On compte les absents sur la jetée

Les heures, ces bouées 
auxquelles on s’accroche 
pour penser nos jours,
les faire voler sur les vagues. 

Et quand vient le soir
on compte les absents sur la jetée,
pièces mouvantes d’un puzzle 
trop grand pour nous. 

Nous restent l’écume, le vent
et les ellipses molles 
que l’on imagine prouesses
à noter dans la boîte à souvenirs.
  • 10.7.20

Il fait un jour à laisser l’été suivre sa ligne

Il fait un jour à laisser l’été suivre sa ligne.
Lentement, sous l’ombre d’un petit pont, un piaf du bec se déplume en regardant les rares promeneurs passer sur la berge. On voit sur la rivière la ligne d’un pêcheur qui tremble dans les vapeurs du ciel. Plus loin, sur les talus, des arbres ont soif et dressent leurs bras chétifs pour implorer le grand pardon. De l’eau sous cet été de tôle brûlante ! Il en faudrait à foison pour étancher les lueurs fauves qui traversent nos fronts. On regarde l’oiseau, la rivière, les arbres et la saison s’épouiller. 
Il fait un jour à laisser l’été suivre sa ligne.
  • 9.7.20

Qui des deux ?

Qui du haut sapin ou du frêle ruisseau nous émeut le plus ? L’un nous rappelle à nos âges par son tronc découpé en lamelles de dizaines d’années tandis que l’autre, sage venu des plus hautes cimes, coule depuis bien plus longtemps que nous.
La majesté forestière qui tutoie le ciel ou l’humilité du ruisseau qui sous l’été s’assèche ?
La robustesse de l’arbre, son écorce comme peau friable mais inaltérable, sa propension unique à ployer sous le vent sans jamais céder ou le doux filet de l’eau qui trace son chemin sans grand fracas ni démonstration de force ?
L’un et l’autre, sans aucun doute. Tous deux indissociables, étalons de mémoire et de paix. Un couple parfait, détenteurs de l’équilibre naturel, dans la force et la délicatesse, l’aplomb et l’humilité.


  • 7.7.20

L’après-midi a les jambes lourdes

L’après midi a les jambes lourdes
et la tête embrumée. 

Dans le marronnier, une mère
effraie appelle sa progéniture. 

Le vent qui tourne dans la cour 
jour à cache-cache avec les mouches. 

On sent l’herbe fraîchement coupée
et l’heure de la sieste arriver.
  • 6.7.20

Crime du petit jour

Le soleil rase les toitures de zinc,
la ville étire ses longues jambes. 

Derrière un mur, quelqu’un regarde
ce ciel de plomb comme s’il allait flamber. 

L’heure a beau faire la belle,
l’angoisse fait son train. 

Tapi sous l’ombre des grandes tours,

quelqu’un racle sa gorge,
l’œil fendu face au crime du petit jour.
  • 3.7.20

Il fait un jour à tenir le paysage debout

Il fait un jour à tenir le paysage debout. 
On doute de notre regard. Des îlots de réalité qui le composent. Les points et les lignes qui tiennent le tout ensemble ont des tremblements. Petit séisme dans l’appréhension de ce qui se dresse devant nous. Il faut retenir nos langues qui auraient vite fait d’expliquer les petites erreurs du réel. Il y a trop peu d’arbres qui traversent la ville pour nous rassurer. Rien que ce trou sur le trottoir ne présage rien de bon.
Il fait un jour à tenir le paysage debout.
  • 29.6.20

La France a peur

Le soir tombe dans la cuisine,
un civet de lapin frémit sur le feu.

Une odeur de chasse se dégage 
de la grande casserole qui boite. 

Le couvercle se lève puis retombe
comme une cymbale malade. 

A moitié vide, la bouteille de rouge
garde le bouchon heureux.

On entend nos voix se blesser 
contre l’écran du téléviseur. 

