L'homme de peu XXIII (et FIN)

XXIII

On s’abrite sous la tonnelle
décorée d’ampoules nues,
pour chasser la chape de peu
qui s’abat sur les toits de cuivre.

Des larmes lèchent les fenêtres,
rassemblent nos miettes
pour étancher ta soif d’hier
restée accoudée au zinc.

On revoit le rouge
qui monte à tes joues,
le silence par grappes
explore nos visages.

On continue à se mentir,
désavouant le vide abyssal
qui balaie nos pensées,
le précipice sous nos paupières.

On regarde tes cheveux
ne jamais blanchir
et s’éteindre les ampoules
une à une claquer

jusqu'au dernier filament.
  • 8.2.22

La femme au balcon X

Elle est revenue. Après deux jours d’absence, la revoilà à sa place : balcon, caisse en bois, assise tranquillement avec cigarette et téléphone en mains. Tout rentre dans l’ordre. 
Elle aurait tout de même pu me signaler qu’elle n’était pas chez elle pendant ces deux jours. Je ne sais pas mais ce sont des choses qui se font. On prend des précautions dans ces cas-là. Fermer les volets, par exemple. Elle ne les ferme jamais d’habitude. J’aurais alors compris qu’elle n’était pas là. C’est un incroyable manque de savoir-vivre. J’en étais presque à m’inquiéter. Elle vit seule avec ses deux enfants, la plupart du temps. Imaginons qu’il lui soit arrivé quelque chose. Personne pour lui venir en aide. Elle aurait pu tomber la tête la première sur la table basse du salon. Le crâne ouvert, pissant le sang, inconsciente avec des enfants en pleurs autour, incapables de la relever ou d’appeler les secours. Elle serait morte lentement dans de petits râles inaudibles depuis chez moi, laissant à sa progéniture comme seul souvenir une mare de sang sur le tapis. Voilà les années de psychanalyse pour ces pauvres bambins !
Enfin, n’en parlons plus.
  • 7.2.22

L'homme de peu XXII

XXII

Y penser un peu à couvert,
se laisser croire beaucoup
ce que le peu d’une vie
laisse comme traces

quand elles peuvent être
racontées auprès du feu
entre chaud et froid,
entre paix et neige.

Chercher la lumière
à défaut d’histoires
et ne trouver qu’une ombre
dérobée sous le souvenir,

silhouette hors de portée
sous les ruines du village
étirée jusqu’aux cimes
où tu grandis sans fin.

Sous tes vestiges noircis
pousse là une terre neuve,
des maisons aux jardins
qui taisent le labour des chevaux.

Au-delà, tu restes l’ombre vive
des journées de plein été,
dans les bras d’un figuier,
sur la margelle d’un puits,

tant qu’il y aura de l’eau.
  • 6.2.22

La femme au balcon IX

Le soleil arrive sur le balcon par petites touches. Il roule sur la rambarde puis commence à mordre l’encadrement de la fenêtre. Elle n’est pas là. C’est un balcon sans elle. Ne fumerait-elle plus ?

Je n’ose plus sortir. Le gars d’en face est toujours là à m’observer. Il me fait peur. Il a des yeux mauvais, un visage inquiétant. J’en ai parlé autour de moi. On s’est moqués. Mais je sens bien que son regard n’est pas naturel. Il me fixe. Bien sûr, nos fenêtres, nos balcons sont proches mais moi j’évite son regard pour ne pas le gêner. On ne se connaît pas. Il convient de garder des distances sociales même si l’on se retrouve proches physiquement.  On n’a pas choisi cette situation. Mais lui, je sens bien qu’il m’épie pendant que je sors fumer sur le balcon. Pas naturel du tout. Que me veut-il ? Je ne suis pas tranquille. Je vais descendre dans la rue pour fumer, désormais. Après tout, je n’ai qu’un étage à descendre. 

Elle n’est plus là. Ce n’est pas qu’elle me manque. Enfin, peut-être. J’ai essayé un temps de l’ignorer mais je n’y arrive pas. Elle m’obsède. Jusqu’à son absence. Surtout à cause de son absence. Deux jours que je ne l’aie pas vue. Elle n’a pas pu arrêter de fumer du jour au lendemain. C’est une grande fumeuse, le sevrage ne peut pas être aussi radical. Elle n’est tout simplement pas chez elle. Voilà tout. Il ne faut pas en faire un drame. 

Descendre pour fumer, oui mais je ne peux pas laisser les enfants seuls dans l’appartement. Ma fille est suffisamment grande mais mon fils en profiterait pour faire de bêtises. Mais qu’est-ce qu’il a, ce gars, à me mater comme ça ? 

Le soleil change de balcon comme résigné de n’y voir personne. Une ombre s’échappe de sa fenêtre. Il me semble apercevoir une silhouette l’entrouvrir. Mais ce n’est qu’un effet de réverbération sur la vitre. Voilà que j’entends sa voix dans la rue. Je la reconnais. Je sens l’odeur de sa cigarette. Elle est bien là mais ne sort plus sur le balcon. Pourquoi ?
  • 5.2.22

L'homme de peu XXI

XXI

S’étonner de la plaine sans toi,
du toit vide de la montagne,
des terres sans vignes,
des coteaux soudain si ternes,

une brume définitive
sur les pages non coupées
d’un livre que l’on n’aura jamais lu,
une stèle de silence.

