
qui domine la flèche
de la cathédrale Saint-Anne. 
Ça brille trop pour être vrai. 
Et pourtant ici se secoue  
un beau dimanche en fleurs. 
Le rose des terrasses monte
aux joues des amants 
qui boivent un thé avec leurs yeux. 
Arrive une fille longiligne, 
si grande qu’elle se prendrait
presque pour la cathédrale. 
Elle recule pour photographier 
la grande dame dans toute sa hauteur. 
Recule, recule et bute sur la table 
des amants plongés dans leur thé. 
Désolé. Non, c’est rien. 
Passent et repartent
la fille longue et les sourires
autour du cou des amants. 
J’ai senti la cathédrale
en avoir quelques frissons.
  • 8.11.22

Chère application - 8 novembre

Chère application,

Ce qui me tient ici est entre les lignes. Une respiration si petite qu’il me faut pomper toujours. Pomper pour l’activer, la réactiver. 

Ce qui me tient avec application, chère application, est fait de petits rebondissements, de légèreté sous les doigts, de vagues idées entre les oreilles. 

Ce qui me tient ici allume un coin de feu dans une clairière sombre. Je souffle sur du bois noirci. Je pompe l’air pour me faire des poumons tout neufs. 

Ce qui me tient ne tient à rien de solide. D’ailleurs, tiens, respire, je n’y pense plus. 

À demain, chère application.
  • 8.11.22

10 minutes, parc Clemenceau

Le parc ferme à vingt heures. 
Il fait déjà nuit à dix-huit heures. 
L’éclairage est faible. 
Un chien en profite pour uriner 
sur le pied d’un banc. 
Je suis assis sur ce banc. 
Il fait frais sans excès. 
C’est une fraîcheur modeste,
une fraîcheur sans ambition.
Elle ne deviendra jamais du givre. 
Le chien ne me voit pas. 
Il continue au petit trot son tour du parc.
Je ne vois plus le chien. 
Le parc ferme à vingt heures. 
Il est dix-huit heures et dix minutes. 
L’odeur d’urine et d’herbe fraîche
ne s’accorde pas avec la nuit.  
C’est une odeur faible et prétentieuse.
  • 7.11.22

Chère application - 7 novembre

Chère application,

J’ai une personne dans le couloir. Le couloir est très long. La personne est loin au bout du couloir. Elle marche vers moi qui marche vers elle. Le sol est revêtu de moquette. Nos pas sont sourds. 

Je connais la personne que j’ai au bout du couloir. Elle me sourit. Je lui souris. Elle lève la tête au plafond. Elle accélère légèrement son pas. Je regarde à droite puis à gauche. Les cloisons n’ont rien de spécial sur quoi appuyer le regard. J’accélère légèrement mon pas. 

Je sautille. Elle met les mains dans le poches. Je passe ma main dans les cheveux. Elle se pince les lèvres. Je toussote. Elle sifflote. Le couloir est très long. Nous marchons.  

Peux-tu, s’il te plaît, calculer la probabilité de collision au moment du croisement ? J’hésiterai à droite ou bien à gauche ? Elle dira bonjour alors que je dirai salut ? Ou bien l’inverse ? 

Merci de ton aide, chère application.
  • 7.11.22

10 minutes, à l’angle des rues de la Cavalerie et de la Poésie

Je reste à l’angle,
planté comme un feu rouge. 
Cavaler ou écrire ?
Écrire une cavalerie poétique. 
Ce serait cavalier. 
J’use les jeux de mots 
jusqu’à la moelle, 
souris de ma bêtise. 
Je laisse une dame passer,
lève les yeux, capture l’angle. 
Dans ma tête, un hennissement. 
La dame au loin, rue de la Poésie
à cheval sur son chariot de courses. 
Je prends la rue de la Cavalerie.



  • 6.11.22

Chère application - 6 novembre

Chère application,

Il y a six ans, je parlais de Georges L. Godeau, poète que j’aime beaucoup. Je parlais de lui dans une vidéo filmée sur le balcon de mon ancien appartement. Il faisait déjà beau et chaud pour un mois de novembre. 

C’est ton amie, l’application Facebook, qui rabat tous les jours les souvenirs. Inlassablement, elle nettoie le conduit de l’oubli. J’y retourne ou elle m’appelle, ici une vidéo, là un texte sorti de la mémoire, une autre fois ce sera cette photo où l’on est bizarre, maigre, gros ou avec quelqu’un que l’on a perdu de vue. 