Dedans, Roger Gicquel blafard
annonce : « La France a peur ».
  • 28.6.20

Il fait un jour à doubler par la droite

Il fait un jour à doubler par la droite. 
Je m’autorise à brûler les feux pour me retrouver seul au croisement des ombres, près d’un saule frémissant comme une rivière. Je  peux doubler la mise en laissant la nostalgie, goutte à goutte, s’effacer dans le mouvement de l’arbre. Stop. Je retire les mots superflus pour qu’un silence prenne place dans les racines. La pensée va sur les pentes, oublie la route et les codes de bonne conduite. Plus rien d’autre que l’air grisant de l’accélération du rêve, pied au plancher du temps. 
Il fait un jour à doubler par la droite.
  • 28.6.20

Les notes de papier bleu

Je me souviens des notes de papier bleu que tu laissais sur le petit meuble dans le couloir. Juste à côté du téléphone à cadran et au fil torsadé, quelques mots sur des post-it qui jamais ne se détachaient de leur bloc. Un nom, un numéro, une fleur ou un gribouillis que tu dessinais lorsque à l’autre bout du fil, ton interlocuteur parlait trop, ne voulait plus raccrocher, se perdait en conjectures ou en bavardage inutile.  
Je me souviens de ce petit meuble à grosses joues. Toi, tu disais le confiturier, le petit confiturier en bois brun. Aucune confiture bien sûr à l’intérieur mais des blocs et des blocs de petits papiers, des neufs comme des griffonnés : des noms avec des numéros, des fleurs ou des gribouillis d’impatience. 
Je me souviens de ce confiturier lorsqu’il a fallu le déménager. Lourd petit meuble à descendre par l’étroit escalier. Je l’ai vidé du papier bleu qui sentait la poussière. Quelques blocs se sont défaits sur le pavé. Alors, j’ai trié les fleurs d’un coté, les gribouillis de l’autre ; les gens que tu aimais et ceux qui t’agaçaient. 
Je me souviens du tout petit bouquet de fleurs.
  • 27.6.20

Il fait un jour à regarder le bout de ses souliers

Il fait un jour à regarder le bout de ses souliers
Un jour qui sent les petites blessures de l’enfant. La nuit à midi, une honte qui peu à peu nous envahit. Plus un mot ne peut sauver les heures qui passent. Et ça provoque comme une mauvaise ivresse. Le souffle court. Inspirer est une marche, expirer un escalier sans fin. Y penser est une bombe. On pourrait mourir là, écraser par soi-même. On espère juste que le ciel s’ouvre pour quitter ses pieds. 
Il fait un jour à regarder le bout de ses souliers.
  • 26.6.20

Il fait un jour à écosser des haricots

Il fait un jour à écosser des haricots.
Midi surplombe la table de la cuisine. Le soleil par la fenêtre tente de se frayer un chemin dans les rideaux. Il faut tirer le mauvais, clic et clic dans le silence. Quelques insectes se prennent dans le papier tue-mouches. Maman et moi à regarder plus haut que de nos yeux. À s’échanger des paroles molles sur le tapis de cosses. Compter les bouts de nos vies dont on n’a jamais rien dit. 
Il fait un jour à écosser des haricots.
  • 24.6.20

Il fait un jour à croiser des hobbits dans la rue

Il fait un jour à croiser des hobbits dans la rue. 
Sans s’en étonner. Leur parler Klingon en soulevant son masque. Un jour à jouer dans une série B. Sous un ciel vert barré de soucoupes volantes. Rêver allongé dans un pré cuit par l’été avec, au loin, des ballots de paille qui roulent. Serrer des mains à six doigts, claquer dix bises à un inconnu pourvu d’oreilles pointues puis rentrer se coucher dans un lit à baldaquin. 
Il fait un jour à croiser des hobbits dans la rue.
  • 23.6.20

Se prendre pour l’affluent

Maman porte en elle une rivière que papa ignore. Mais papa est le fleuve alors je fais mine de le suivre.
Traverser fleuve ou rivière revient à porter sa petite mare d’enfant, comme un vase rempli à ras bord qu’il vaut mieux ne pas renverser. 
Il ne faut pas se prendre trop tôt pour l’affluent.
  • 21.6.20

Mes yeux qui peignent ses longs cheveux noirs

Son parfum dans le long couloir sombre qui mène à la classe. 