Des mots, rien que mots
rangés dans un tiroir
au sein d’un vieux meuble
dont on a perdu la clé.

Inventer ce qu’aurait pu être
tes quatre-vingts sourires,
ta vie dans l'ordonnancement
des choses communes :

un grand-père avec l’œil
frisotant qui aurait aimé
petits-enfants et arrière toute
sur la peur de l’abandon,

une figure à admirer,
un chat un peu sauvage
posé sur tes jambes,
seul à savoir t’accueillir

dans la paix de l’ancien.
  • 4.2.22

La femme au balcon VIII

Je la ressens. La fenêtre magnétise mon corps et je ne peux m’empêcher de tourner le regard vers elle. Le balcon, la fenêtre s’ouvre, elle sort, s’assoie. C’est un jour sans fin. Des heures sans fin. Des cigarettes sans fin. Je la ressens. J’en arrive à deviner son humeur à ses gestes, à sa façon d’ouvrir la fenêtre, de la refermer, de s’assoir, de se lever. À ses sourires qu’elle tend à son écran de téléphone.  
Aujourd’hui, elle est calme. Sans ses enfants. Semaine impaire, ils ne sont pas là mais avec leur papa. Je les ai entendus dimanche dans la rue quand elle les a salués depuis le balcon. De la tendresse dans l’air, de celle qu’on pousse avec la main.
Elle est calme, je le ressens et je suis calme.
  • 3.2.22

L'homme de peu XX

XX

Exister sans toi revient
à huiler de vieux rouages,
tous les engrenages sont grippés,
à chaque cran un cri.

Dans le froissement
d’un vieux papier calque
sur une table en formica,
dessiner entre les craquements.

Malgré la minceur du fil,
être la coupe nette du lien,
ce jour où ta bouche
a glissé le dernier râle.

Dans l’oreille la douleur
si expressive de la honte,
t'entendre souffrir
et mourir pour si peu.

Chaque jour déglutir les mots
pour ne pas dire la colère,
refaire les derniers gestes,
poser la mèche rebelle

et sur ton front un baiser.
  • 2.2.22

La femme au balcon VII

J’ai abandonné l’idée qu’elle disparaisse. Je veux dire que mes actions auprès de l’agence immobilière et du syndic aboutissent. Personne ne comprend la gêne que cela occasionne. Tant pis, je vivrai avec la femme au balcon et ferai tout pour m’en détourner. L’ignorer sera mon remède. Je me concentrerai sur les petits désagréments que l’on peut rencontrer dans un logement en location et qui sont reconnus comme tels par l’agence et le syndic. 
Aujourd’hui, le bruit de l’eau - goutte à goutte lancinant - qui court dans les tuyaux reliant les radiateurs. Demain, la mauvaise isolation des fenêtres qui fait grimper ma facture de chauffage. Plus tard, le faux contact lorsque je presse l’interrupteur du couloir. Il ne me faudra pas oublier le voisin qui met en route sa machine à laver tous les samedis à six heures trente. Voilà de vraies revendications de locataire. 
Je ne regarderai plus la femme au balcon fumer toutes les heures. Je ne chercherai plus à changer les choses. Je ne m’offusquerai plus lorsqu’elle se coupe les ongles des pieds à deux pas de ma fenêtre. Je n’écouterai plus ses conversations téléphoniques ni ne chercherai à connaître quelle application elle fait défiler sur son écran, pas plus que ce qu’elle écrit sur son grand cahier bleu. J’ignorerai jusqu’à son existence même. Il faut que je sois fort. 
Mais j’ai peur qu’elle me manque.
  • 1.2.22

La femme au balcon VI

« Je réfléchis et quand tu préciseras ce que tu veux, tu me diras ! » 
Ce sont ses mots avant de refermer la fenêtre sur le nez de son fils et de s’assoir sur la caisse en bois. Deux clics rapprochés : le frottement des pierres du briquet s’échappe comme le pépiement nerveux d’un oiseau. Puis c’est la première bouffée de cigarette qui délivre.
Elle a posé son cahier sur les genoux et lit en tournant rapidement les pages. Elle est sortie sans plaid cette fois-ci mais avec un gros pull fuchsia qui fait mal aux yeux.
Je suis hypnotisé par son scintillant, lumière froide et flashs roses mélangés. Les couleurs forment un halo autour du balcon. La fumée s’en échappe, dégouline dans la rue pour arriver jusqu’à ma fenêtre. Elle lit et fume, fume et lit. Elle fulmine. J’imagine ses yeux se révulser. Elle s’énerve contre son fils qui gratte à la fenêtre. Qui arrive à l’ouvrir et pleure et crie et pleure et crie. Excédée, elle écrase sa cigarette fumée à moitié, se lève, rentre et claque la fenêtre. Les pleurs s’éloignent. Un bruit sec, ce n’est pas un baiser. Et le silence encore un peu rose dans la rue.
  • 30.1.22