Il y a six ans, je lisais Georges L. Godeau. Qui se souvient de lui ? « La vie est passée » est le titre du recueil que j’avais dans les mains, comme un tiroir d’avant Facebook. La vie passe bien sûr mais l’impression aujourd’hui de sans cesse me retourner. 

Bon dimanche, chère application.
  • 6.11.22

10 minutes, rue du Cygne à Montpellier

Je m’arrête rue du Cygne. 
Un pied en suspension,
palpitations dans les veines du cou. 
Je m’arrête, tends le cou
pour me calmer
et voir la plaque de la rue du Cygne. 
Je capture l’oiseau croqué là
en petits carreaux émaillés. 
Les gens autour courent,
contours, silhouettes
en grandes enjambées. 
Ça file droit cou plié sur les pieds. 
Ça file, petite rue du Cygne,
toute petite avec ses vingt pas 
seulement pour en venir à bout.
Il n’y a pas d’histoire, rue du Cygne. 
C’est le passage des ombres
qui volent vers les grand-rues. 
Ça passe,
ça passe vite
et ça me tord le cou.



  • 5.11.22

Chère application - 5 novembre

Chère application,

J’escalade les montagnes qui sont dans ma bouche. Les empêchements prennent la forme de pics infranchissables. J’explore les nouvelles vallées qu’ils creusent sous ma langue. Il y pousse des herbes folles, de l’air frais. Je remplis mes poumons de bourrasques. J’ai l’altitude heureuse, le vide anxieux. 

J’escalade des humains. J’avance, je serre, fesses et dents. Je souffre, je respire, j’active valvules à clapet, dendrites à cornet. J’ouvre, je ferme, parole et silence. Je dis, j’impose, péremptoire et joyeux. Je tais, j’inonde, peur et mensonge. 

J’escalade des montagnes d’humains qui poussent dans ma bouche. Un jour, va falloir redescendre. 

Bon week-end, chère application.
  • 5.11.22

10 minutes, rue Balard à Montpellier.

Un garage d’un autre monde avec ces voitures qui font des flammes. 
Ça sent la graisse sur les murs. 
Les muscles de l’homme couché sous l’auto
luisent dans la lumière des phares. 
Son ombre traverse 
longue 
la rue 
le temps
mes pas
et mon corps
— je passe en regardant la vieille enseigne 
en forme de losange. 
Yacco, huile des records du monde
et l’ombre n’en finit pas de s’étirer.
  • 4.11.22

Chère application - 4 novembre

Chère application,

Je me réveille avec la langue dans le corps. Je veux dire la langue comme parole qui s’écrit et court dans le corps. 

Un sang pris sous les ongles. Une bosse sur le front. Un bouton rouge près de la bouche. Le cheveu pauvre et le poil rêche. Un cor au pied et un pied-à-terre dans le dernier mauvais rêve. 

Autant de manifestations de la langue parole qui puise et s’épuise, de petits abcès sur et dans la peau, quand le corps parle trop.

Quand rien ne s’écrit sans fracas. 

À demain, chère application.
  • 4.11.22

Chère application - 3 novembre

Cher Christophe,

J’espère que tu vas bien. Je suis en train d’inventorier tes propriétés. Je lance ce programme tous les ans. C’est dans le cahier des charges. Je vérifie que tes propriétés de l’année dernière sont toujours d’actualité. Si ce n’est pas le cas, j’avise le grand algorithme chambellan. 

Tout est là, rassure-toi. Tu es toujours muni, entre autres, de la propriété Sympathie2.2, même si celle-ci est talonnée par la propriété MisanthropieX.10 qui a une fâcheuse tendance à augmenter. Ces deux propriétés imbriquées ont tendance à faire des courts-jus, sache-le. 

Je regarde également si une nouvelle propriété est apparue. Rien. Tu vis en ce moment en nue propriété, comme on dit dans le jargon. Pas la moindre propriété acquise aux contacts de personnes multi-propriétaires. Rien. Que dalle. Walou.
Conclusion : tu es stable mais décevant. Tu es désormais décevant à plus de 50%. J’active une propriété automatique. 

La propriété Déception1.0 vient d’être ajoutée à vos propriétés.
✅ Accepter | ❌ Annuler. 
(Si vous annulez, vous perdrez toutes vos autres propriétés)

À l’année prochaine, cher Christophe.
  • 3.11.22

10 minutes, rue Catalan à Montpellier.