La beauté de ses gestes sur le grand tableau noir. 

Sa chaise sur la petite estrade et le mouvement de sa jupe. 

Son pied presque nu qui dépasse du bureau. 

Sa voix qui monte, belle et grave, pour faire taire les cris. 

Ses mains qui claquent de la poussière de craie. 

Son étrange sourire qui délivre un mystère et ma note au dernier devoir. 

Mes yeux qui peignent ses longs cheveux noirs.
  • 20.6.20

Petit allongé

Les draps propres
à l’odeur de violette
découpent un bout de ciel
depuis la corde à linges. 

Deux longues épingles
font des oreilles de lapin
à l’horizon qui s’agite 
dans une flaque de bleu.  

Et toi, petit allongé 
sur l’herbe fraîche,
les orteils en éventail,
tu voudrais être le vent.
  • 18.6.20

Savoir se baisser un peu

On n’est pas plus heureux ni malheureux qu’avant,

il y a juste une différence de point de vue,
pas le même axe autour duquel le corps tourne. 

On gesticule toujours pour une terre intime,
la même qui résiste aux poids des années. 

Il suffit d’y penser, de savoir se baisser un peu
comme un animal qui passe sous de vieux arbres.
  • 17.6.20

On cherche le bon terrain

On cherche le bon terrain
pour placer les poteaux. 

Deux cailloux
sur deux casquettes feront l’affaire.

Le public déjà applaudit,
c’est la base le sang tout sourire. 

La pelouse est un peu rousse,
nos pieds sans crampon,

tant pis on glissera
comme Platoche ou Tigana.
  • 16.6.20

Même ombre qu’avant

Le soleil n’a plus la même ombre qu’avant. Devant la porte, on le sent bien. Le pavé est encore brûlant alors qu’il est déjà vingt-deux heures. 
Tu dis ça après avoir bu une gorgée de cette bière trop fraîche, en montrant le trottoir où le goudron s’étale en purée de poix. 
La bière n’a plus le même goût qu’avant. Et elle est plus petite, en plus. Avant trente-trois centilitres, maintenant vingt-cinq. Ils se moquent de nous, ces brasseurs, pareil que ce soleil. 
Tu dis ça en brandissant ton poing vers le ciel, vers toute une brasserie de nuages qui t’énerve. 
Le soleil et la bière me tapent sur la tête. Avant je pouvais boire et rester dehors en pleine cagne. Aujourd’hui, pauvre de moi, je ne suis plus la même ombre qu’avant.
  • 15.6.20

Tu comprendras plus tard

Il y a aussi, ténue
cette absence au monde,

ignorant de la chose des grands
sous leur chuchotement

comme une plainte 
ou une gêne navrante 

qui en disait trop peu
des questions soulevées. 

Ça répliquait : tu comprendras 
plus tard, ne te mêle pas. 

Même si aujourd’hui j’ai compris,
rien du mensonge ne s’est  évanoui.
  • 14.6.20

Les mots sont courts

Dans la rivière de l’enfance,
près des rochers glissants 
où les truites font leur ronde,
là où va l’obscure vase,
aujourd’hui encore 
les mots sont courts pour dire
les écorchures au genou,
le bout des doigts flétris,
l’odeur de serpillère sale
remontée des racines de l’arbre,
nos cris échos dans la vallée
quand s’agitent les ombres
et cette eau vert vairon
qui toujours frétille dans les yeux.
  • 13.6.20

La mémoire a ses marottes

La mémoire a ses marottes
qui surgissent ingénues 
avec leur tête de fantômes,
leur étrange contenu,
formes et états hors normes
revenus d’un passé difforme.
En faire le tri pour couler le sens
dans une pauvre réalité s’avère 
pure fuite, exercice de sang
en quête d’une filiation perdue,
intime guerre pour un territoire
imaginaire à toujours reconquérir.
  • 12.6.20

Un enfant sur nos épaules

Le matin au réveil l’esprit 
plein de l’envers du monde,

un enfant sur nos épaules 
se dispute avec la fin d’un rêve. 