La femme au balcon V

Elle n’a pas compris ma demande. La gestionnaire de l’agence immobilière m’a enfin répondu. Elle n’a pas compris ma demande. J’avais pourtant été clair dans l’énoncé du problème mais comme je m’en doutais, elle n’a pas pris ma requête au sérieux.
Elle ne peut rien faire. La femme au balcon a le droit d’être sur son balcon. Elle ne peut rien faire. Bien sûr qu’elle a le droit mais pas tout le temps !
Enfin, à mon avis, la gestionnaire a également un appartement pourvu d’un balcon avec un vis-à-vis sur un autre balcon. Elle, aussi, est une femme au balcon. Je me demande même si je ne suis pas en train de découvrir un vaste mouvement néo-féministe de balcon. Organisation qui utilise les balcons comme lieux de revendications contre le patriarcat et mène depuis leurs hautes positions, un combat aussi féroce que psychologique envers tous les hommes installés dans les appartements d’en face. Je ne vois que cette explication à cette réponse laconique et méprisante. Elle a même osé écrire que j’étais de mauvaise foi. Que j’avais bien vu lors de la visite des lieux que l’appartement donnait sur un immeuble avec des fenêtres et des balcons. Elle me prend pour un idiot. Oui, je l’ai vu mais il n’était pas question que se tienne au balcon juste en face de ma fenêtre un sitting quasi permanent d’une des plus assidues militantes de son mouvement !
Je vais saisir le syndic et demander un avancement de l’assemblée générale. Il faut que le monde sache.
  • 29.1.22

L'homme de peu XIX

XIX

Il y aura la balafre du manque,
les affres du passé agrippés
comme une tique à la peau
de l’adolescent éternel,

celui qui regarde l’homme,
arpenteur de la mémoire,
buriner sans cesse le présent
comme un marteau-piqueur.

Il y aura l’écran où flottent
les répliques d’un vieux film,
d’un western avec John Wayne
qui arrache aux vils indiens

leur dernière dignité d’homme,
cette virilité dans tes yeux
de cow-boy de pacotille,
un verre de whisky et un colt.

Il y aura la femme de peu,
une amnésie encore en vie,
ses plaintes étouffées
sur le chemin des années,

aujourd’hui soulagée du poids
de ton ombre sur son dos,
ici bas pour effacer ta trace
de ce qu’elle a enduré

jusqu’au bout du film.
  • 29.1.22

La femme au balcon IV

11h10. Elle sort sur le balcon pour la troisième fois, aujourd’hui. Particularité : elle n’a pas son téléphone sur lequel elle aime glisser ses doigts. Elle a pris un cahier, un stylo et elle écrit. Constance : elle fume de l’autre main.
Son plaid blanc posé sur ses épaules vire au gris et fait des peluches. Elle en a deux ou trois dans les cheveux qu’elle a ramassés dans un petit chignon. L’air est frais, juste assez pour augmenter le petit nuage de fumée qui sort de sa bouche. Il reste un temps au-dessus de sa tête comme pour exprimer ses soucis qui fulminent à l’intérieur. 
Qu’est-ce qu’elle écrit sur son cahier ? Pourquoi reste-t-elle sur le balcon alors qu’elle a désormais fini de fumer ? Pourquoi la gestionnaire de l’agence immobilière n’a pas encore répondu à mon mail ?
  • 28.1.22

La femme au balcon III

Je ne l’ai pas encore vue aujourd’hui. Il est neuf heures. Elle ne devrait pas tarder. Son premier passage est aux environs de neuf heures trente. La première cigarette. De toute façon, je la sens. Pas la cigarette, mais sa présence. 
La femme bien qu’au balcon d’en face est proche de ma fenêtre. Seule la rue, étroite, nous sépare si bien que j’ai l’impression qu’elle apparaît dans mon salon. Je la ressens, je tourne la tête vers la fenêtre et elle est là. Comme un fantôme familier soufflant dans le petit matin sa buée de nicotine sur mes carreaux. 
Il m’arrive même de la ressentir avant qu’elle n’arrive. Je me dis : « Tiens, elle va sortir. » et immanquablement, elle sort. C’est tout de même gênant d’avoir un fantôme aussi obsédant chez soi. Je me demande s’il est encore temps d’en avertir la gestionnaire de l’agence immobilière. Il faudrait que je l’appelle ou lui adresse un mail avant qu’il ne soit trop tard.
  • 27.1.22

L'homme de peu XVIII

XVIII
 
Mais rien ne dira le présent,
l’odeur du bois, des feuilles,
l’attente dans la clairière
autour d’un feu sans âme,

des pierres dans la gorge
et l’absence comme tombe
pour des lendemains à enterrer
à grands coups de pelle.

Personne pour soigner
la peine qui surgit
du papier peint jauni
et de ses fleurs oranges.

Seul un coup de canif
saignant la mémoire
pourra décoller du mur
toutes nos aspérités.
 