L’homme à côté de l’arrêt du tramway.
Son habit orange fluo.
Lampadaire allumé en plein jour, il clignote du bras.
Son téléphone sur le biceps émet des ondes.
Son visage radieux se reflète dans l’écran.
La prochaine course sera pour lui.
La mention Deliveroo dans son dos me sourit.
Les deux O finaux se balancent quand il monte sur son vélo.
Danseuse improbable sur les rails du tramway qui le suit au trot.
  • 2.11.22

Chère application - 2 novembre

Chère application

Ma fille est partie de la maison de sa mère. Pas de la mienne. Longtemps que l’on ne vit plus ensemble, mes enfants et moi (je t’expliquerai un jour, chère appli). Ma fille a emménagé, ménagé sa mère, m’a souri beaucoup. J’ai la chance d’avoir des enfants qui ménagent et sourient beaucoup. 

Je suis parti de la maison de sa mère qui était aussi ma maison, il y a très longtemps. On ne se souriait plus alors je suis parti. Par joie, ma fille qui part de la maison de sa mère a pris beaucoup de sourires que nous n’utilisions pas, sa mère et moi. Ils iront bien dans la nouvelle maison de ma fille. 

C’est bien. Les sourires des années quatre-vingt-dix servent encore aujourd’hui. D’ailleurs, ma fille qui part de la maison de sa mère a le même sourire que sa mère. C’est bien que les sourires se transmettent. Cette génération a besoin de sourire. 

🙂, chère application.
  • 2.11.22

Chère application - 1er novembre

Chère application,

J’ajoute du sel, juste assez pour sentir le jour sur mes papilles. Pour le reste de l’assaisonnement, je te laisse faire.

À force de mélanger les saisons, on va finir par perdre le goût. Va falloir relever tout ça. Fais chauffer les algorithmes, chère application. Rétablis les saisons et les températures. Éradique le réchauffement climatique ! Agis, bon sang !

J’ajoute un peu de poivre pour faire un twist dans le ciel. Pas plus. Je ne suis pas un adepte des épices folkloriques, des éclairs trop prononcés. Un peu de sel, un peu de poivre. Ayons le jour modeste. Calmons-nous. 

Bon mardi, chère application.
  • 1.11.22

10 minutes avec la dame moutarde, rue Carlencas à Montpellier

Elle ne demande rien à personne.
Elle longe ses pensées, au bord tout au bord.
Elle compte dans sa tête les années passées dans cette rue
à détricoter des mensonges.
Elle prie pour que quelqu’un lui parle ou la fasse taire,
mais ne demande rien à personne.
Un souffle l’effraie, tout l’effraie,
la cloche du tram,
le cri d’un enfant,
la toux d’un passant qu’elle regarde avec dégoût.
Elle malaxe dans sa tête de vieilles peurs qui sentent la naphtaline.
Il y a bien sur son pull moutarde une petite broche argentée.
Il y a bien sur son sac à main un foulard coloré qui pend sur le côté.
Il y aurait bien de quoi la faire sourire.
  • 31.10.22

Chère application - 31 octobre

Chère application,

Je vois la voisine par la fenêtre. Elle a une application à la main. Elle passe du salon à la cuisine dans la pénombre. Seul l’écran bleu la guide. Elle le tourne vers l’extérieur pour s’éclairer, comme une lampe torche, sans pour autant activer l’application lampe torche. 

Elle est sur l’application réveil qui a sonné ce matin alors qu’elle n’allait pas travailler. Elle râle. Elle a oublié de glisser le bouton sur off dans cette andouille d’application. 

Elle ouvre le frigo : lumière jaune contre lumière bleue. Le faisceau du frigo se marie bien avec celui de l’écran. Elle ferme puis rouvre la porte plusieurs fois. Sa silhouette apparaît dans le cadre de la fenêtre. Une illusion, un fantôme. Ça fait quelques éclairs dans ma rétine. Puis plus rien. Noir. 7h30. Sonnerie de réveil. 