Entre peur et courage,
le jour s’ouvre comme un cahier d’école. 

Il faudra encore essayer
de bien écrire sur les lignes.
  • 11.6.20

On est des cris stridents

On est des cris stridents 
sortis de la cour d’école. 

On est le rouge aux joues
et le genou mercurochrome. 

On est des amitiés de sang
autour d’un pin dégarni. 

On est ce temps percé
qui n’a pas de durée.

On est l’âge tire-langue
qui compte pour de faux. 

On n’a pas d’autres intérêts  
que le sourire de la voisine.
  • 8.6.20

Ces mercredis de traîne

Ces mercredis de traîne 
sont des ciels ouverts 
au fond de la cave de la semaine. 

J’y fais des voeux craignant 
l’immensité du vide comme 
la colère d’une foule invisible. 

La bêtise arrimée aux nuages,
une tartine posée au bord d’un bol de lait,
une barre de chocolat noir sur le rivage,

de ces jours à la langueur joyeuse,
où personne ne peut comprendre
de mes sentiments la légèreté brumeuse.
  • 7.6.20

J’aime le jardin de mon père

J’aime le jardin de mon père,
avec ses grillages troués,
ses allées mal dessinées
où la terre se fait la belle
dès les premières pluies tombées.  

J’aime le jardin de mon père,
ses allées de tomates tordues,
les ravines où l’eau coule mal,
résiste à des poignées d’herbes
dressées là comme des barrages. 

J’aime le jardin de mon père,
ce petit foutoir aux arrosoirs percés,
aux seaux de plastique brûlé,
aux vieux outils rafistolés 
de fil de fer ou de chiffons serrés. 

J’aime le jardin de mon père
car il reste dans ma mémoire
le lieu qui ne ressemble en rien
à l’éducation stricte et ordonnée
qu’il a tant voulu me donner.
  • 6.6.20

Laissez-passer

L’enfance est ce laissez-passer
qui autorise le rêve à piétiner les mots. 

J’y reviens souvent quand 
je n’attrape plus que du silence. 

Elle devient rampe où me tenir,
au moins pour le temps qui vient.
  • 4.6.20

Visages de l’enfance

Il y a les visages de l’enfance 
ouverts ici comme des paysages. 

Soudain, par je ne sais quel artifice,
revenus d’une mémoire cabotine. 

En parler du fond de leur nuit, 
est-il façon de les faire revenir ?

Vanité du poème que de remplacer 
les regards par des mots.
  • 2.6.20

À la mesure des mots

Du petit enfant qui hausse le ton pour exister, se rassurer ou de l’ennui s’amuser,

tu ne sais plus rien
tant on t’a étourdi à la mesure des mots,
à lever la main pour dire,
à baisser la tête face aux plus grands. 

Tu sais juste aujourd’hui ce pays intime où coulent des larmes qui ne t’appartiennent pas.
  • 1.6.20

Vieux chagrins

Il paraît que les vieux chagrins restent sur nos visages, qu’ils tracent leurs sillons, pore après pore, année après année, jusqu’à devenir les chemins de traverse qu’empruntent nos rides pour nous aider à sourire.
  • 31.5.20

Glouque

On s’est fait une langue,
dans les livres bien sûr,
à l’école aussi, cette gangue
des plaisirs d’enfant. 

Mais que dire de nos patois aimés,
parents de guingois
qui parlaient mauvais français.

Que retenir aujourd’hui
de cette poire « glouque »
que ma grand-mère désignait 
pour dire le fruit pourri ?