Passer à la chaux vive
les moments perdus,
partir avec les résidus
de colle qu’on traîne

entre les oreilles,
entre les valvules
d’un cœur qui étouffe
et te rattraper au plus près

pour toucher le peu de vivre.
  • 26.1.22

La femme au balcon II

La femme au balcon doit avoir entre trente et quarante ans. Ou alors les deux. Parfois trente, parfois quarante. Elle semble même plus âgée, certains jours. Enfin, je n’en sais rien. Je ne la vois que de profil, toujours le même, le profil droit. Car le balcon est exiguë et qu’elle peut difficilement se placer autrement que de profil. Pourquoi le droit ? Parce qu’elle a agencé le balconnet avec une caisse en bois pour s’assoir. Et que cette caisse est placé du côté droit du balcon et qu’un arbuste défraîchi trône sur le côté gauche. Voilà. 
Entre trente et quarante ans, c’est une fourchette large. Il me faudrait la resserrer. C’est difficile de cerner l’âge de quelqu’un que l’on ne voit jamais de face.
Aujourd’hui, pour la première fois, j’ai entendu sa voix. Une voix grave avec un accent qui n’est pas d’ici. Je veux dire avec un timbre et un phrasé qui n’appuient pas sur la fin des mots. On dit : un accent pointu. Une voix plutôt rocailleuse et forte notamment lorsque, depuis le balcon, entre deux bouffées de cigarette, elle entrouvre sa fenêtre pour crier sur ses enfants.
Cela ne m’a pas aidé pour affiner la tranche d’âge. 
La femme au balcon fume et n’a donc pas d’âge certain. Vit avec deux enfants les semaines paires et sans enfant avec un homme les semaines impaires. Je le sais car ces semaines-là, ils sont deux à fumer sur le balcon. J’aurais dû le mentionner sur l’état des lieux.
  • 25.1.22

L'homme de peu XVII

XVII

Un oiseau sortira de son arbre,
un pépiement pour l’oracle.
Ce jour-là réécouter l’absence
dans le bruissement des feuilles,

voir dans le ciel des hirondelles
la part d’amour qui vole jusqu’à nous
comme autant de virgules
pour reprendre souffle.

Entre les mots étouffés
et les vides abyssaux,
sentir que le peu nous manque,
que la langue nous manque

pour dire la détresse
des jours sans lumière
sous la lampe d’écriture
à compter les années de deuil.

Jusqu’au plus haut des vertiges
où nous regarde la pente abrupte,
réduire l’espace entre nous
et soigner la mémoire infirme,

regarder le gouffre sans ciller,
saigner nos veines pour lever
toute parole dans le chaos
des chairs battues de peine,

soulever et trembler encore.
  • 23.1.22

La femme au balcon I

Je vis dans un appartement avec vue sur une femme au balcon.
Ce n’est pas mentionné dans le bail mais la femme au balcon a été livrée avec les clés. Je ne l’ai pourtant pas inscrite dans l’état des lieux. J’aurais pu : présence d’une femme au balcon d’en face. Comme on stipule habituellement en bas de page, les petits inconvénients ou défauts d’un logement : carreau cassé dans la cuisine, radiateur qui goutte ou crépi écaillé dans le coin de la chambre. Je ne l’ai pas fait. Pourtant, elle était bien là dès le premier jour et désormais plusieurs fois par jour. À environ une heure d’intervalle, elle sort sur son balcon pour fumer et quel que soit le temps qu’il fait. Quatre à cinq minutes où elle tire nerveusement sur sa cigarette en regardant droit dans le vide de la rue ou fixée sur son téléphone à balayer quelque réseau social à haute capacité d’absorption.
J’aurais dû la mentionner dans l’état des lieux car dans ces moments-là, les lieux ne sont pas dans le même état.
  • 22.1.22

L'homme de peu XVI

XVI

On attend les anniversaires
qui font la pluie sur nos joues
et revenir la tendresse oubliée
dans des sables mouvants.

On cherche tes pas dans les allées,
ébranlés par l’atavisme,
ton corps brisé dans le miroir
que ton œil suit dans le noir.

Sous les débris de verre,
nos cœurs harnachés au vide,
on croit aux fantômes
quand la tempête se lève.

On est effarés d’être,
des descendants de peu,
penchés sur ton visage
à compter les coups des années.

On oublie les silences
dans les volutes de cendres,
dans le bruit on s’agenouille
devant le granit scintillant.

Face à l’homme de terre fragile,
aux traits oubliés de l’aïeul,
à la voix qui s’évanouit
dans nos souvenirs de brume,

on fait suivre nos vies.
  • 18.1.22

L'homme de peu XV

XV

Depuis toi, le vent a soulevé
tellement de poussières.
La mémoire a formé des strates,
de la suie sur les yeux du monde.

Un fatras de discours aveugles
saute dans une mémoire sépia
comme autant de cailloux
lancés sur un lac de tendresse.

En attente du ricochet heureux,
l'exégèse de l’homme de peu
est muré dans le silence,
plus rien ne bouge sous les mots.

Ils habitent l’odeur de naphtaline
au creux d’une armoire close,
paroles piégées entre les piles
de draps vieux et paresseux.

L’histoire s’enferme
dans un large linceul de peur.
Personne n’a la clé pour ouvrir,
et aérer ce souvenir de neige,

lui redonner corps et chaleur
hors de sa forteresse de vide
mais toujours le bois craque,
toujours une poussière se lève

sur l’irrépressible besoin de comprendre.
  • 16.1.22

L'homme de peu XIV

XIV

Alors que tous les matins
se lève un brouillard blasé,
que dans ma chair une forêt
couvre la peur de ses ramées,

c’est au bruit de tes godillots
crottés de boue et d’ennui,
qu’une rumeur animale réveille
le souvenir de lourds regrets,

comme le sanglier creuse
la fange à la recherche de l’aube,
toujours aux frontières
de la terre et des ténèbres

à secouer l’absence cynique
séparant ton corps des mots.
Pourtant elle est encore là
ton ombre douce qui joue

au bord du jour, à guetter
dans le vent quelques mots
pour crever le silence
de ta présence brutale.