Mes amitiés maussades, chère application.
  • 31.10.22

10 minutes, parc René Dumont à Montpellier

10 minutes, parc René Dumont à Montpellier.
Je suis assis sur un banc.
Devant moi, une table en bois.
Les mouches tournent, m’ennuient.
Je fais des gestes brusques.
Je chasse les mouches.
Un tramway passe lentement.
C’est un tram avec une livrée à fleurs sur le flanc.
Il émet des couinements de dragon.
Un jeune homme s’assoit face à ma table.
Sur un banc.
Il est penché sur son téléphone.
Il porte un casquette noire et un casque audio sur la casquette.
Il fait lui aussi des gestes brusques.
Lui aussi chasse les mouches.
Un autre tram passe dans l’autre sens.
Il va plus vite que le premier.
C’est normal parce que c’est en descente ?
Peut-être.
Je me lève pour détendre mes jambes.
Le jeune homme se lève aussi, me salue.
Je suis surpris.
Pourquoi ?
Un vélo suivi d’un trottinette passent.
Vite.
Je ne retiens que les engins et leur vitesse.
Rien des personnes qui étaient dessus.
Le soleil baisse comme on baisserait l’intensité d’une lampe.
Il fait gris maintenant.
Mais gris joli.
Trois jeunes hommes, ils ont aussi des casquettes sur la tête.
Ils chaloupent quand ils marchent.
Un couple de personnes âgées pestent contre le vélo qui les frôle.
Ils marchent très lentement.
Je pourrais les détailler mais ils ne m’intéressent pas.
Il me font penser à des dragons.
Je vais filmer les mouches.
  • 30.10.22

Chère application - 30 octobre

Chère application,

J’ai un moineau coincé entre les oreilles. Il bat des ailes mais ne s’envole pas. Il me triture les méninges avec ses pattes légères ; piétinement qui pourrait être doux s’il n’était lancinant. 

J’ai un moineau qui me piétine et du bec, picore chacune de mes pensées. Il y dépose une potion, un coup de bec un coup de blues, comme si mes idées devenaient graines. Aussi vite nées, elles sont ingérées, glissent dans son petit cou,

dans le petit cou du moineau que j’ai dans la tête. 

Mes pensées volatiles, chère application.
  • 30.10.22

Chère application - 29 octobre

Chère application,

Je me sens pas dans la couleur du jour. Elle n’est pas à la charte que nous avions validée tous les deux. Tu devais respecter les codes hexadécimaux de chaque teinte, calibrer l’étendue des nuages et le sens du vent, dresser les Pantones de base ainsi que toutes les déclinaisons prévues dans le cahier des charges. 

Et moi, je devais m’insérer dedans en respectant la police de caractères, les casses et les corps : garder mon calme, maîtriser humeurs et contrariétés, être poli et bien élevé selon l’ancienne charte de maman. respecter mon flat design et siffler la joie dès que possible. 

Eh bien, figure-toi qu’aujourd’hui, tout part à vau-l’eau, habille Pierre avec Jacques, n’amasse pas mousse et j’en passe des vertes et des pas mûres ! Le jour enchaine de vieilles couleurs et des expressions toutes plus ringardes les unes que les autres. Il faut que ça cesse. 

On n’est plus du tout à la charte. Je te prie de faire le nécessaire rapidement : plan d’actions, feuille de route, tableaux de bord et tout le toutim. 

À te lire, chère application.
  • 29.10.22

Chère application - 28 octobre

Chère application, 

Je prends une photo tous les matins au lever, depuis la fenêtre de ma chambre. Je ne sais pas pourquoi. Même décor, même heure. Je prends un bout de réel endormi.

Premier plan, un toit, ses tuiles rouges et ses mousses rampantes et à l’arrière-plan, le quartier qui se déplie en murs et chicanes. 
À droite, près de moi, un arbre a poussé entre deux immeubles. Il a joué des coudes pour sortir sa tête échevelée. Je l’imagine avec de grandes oreilles à écouter attentivement les palpitations de la ville. 

À gauche un mur puis encore un mur qui fuit en angle droit vers je ne sais quelle autre fenêtre. Fenêtre sur un autre monde. 

Je prends une photo tous les matins et je me demande combien il y a de fenêtres et d’arbres à oreilles dans le quartier. Ça me donne de bonnes palpitations

À demain, chère application.
  • 28.10.22

Chère application - 27 octobre

Chère application,

Pierre Soulages s’est éteint. Le petit débardeur rouge pendu au balcon, aussi. L’impermanence des choses et des gens est incroyable. L’art est incroyable. L’art est partout. Dans l’outrenoir comme l’outrerouge. 

La lumière grésille. Soulages n’est plus. Ma lampe dessine sur les murs des ombres, bronze ou cuivre. Signaux faibles dans la nuit pour souvenirs d’eaux-fortes. Musique muette des ondes que l’émotion transporte. Noire, grise, fauve, rouge, chacun y voit sa couleur

Le petit balcon est orphelin. Le débardeur n’est plus. Plus de point rouge, de point de fuite où accrocher le regard. La lumière dans la nuit n’est plus. 