Que c’est joli dans la mémoire 
ces mots inventés pour dire 
tout ce qui disparaît.
  • 29.5.20

On se met un rêve dans le nez

Un vieux réflexe,
ce relent d’insouciance,
on se met un rêve dans le nez,
les pieds sur le canapé. 

Viens,
on réduit
à tout petit 
la distance 
où l’on nous maintient. 

Allez,
avec nos bouches,
on colle des couleurs
à ce gros monde qui vient.
  • 28.5.20

Tout cabossé

Il y a faille de la mémoire,
obscur déni ou amnésie. 

On secoue le grand sac 
pour trouver le bon numéro,
un plaisir d’enfant dans le sourire.

ce que l’on sort alors
de nos emmêlés est souvent 
un petit mensonge tout cabossé.
  • 27.5.20

Ombres anciennes

On porte sur le dos 
des ombres anciennes.

Les nôtres et celles de nos aïeux
déjà courbés de lourds fantômes.   

Il en va de génération 
en génération — poids d’enclume 

sur nos cris d’aujourd’hui.
  • 25.5.20

Chemins d’enfance

Des traces d’avenir sur la chaux,
des rêves coincés entre les murs.

Au bout de ton crayon de bois,
ces lieux intimes mal dessinés

dont il suffit de se souvenir
pour savoir combien ils étaient libres. 

Qu’as-tu fait de tes chemins d’enfance ?
  • 24.5.20

Présent ciel, distant ciel

On hésite à travailler en présenciel ou en distanciel selon le bon vouloir des chefs qui ont pour mission de décider si la distance doit être de mise ou si la présence s’avère indispensable. 
Alors, on se zoome ou se meete ou encore se teame par écran interposé pour statuer sur notre sort, pour savoir si notre corps a la permission de sortir, de s’engager avec d’autres corps sous un ciel clément ou si décidément non, les nuages sont encore trop présents pour envisager un retour incarné dans les bureaux.
Dans le process de décision, une évidence ne dit pas son nom, une question est mise à nue : être présent, être avec et parmi les autres a-t-il encore un sens ?
  • 23.5.20

Sur les tempes de l’après-midi

Un nouvel été se pose sur les tempes de l’après-midi. Au loin une sirène rompt le silence.

Un bruit d’avion, de ceux dont on avait oublié l’existence, fait un bref passage, juste le temps de jouer un duo avec la sirène. 

Il reste un espace de paix, juste entre les deux, dans lequel je disparais.
  • 21.5.20

Il y a ce monde qui rouvre

Il y a ce monde qui va cahin-caha dans les rues, ces boutiques rouvertes sur l’espoir malgré leurs portes barrières devant lesquelles chacun doit se responsabiliser. Des affichettes sont collées là, sur les vitrines, pour nous dire de porter masque et mains propres. Alors, il faut se frictionner avec du gel, montrer pattes blanches avant d’aller consommer à trois ou quatre, pas plus.
Il y a ce monde qui rouvre parce qu’il faut acheter pour que d’autres puissent vivre. Peuple muselé et hagard rompu aux emplettes à emporter, consommateurs figés devant des comptoirs de fortune, à un mètre les uns des autres. Gare à celui qui tousse ou éternue. Il faudra longtemps se serrer les coudes.
  • 16.5.20

Dehors est un meuble qu’on a oublié de lustrer

Dehors est un meuble qu’on a oublié de lustrer.
Son bois craque sous la poussière. Le soleil a beau chercher dans le vent de quoi cirer son visage, dehors est pâle comme une première neige. On y vient tout de même regarder l’oiseau qui fait semblant de voler, le chat maigre qui lance de gros yeux à demain. Mais le passant n’a plus d’adresse pour rêver. Le cœur n’y est plus.
Dehors est un seuil qui a oublié de briller.
  • 8.5.20