Depuis des lunes à te rouler
dans les mares de pluie,
chaque lumière est un espoir
à prolonger comme un rêve blessé

pour un peu de paix dans ton auge.
  • 14.1.22

L'homme de peu XIII

XIII

Existe-t-il une méthode
pour faire parler le silence ?
Peut-on ravoir les tâches
laissées sur les non-dits ?

Réaffuter les paroles belles
oubliées au fonds du puits ?
Redire à la montagne haute
les larmes sur les cailloux ?

Peut-on libérer les mots,
oubliés sous les feuillages ?
Les verser en torrents
pour fêter une rivière nouvelle ?

À ces questions foulées,
s’asseoir et penser à toi,
à ce que tu aurais fait
face à ces ressassements :

une dérobade sûrement,
un pied de nez au vent
tout en battant des bras 
pour exprimer la bêtise,

les mains levées au ciel
mimant la prière à un dieu
auquel tu ne croyais pas,
pour échapper à ce qui rendait

ta vie trop nue.
  • 12.1.22

L'homme de peu XII

XII

Mais quel visage donner
à cette présence sauvage
sans tomber dans la facilité
de faire de toi un miroir.

Si le courage avait compris,
il aurait créé un courant,
large fleuve où ton âme
aurait trouvé la paix

sans heurt, sans domination,
un modèle du peu,
à égale tension des autres
dans l’échange et la symétrie.

Mais la fatigue l’a asséchée
faisant de ta fuite une faiblesse.
Homme de honte rongé
par un déficit d’éloquence,

perdu sous l’ombre
des phraseurs ostentatoires,
ramené sans cesse à ta condition,
ton image demeure floue

sous des tonnes de boue,
aucun reflet possible
tant que le regret sévit
dans la frustration sourde

de ne saisir que des contours.
  • 10.1.22

L'homme de peu XI

XI

Tu remontes du gouffre
à l’aide de bribes d’instants,
nœuds fixés sur la corde
comme autant de boucles

à démêler pour raconter
l’histoire d’une existence
masquée par la pudeur.
Il faut libérer ton langage,

celui qui fut mal logé 
dans ta bouche atrophiée, 
rompue à la mécanique 
des mots automatiques. 

Faire lac des petites mares
au creux de ton ventre,
toucher le fond de ta pensée
restée sans langue pour dire,

empêchée par la tâche
d’être toujours cet homme
à qui l’on ne réclamait
que force et courage.

User la corde pour savoir
où se cache l’interdit originel,
la cause liminaire de la misère,
le premier collet qui t’a étranglé

te laissant à jamais la gorge serrée.
  • 8.1.22

L'homme de peu X

X

Tu es né sur des terres pauvres
au bord de pentes escarpées,
un précipice sous tes pieds,
ton corps dans l’équilibre,

le regard au loin sur les plaines
comme un paradis impossible.
Tu as vécu dans cet espace ténu
entre la chute et l’envolée,

l’impotence et l’éclat,
le corps secoué de mélancolie,
l'épuisement pendu aux lèvres
sans y céder complètement.

La lutte était ton chemin
sans penser l’abîme et le vertige.
À marcher sans passion
dans le creux des fièvres,

tel un automate sur des rails,
tu as tracé un réseau
de lignes faibles sans angles
où mesurer la mémoire.

Reste la carte des pas
sur la falaise de l’homme de peu
à qui tendre une corde
pour sauver le souvenir

de l’éboulis des rêves.
  • 6.1.22

L'homme de peu IX

IX

De cette vie tu auras consommé
l’ivresse sous des soleils brûlants,
ta peau, palimpseste ouvert
aux mains de la montagne,

seule à déchiffrer les ratures,
l’oscillation de tes errances
sur une terre de silence partagé.
On y lit tous les mots

que tu n’auras jamais dits,
la carte de ton chemin
dans le brouillard des vallées,
le parcours de ton âme

leurrée par la gaieté du vin
et ses vapeurs lourdes.
Une absence creusée dans la peau
qui toujours parle au souvenir,

dans le gloussement de l’eau
au sortir des sources claires,
dans les branches de chênes
quand le vent imite ton souffle,

sous les poutres des caves
où claque le flacon de vin
au saut du bouchon de liège,
une complainte profonde

dont la nature toujours se gorge.
  • 4.1.22

L'homme de peu VIII

VIII 

Près de vieilles braises,
dans les histoires séculaires
que s’échangent les arbres,
tu deviens une réminiscence.

On te rencontre dans les passages, 
dans l’ombre tu es l’éclair entre le ciel 
qui borde les chemins de vignes  
et le mouvement des récoltes. 

Dans des caves mortes de moisi, 
vieux bourru perdu dans son bleu,
tu croises le fer avec des fûts remplis
de vin comme ta vie à sang.

Ça sent l’alcool, le pif de l’oubli, 
on se souvient de toi exsangue, 
de ces jours trop pleins amassant 
une lie de fièvre sous les paupières, 
 
hagard dans les travées noires
où se pressent les dérives,
la conscience prisonnière
du fruit et de la vis sans fin.

Le bois des tonneaux gonfle l’esprit,
la fatigue reflue par vagues longues
à la faveur de plusieurs verres de rêve
qui deviennent vite goulot à la bouche

pour tenir la vie hors de toi.
  • 2.1.22

L'homme de peu VII

VII

Seule la terre se souvient
de toi l’homme de peu,
des journées abattues
sous un ciel tendu de muscles.