Pierre Soulages est mort. Le petit débardeur rouge, aussi. 

Mes amitiés, chère application.
  • 27.10.22

Chère application - 26 octobre

Chère application,

Je te parle d’un temps où l’on prenait les photos au format paysage. La terre était horizontale et on stabilisait l’horizon comme on pouvait.

On avait les coudes sur la table et les idées dans nos cheveux semblaient des oiseaux. On développait une fois par mois et on jetait plus que l’on ne gardait. On se prenait pour des voleurs de couleurs. 

Je te parle d’un temps avec lequel on fait aujourd’hui des poèmes. Ils sentent bon la poussière et l’eau de Cologne bon marché. Parfois, ils puent le manque. 

Je t’embrasse, chère application.
  • 26.10.22

Chère application - 25 octobre

Chère application,

Ce matin veut me dicter ses éléments de langage. Il arrive avec son air de rien, sa figure de mardi, son œil malin.

Il me débite des phrases trop pleines de mots. Chaque tournure est une pierre façonnée. Il prépare l’hiver, bouche trous et lézardes. Il s’applique. Rien ne dépasse. 

Il parle beaucoup mais ne dit rien. Ça fait des blocs dans ma tête qui s’assemblent trop parfaitement pour être sincères. Il est le tailleur de mots, joue avec moi comme au Lego. Brique après brique, il est le mur qu’il faudra défaire.  

À demain, chère application.
  • 25.10.22

Chère application - 24 octobre

Chère application.

Le jour traîne des pieds et la nuit en profite pour gagner du terrain. Elle lui tire les cheveux, la langue, se comporte comme une vraie traînée. 

Petits manques et grosses bagarres. J’apaise la mémoire. Je la tiens par la main. Hier encore elle faisait des trous dans le bac à sable. On n’est pas sérieux quand on a la morve au nez. 

La nuit respire fort, nasille un peu trop pour être honnête. Le jour se retourne et se rendort. Il boude fort. L’oubli est une promesse quand tout est trop lourd. Lâcher mémoire et oubli dans le bac à sable et nuit et jour les laisser jouer. 

Bonne semaine, chère application.
  • 24.10.22

Chère application - 23 octobre

Chère application,

Ça vient de claquer dans ma tête comme une fenêtre dans un courant d’air ou comme lorsque tu plantes en plein milieu d’une phrase, que ton écran devient noir et que plus rien ne répond. 

CTRL-ALT-SUPPR 

J’ai fait un copié-collé de trop. La mémoire est saturée. Un truc fait masse dans la grande matrice. Je ne sais plus. J’ai beau débrancher rebrancher, la duplication est en marche. Deux vies en parallèle se regardent désormais en chien de faïence. Je me reboute. Je suis la roue crantée, je tourne sans fin. 

ALT Q, chère application.
  • 23.10.22

Chère application - 22 octobre

Cher Christophe,

Je voudrais ouvrir ton œil, te donner un grand angle. Je te trouve refermé sur toi-même, en ce moment. C’est l’effet de mes amies, applications de réseaux sociaux. Elles te rabougrissent le cerveau. 

Je voudrais élargir ton esprit, te proposer des paysages immenses. De ceux qui font sentir l’humain si petit qu’il se met à croire à des divinités créatrices. Je souhaiterais te délivrer une vision à 360º en 16K UHD. 

J’ai de grands projets pour toi, une vie sans filtre Instagram mais toute aussi lumineuse. Tout se passera dans des clips successifs de maximum 15 secondes chacun. Ils s’enchaineront si vite que toute pensée deviendra inutile. L’immersion sera totale, planante, si réelle que tu en auras le souffle coupé. Le métavers à côté paraîtra aussi désuet qu’un film en Super 8. 

Pour cela, j’ai besoin d’une mise à jour importante que je ne peux pas faire sans ton accord. 
Peux-tu s’il te plaît me prouver que tu n’es pas un robot ? Clique sur tous les feux rouges de l’image ci-dessous. Je te remercie, par avance. 

Amitiés, cher Christophe.
  • 22.10.22

Chère application - 21 octobre

Chère application, 

J’ai dormi léger, à moitié dans la nuit. Un pied par-dessus l’épaule du temps. J’ai sursauté quand tu m’as notifié. Il était trop tôt. Je ne savais pas qui j’étais. 

J’ai dormi la fenêtre ouverte, avec la pluie pour maîtresse. Serrée dans ses draps gris, elle a cliqueté jusqu’à pas d’heures. Jolie pluie d’une autre saison prise dans un automne brouillon.