La rue n’en peut plus de voir si peu de monde

La rue n’en peut plus de voir si peu de monde. Depuis un mois et demi, on l’a quasiment désertée. Seuls quelques pas par jour sur son bitume, petit pas fébriles et lents, sorties de première nécessité, traversées de besoins vitaux. Pas plus d’une heure et les gens s’en retournent.
La rue a peur de ne jamais revoir la foule, de ne plus avoir à gérer les croisements sur les trottoirs, les frottements d’épaules, les montées et les descentes, les « Pardon, excusez-moi » assortis de sourires. 
La rue transpire sous ce nouveau soleil solitaire et sous une angoisse chaque jour plus prégnante. Et s’ils ne revenaient plus jamais. Et si elle se retrouvait un jour complètement seule. Et si elle ne servait plus à rien. Autant de cogitations qui ont remplacé les congestions à ses carrefours. Elle vit sous un éternel feu vert au bord duquel ses passages piétons dépriment. 
La rue ne bouge plus et scrute les portes à l’affût des sorties. Désormais, elle compte les gens qui passent sous les porches, qui osent encore pousser leur nez dehors puis fais un rapport journalier sur une petite fiche Bristol. Le soir, lorsque le couvre-feu lui assure que plus personne ne sortira, elle compile les chiffres, dessine des graphiques à bâtons et de belles courbes. Il paraît que depuis qu’ils ne la foulent plus, les gens font pareils pour compter leurs morts. Elle ne peut pas y croire.
  • 3.5.20

Manuscrit zéro

1er mai, 18h30, les cloches retentissent dans la cour. Je lis Yôko Ogawa et m’arrête un instant pour apprécier la douceur de l’air et la danse des cloches qui déjà se calme. 
À l’étage, j’entends parler italien. Une voix d’homme très forte qui n’en finit plus de parler. 
Les cloches sont remplacées par  les sirènes d’une voiture de police qui, elles aussi, se calment très vite. 1er mai, 18h30, les cloches retentissent dans la cour. Je lis Yôko Ogawa et m’arrête un instant pour apprécier la douceur de l’air et la danse des cloches qui déjà se calme. 
À l’étage, j’entends parler italien. Une voix d’homme très forte qui n’en finit plus de parler. 
Les cloches sont remplacées par  les sirènes d’une voiture de police qui, elles aussi, se calment très vite. 
Yôko parle encore un peu dans ma tête, en italien. Je ne comprends rien. Sinon, qu’elle écrit tout ce qui la traverse pendant l’écriture du manuscrit de son nouvel ouvrage. Manuscrit zéro, c’est le titre du livre. 
Le vent se lève. Je l’entends tourbillonner dans la cour mais ne le sent pas. 
Ogawa, c’est la fuite des idées ou plutôt la fuite du temps comme un vent que l’on ne ressent pas, comme si son écriture n’était guidée que par la pensée de l’instant. Le son des cloches qui très vite s’évanouit : c’est peut-être ça son écriture. Ou bien est-ce la sirène d’une voiture de police qui disparaît rapidement.
Elle capture la durée dans sa langue. C’est sûrement elle qui vient de faire taire l’Italien à l’étage. Elle capture la durée dans sa langue. C’est sûrement elle qui vient de faire taire l’Italien à l’étage.
  • 1.5.20

Éviter la chute

Il était prévu un pic et nous sommes désormais sur un plateau. Mais ici pas de vaches qui paissent tranquillement dans l’attente du passage d’un train. On y trouve encore quelques rongeurs à écailles qui glissent sous les ombres, des moustiques venus de marécages perdus mais surtout de nombreux gens dont les yeux enflent d’impatience, comme pris dans la lumière des phares. Pas de sourires à se glisser sous la langue, une moue d’incertitude devant cette étendue aussi morne que notre salon parcouru des milliers de fois depuis plus de quarante jours. Pas non plus de grands effets du paysage à couper le souffle, pas de soleil au zénith ni de douche de chaleur printanière. Univers plat sans dimension. Pas plus de perspectives que d’horizon à atteindre. D’ailleurs n’est-ce pas le propre de tout horizon : plus on avance vers lui, plus il s’éloigne. Inatteignable horizon, inatteignable paix même sur le plus haut des plateaux. Maintenant, il ne reste plus qu’à espérer la descente, rapide mais douce — éviter la chute.
  • 29.4.20

Derrière le mur des impatiences

Cette flaque dans la cour, fenêtre ouverte sur la terre mais aussi miroir du ciel, me défie de sortir.