Le labeur assomme les pensées,
plus rien n’affleure que le présent
à donner le fruit aux maisons
des gouvernants qui exigent 

de toi la douleur sur les cailloux, 
de toi le meilleur de la force,
de toi la parfaite servilité,
de toi le corps au mépris du chef.

Tu en as sarclé des tertres d’argile
sous un soleil qui écrase la tête
pour que naisse la couleur du vin
à vider dans la gorge des grands.

Porteur d’eau bleue,
chercheur d’or en toc
pour la gloire d’un parterre
d’hommes sans compassion,

d’esclavagistes à la chaîne
installés à des chaires d’orgueil
pour qui être et jouir se résument
à produire de la tonne

sur le dos des comme toi.
  • 30.12.21

L'homme de peu VI

VI

Tenu par des berges invisibles,
La terre nourrit ta présence,
elle seule donne récit
des temps où tu étais jeune

à chercher la mûre parfaite 
sous les ronces de l‘arbre,
à épier au-dessus des toits
le meilleur ciel à saisir,

en quête de l’azur sublime
capable de soigner la plaie,
d'être source où s’abreuver
pour calmer la souffrance.
 
Fatigué de tendre la nuque,
tu as baissé les yeux,
de nuées recouvert le chemin,
(toi qui voulais le ciel sans nuage)

Tu es resté le bouffon d’une chimère,
pieds rivés au plancher des bêtes,
des pauvres et des vassaux.
Tu as vécu le manque,

un seul bleu sillant tes veines
pour toute idée de la beauté
d’être au monde des vivants,
sujet des seigneurs qui élaguent

le rêve à la serpe des promesses.
  • 28.12.21

L'homme de peu V


Animal agité par la mort 
que ton corps ne craint plus, 
tu es l’âme de peu qui traîne 
nos regrets comme des grelots. 

Esprit éveillé aux autres,
débarrassé des doutes,
tu parles et nous cherchons
à savoir si tu renais

du babil délicat de l’oiseau
ou du nuage né de l’effroi du ciel,
de nos peurs changées en espérances
ou de nos manques inavoués.

Sous le soleil qui trouble la terre,
dans l’éclat qui éclaire la feuille,
à travers la peau des rivières,
on se prend dans les remous de ton chemin.

Là-haut tape trop fort nos visages,
dissimule nos pensées abruptes.
Alors tu remets lentement à la brume
les questions et l’avenir des saisons

sans que l’on sache où tu vas.
  • 27.12.21

L'homme de peu IV

IV

Que de la terre dans la terre,
tu te charges en calcaire.
Tu es de chaque pelletée
un fantôme dans la vallée. 

Sur toi la mémoire bute
comme la charrue sur la pierre.
Sur ton corps de marbre,
s’écrit une nouvelle histoire.

Personne ne la comprend,
n’entend les pas qui continuent,
ne sait comment cette force minérale
se fait présence au-delà de nous. 

Homme de rien uni à jamais
à la forêt et à ses arbres.
Compagnon des bruants, des geais,
plus rien ne te tient sur terre. 

Mais tu hantes les frondaisons
et pour longtemps tu parles :
j’existe dans la clairière 
où un galet dit mon nom 

là au milieu des cendres,
vestiges de vos feux de joie, 
ici dans le chahut de l’arbre 
se donnant aux vents mauvais, 

là dissimulé dans vos cœurs.
  • 26.12.21

L'homme de peu III

III 

Personne ne vient relever
le vent sur cette terre de misère,
regarder le visage de ta veuve,
à son cou soigner les plaies.

Personne ne veut porter
le poids de la charrue,
voir le soc qui a écorché ton corps,
labouré ton ventre jusqu’à la fin.

Personne ne voit en toi
l’affamé enfoui sous la terre,
mais trace dans la mémoire 
que les pas effacent.

L’oubli couvre l’écho, 
ton souffle cède lentement,
à la pression des tempêtes,
à l’érosion des souvenirs.

Ton filet de voix sombre
dans le chaos des gorges
où coule un torrent d'abandons,
parmi d’autres abandons.

Voix parmi les voix des oubliés,
tu es l’homme à répandre
sur le sol trop blanc de pierres,
tu deviens le terreau de ton fils

pour combler les sillons orphelins.
  • 25.12.21

L'homme de peu II

II 

Tu es toujours l’homme de peu,
celui qui vit dans la combe du jour,
dans les fourrés où glapit la hase,
dans les ruisseaux où coule la boue.

Un bol d’argile dans les poumons,
fait vibrer ta pomme d’Adam.
Tu déglutis sans cesse la peine
que la montagne garde dans ton creux.

Tu lui tends ton silence 
à coups de pioches dans les reins.
A vouloir l’étreindre sans cesse,
tu la meurtris, tu te meurtris. 

Ton chagrin passe sur les cimes,
ne survit que l’écho du souffle
à jamais ronflant de ta voix
comme un souvenir par les vents.

De vallée en vallée, on l’entend
s’égosiller de ta fatigue d’homme,
pleurer sur les pentes longues
ce qui reste de ta pâle rumeur.

Une plainte que peu écoutent,
seul l’errant en suit la trace
dans les bois, sous les fougères
dans la foule des animaux.