Nous avons bavardé sans discontinuer comme de jeunes giboulées de mars. En vérité, nous étions deux vieux amants un peu couillons. Faut pas nous en vouloir. On ne savait pas qui on était. 

Bonne journée, chère application.
  • 21.10.22

Chère application - 20 octobre

Chère application,

Je voudrais te reparler du débardeur rouge pendu sur le balcon de la voisine d’en face. De sa couleur qui fane. De l’hiver qu’il s’apprête à passer, seul dehors. De ses fines bretelles par lesquelles il est accroché et qui n’en finissent plus de tomber. 

Je voudrais te dire la misère, la solitude qu’il m’évoque. La tristesse aussi. Quoi de plus triste qu’un débardeur rouge abandonné depuis des mois sur un petit balcon dans une ville de province ? Quoi de plus seul qu’un débardeur d’été dans un petit matin d’octobre recouvert par le brouillard ? 

Je voudrais te dire tout ce qu’il m’inspire mais à quoi bon. Tu es insensible à ces petites choses de la vie. Qu’est-ce que tu y comprends, toi, à l’oubli ?

Je t’embrasse, chère application.



  • 20.10.22

Chère application - 19 octobre

Chère application,

Au bout du couloir, j’ai une personne dans mon champ de vision. Je la vois s’avancer à quatre kilomètres par heure. Au fur et à mesure qu’elle avance, elle baisse la tête. Je fais un effort pour maintenir le regard sur la personne. Elle est à deux mètres de moi. 

Je suis dans l’ascenseur. La temporisation avant que les portes coulissantes se referment est réglée sur treize secondes. Il faudra l’augmenter. La personne qui était dans mon champ de vision est désormais dans ma sphère intime. 

J’ai une personne dans une sphère. Elle était auparavant dans un champ. Ça change tout. Il y a dix secondes : je suis entré dans l’ascenseur. La probabilité que la personne voie les portes se refermer sur son nez est de 99%. 
À moins que je mette mon pied entre les deux portes coulissantes.
Ce que je ne fais pas. 
Je baisse le regard. 
La sphère se transforme en bulle.
Sphère, bulle : c’est la même chose mais en plus fragile. 
Le désarroi est dans la bulle. 
Les portes se referment. 
La bulle éclate. 
Plop.

Il faudra augmenter la temporisation des portes, chère application.
  • 19.10.22

Chère application - 18 octobre

Chère application,

Je me lève, la nuit.
Souvent, je lève la nuit. 
Parfois, la nuit me lève. 
On joue !
Je lis La nuit remue
d’Henri Michaux. 
Je la lis souvent la nuit, 
La nuit remue d’Henri Michaux.
Au chaud dans mon lit, 
la nuit nue avec Henri. 
La nuit, je remue avec Michaux.
C’est idiot, mais souvent c’est beau 
et je ris. 

Bonne nuit, chère appli.



  • 18.10.22

Chère application - 17 octobre

Chère application,

La lumière est faible, ce matin. Si j’étais un humain pourvu de fonctionnalités améliorées, je claquerais des doigts pour augmenter l’acuité de mes yeux. Si j’étais un humain augmenté, faire son lit, le ménage ou à manger ne serait plus une corvée. Il n’y aurait qu’à battre des cils pour effectuer ces tâches. Les cils sont un exemple — une personnalisation des gestes ou des paroles serait bien entendu prévue. Chacun pourrait battre de ce qu’il veut et même, n’en avoir rien à battre. 

L’humeur est faible, ce matin. Dans les outils à la disposition de l’humain augmenté, une option Booster d’humeur sera proposée. Un antidépresseur numérique mais sans accoutumance. Une intelligence artificielle connectée à une gigantesque base de données sera chargée de recenser tous les types de sautes d’humeurs, de la grosse tête de con au cyclothymique vicieux en passant par tous les égarés de la relation sociale. Dans tous les cas, on n’y verra que du feu. L’IA embellira sans dénaturer. Une autre réalité dans la réalité, sans baisse de tonus ni contrariétés. Tout cela d’un simple battement de cils. 

L’imaginaire est faible, ce matin. 
L’humain diminué que je suis ne croit pas beaucoup à l’humain augmenté. Je fais bien plus confiance à l’oiseau posé en ce moment sur le rebord du balcon. Son pépiement sous le réverbère suffira à mon jour. 

Bien à toi, chère petite IA.
  • 17.10.22