La montagne a ton visage triste.
  • 24.12.21

L’homme de peu I

I

Ton œil file sous la paupière, 
une fatigue éteint ton regard.
Rien ne bouge dans la chambre,
seule ton ombre attend un geste,

de ta part, un mouvement, 
une grâce à qui répondre : 
tu existes encore sur le toit 
où l’oiseau espère l’appel du matin.

Celui que tu ne siffles plus 
depuis que tu as sombré loin 
des toits et des oiseaux 
des chants et des champs

depuis que la fièvre t’enferme, 
depuis que l’hiver a ôté 
de ta tête ce feutre lie-de-vin 
qui protégeait du mauvais jour.

Ton front a pris l’eau, 
la sueur a coulé sur ton visage, 
laissant l’aube suppurer 
son goût de beurre rance.

Ta nausée est un lait caillé 
dont la couche ne se perce plus. 
Plus de langue pour goûter 
la vie au seul lieu où tu te tiens : 
 
une chambre aux murs de douleur.
  • 23.12.21

Un cri d’enfant

Une sirène de pompiers 
Le rideau tremble à la fenêtre 
Entrouverte la pluie écoute 
Le passage des heures 
Le signal de la faim 
Plus près la porte voisine 
Ouvre sur un cri d’enfant 
Sous le paillasson surgit
Une mélancolie d’avant

  • 18.12.21

Place de la Comédie

La ville a pour quelques semaines laissé tomber son bleu de travail. On a lavé les vitrines, gratté les murs, limé les ongles des trottoirs et maintenant la rue s’habille pour les fêtes. Lumières sous les paupières, les fenêtres commencent à clignoter de quelque joie chaude qu’on pensait oubliée. Des installations cosmiques sont descendues sur la place de la Comédie. Des arbres gigantesques ont poussé si vite que leurs branches prennent feu dès la nuit tombée. Le décor est planté, on entend les trois coups qui marquent le début de la pièce de théâtre : entrez comédiens masqués, consommateurs gelés ! On a encore de la place pour se mettre du gras sous le coeur !
  • 11.12.21

Traverser la ville

Il faudra encore aujourd’hui inventer les grands paysages qui me manquent. Traverser la ville, la tête dans les montagnes, le corps dans la forêt. Croiser autant de chiens errants que d’hommes ou de femmes aux yeux révulsés. Leur promettre une fortune sous un grand arbre, une vie pleine de collines et de champs à perte de vue. Les entendre aboyer pour réclamer leur pitance, tenus par une faim que je connais pas. Voir dans les grands pylônes qui éclairent la ville, ces arbres millénaires sous lesquels ils pourront se regrouper et mélanger leurs palabres aux grands rêves d’espace.
  • 2.12.21

Il guette le blues

Dimanche après s’être brossé les dents a mordu dans son pain quotidien. De là, le silence a rendu l’âme aux choses qui aiment les secrets. Petites failles invisibles dans lesquelles désormais il se vautre, les pieds en éventail et le cœur léger. Un café, un livre, un peu de musique. Buddy Guy crache un son électrique dans le salon.  Il guette le blues qui tombe en petites gouttes et puis c’est tout.
  • 28.11.21

Tocs et trilles

Masqué de très près à s’en faire ressortir les joues par-dessus l’élastique, un homme sort de sa voiture, la ferme d’un coup de télécommande. Bip puis écho de phares. Maintenant debout sur le trottoir, souffle et fait trembloter le papier du masque comme jouerait une fleur en tulle au bout de son bâton. Souffle puis met ses mains dans les poches, les ressort, les frotte l’une contre l’autre énergiquement. Ressort la télécommande, vérifie que les portières soient bien fermées, celle de devant, celle de l’arrière. Piétine un peu sur le pavé. Souffle dans son masque, se gratte l’arrière de la tête, se lave à nouveau les mains dans l’air. Rouvre la voiture. Bip puis écho de phares. Souffle, ouvre la portière, se penche, se relève puis referme. Bip, écho de phares, se gratte, agite les mains, vérifie les portières, piétine. S’arrête, attend. Fait le tour du véhicule.
Sur le balcon au-dessus de lui, un oiseau se pose sur la rambarde. Un trille, l’oiseau agite ses plumes, pique deux fois la peinture déjà écaillée. Un autre trille sonne le départ, il s’envole.
L’homme lève la tête, une larme s’échappe. Il part.

  • 17.11.21

De l’enfance, je retiens le ciel qui se mascare

De l’enfance, je retiens le ciel qui se mascare. J’aimais ce verbe qui pourtant annonçait l’arrivée d’un orage ou pour le moins la pluie dense comme le sont les gros nuages qui s’emparent du ciel. Et par extension, mascarer s’appliquait dans la bouche de mes parents à tout ce qui dans la vie pouvait se couvrir de sombre ou donnait signe avant coureur de défaites voire d’échecs cuisants. Dès lors, « ça se mascare » était un refrain assez régulier. Mes bulletins scolaires de trimestre en trimestre se mascaraient. Lorsqu’il m’arrivait d’esquiver la vérité pour ne pas dire de mentir éhontément, j’avais devant ma mère le visage qui se mascarait. Et quand la mort approchait de trop près un parent, un ami, une connaissance, le meilleur euphémisme ne pouvait être autre chose qu’un ciel de vie qui se mascare.  
Mais ce verbe, utilisé à tort et à travers, trouvait surtout en moi l’écho artistique qui faisait tant défaut à mes parents. Mascarer était peindre, certes pas de la meilleure couleur qui soit mais l’employant, je les imaginais toujours en train d’esquisser dans le ciel ou sur des visages un joli barbouillage de mots qu’eux seuls savaient réaliser.
  • 13.11.21

Les voix qui m’appartiennent

Je compte les voix qui m’appartiennent
dansent dans ma tête
des pas de deux 
des pas de passage
de l’un à l’autre 
mouvement immobile 
des quelques cellules
blanches puis noires
qui à la fois me contiennent 
et dans lesquelles je m’enferme
  • 10.11.21

Bouche d’ombre

Un fil électrique court sur le mur d’en face, tremble sous le regard. Une bouche d’ombre apparue grâce au déplacement du voisin du dessus, le tire vers elle puis le prend entre les lèvres comme s’il s’agissait d’une paille. 
Regarder, c’est déjà changer le réel.
  • 4.11.21

J’habite une petite ombre

Le temps roule dans la rue 
au son des butées mécaniques
écho contre écho entre les murs

L’après-midi est presque nuit
j’habite une petite ombre
la ville ouverte à mes pieds

Je prends un livre, le quartier 
puis le monde – maintenant
tout roule en automatique 
d’un bord à l’autre de la pluie
  • 30.10.21

Cligner longtemps

Écrire le jour qui vient 
Paupières fines à la première 
Lumière 
Ombre qui suit 
Il suffit de cligner longtemps 
Et la fenêtre s’ouvre 
Offerte comme un fruit
  • 28.10.21

L’envol et la suspension

une fois de plus
le jour traîne des pieds
il faudrait apaiser la mémoire
tenir l’oubli comme une promesse
faire silence de tous les bruits 
en appeler à l’oiseau de passage
et de lui tenter de comprendre 
l’envol et la suspension
pour un peu soulever la poussière
qui colle à nos souliers
  • 24.10.21

Je vois le jour se faufiler

Je vois le jour se faufiler 
sous la porte aussi fin
qu’une feuille de papier. 

Dehors la rue s’ébroue 
encore sous l’emprise
des tenailles de la nuit. 

La bascule semble incertaine 
tant la lutte est acharnée 
entre cendres et lumière.  

Il n’y a durée que pour celui
qui regarde posé sur le fil,
les autres vont hors du temps.
  • 15.10.21

Il n’est pas si mal d’être là

il n’est pas si mal d’être là
entre deux pensées fugaces
le visage clos ni heureux ni triste 

c’est
jeter
une 
pierre
dans un puits 

et attendre

que
l’écho
remonte

remonte
l’écho 
qu’

il n’est pas si mal d’être là
à ne rien espérer d’autre 
que la prochaine respiration
où durant le puits raconte l’eau
  • 9.10.21

Comme un coup de poing

L’heure bleue s’accoude au ciel,
commande une bière
avec quelques amuse-bouches.

C’est là entre deux rincées
qu’un éclair forme un creux
dans le ventre du temps.

Comme un coup de poing,
une vieille tristesse pincée
vient remettre la sienne.
  • 2.10.21

Je déclare officiellement la saison des plaids ouverte

Le matin a des boursouflures sur le visage. Un air aiguisé comme un couteau de boucher traverse la fenêtre. À la vue de sa gueule à repasser, je me dis que l’éboueur est trop vieux pour ça. Quatorze degrés pointent le bout de leur nez comme s’ils étaient de vieilles connaissances. Sur le balcon d’en face, la voisine a troqué son short contre un pyjama jaune poussin qui fait office de phare dans le petit jour encore gris. Je déclare officiellement la saison des plaids ouverte.
  • 24.9.21

Voyez-vous les ombres

Voyez-vous les ombres sur le mur qui montent. Les maisons, les dents que ça leur fait, agressives comme diable prêt à sortir de sa boîte.
Voyez-vous la danse macabre, l’écueil de vivre sous les pas de l’ombre. Les toits, les tuiles que ça leur fait, accidents perdus sous le chemin de nos petites catastrophes.
  • 19.9.21

Rien de vraiment important mais je le garde

Partir c’est mourir un peu. On dirait un vers de poète. Et c’en est un d’Edmond Marie Félix Haraucourt. Voilà pour l’emprunt, il ne m’en voudra pas ;  il est mort, beaucoup. 
Déménager c’est mourir un peu. Aussi. Parfois. Faire mourir ce qui finalement ne marchait pas droit., ce qui déjà faisait mourir un peu. Passer à autre chose, faire taire les angoisses et recommencer. Mais voilà déménager, c’est se souvenir beaucoup. Ressortir les vieux cartons, dissiper la poussière, souffler sur des jours anciens, tomber sur les mots doux de l’aimée, rester là devant comme un imbécile, mourir des yeux en laissant tomber un peu d’eau puis déballer beaucoup ce qui reste, ce qui revient, ce qui ne sera plus. 
Partir c’est mourir un peu. Edmond a raison. Retenir ce qui part n’est pas la meilleure façon de vivre. Laisser aller tendrement  en gardant plein de cartons dans le cœur : rien de vraiment important mais je le garde.
  • 11.9.21