Absence qui se fait trop présente, elle est la phrase du manque, la parole qui ne vient pas.

Il ferait beau dans la rue, derrière le mur des impatiences, si seulement on n’y attrapait pas la mort.
  • 25.4.20

Uniquement 5 paquets de farine par passage en caisse

Au petit supermarché, un panneau à l’entrée indique « Uniquement 5 paquets de farine par passage en caisse ». L’idée me vient de faire deux passages, un sans masque et l’autre avec masque pour passer incognito. 

Au rayon Légumes, une jeune femme hésite à se saisir d’un sachet plastique dans le rouleau mis à disposition après que j’en ai déroulé un, à mains nues. Je n’ai pas de gants. Je me dis que j’aurais pu mettre des gants. Je n’ai pas de gants. Finalement, la jeune femme prend une botte de radis et une grappe de tomates sans sachet et les met directement dans son cabas. Je suis rassuré. 

Plus loin, la farine se rappelle à moi avec un nouveau panneau. Toujours cinq paquets, pas plus.

Dans les allées, je croise des gens masqués, d’autres non. Des rebelles, en somme. Tous baissent les yeux à mon approche, à moins que ce soit moi. Oui, je dois aussi baisser les yeux. Je n’ai pas de masque. J’ai pourtant un masque chez moi. Je ne l’ai pas mis. Je suis un peu enrhumé en ce moment, j’ai l’impression de m’étouffer sous un masque. Néanmoins, je culpabilise. 

Rayons Boissons, il n’y a plus de ma bière favorite. Petite frustration. Pour compenser, je prendrais un paquet de farine en plus, même si je n’en ai pas besoin.

Arrivé près des caisses, je remarque que, sur le sol, les bandes jaunes pour délimiter les distances de sécurité commencent à s’effacer. Le temps continue à faire son œuvre. Bizarrement, ça me rassure. Même si je me sens un peu perdu. Suis-je suffisamment éloigné de la personne qui me précède ? Il me semble qu’elle est légèrement décalée par rapport à sa ligne, un peu avant ; si je reste bien placé sur ma marque, elle se trouve donc trop proche. Je recule, un peu. Puis j’avance à nouveau. C’est stupide. J’étais vraiment trop proche de la personne derrière moi. 

La file de clients avance assez rapidement. Consommateurs soldats bien alignés, bien distanciés, bien sagement confinés dans le brouillard de nos pensées. 

Un homme devant moi ronchonne contre la vitre de plexiglass installée pour protéger la caissière. Elle est dressée tout le long du tapis roulant si bien que le monsieur à bras trop courts n’arrive pas à placer ses produits comme il le souhaite. « Voyez, dit-il, d’habitude, je trie sur le tapis : le frais avec le frais, les choses lourdes en premier, les plus fragiles en dernier, de façon à ce que je puisse correctement ranger tout ça dans mon trolley. Là, avec leur truc de poste-frontière, je ne peux pas. »
Tout en continuant à marmonner dans sa barbe, il passe, paye, frictionne ses mains pendant une minute avec du gel hydro-alcoolique fraîchement acheté, puis disparaît.

Lorsqu’arrive mon tour, au moment de régler, la caissière avise une personne plus loin dans le hall : 
- Vous êtes déjà venue cet après-midi ?
- Il me manque de la farine. 
- Pas plus de 5 paquets, madame, lui dit-elle, en lançant un regard vers le vigile. 
La dame rebrousse chemin, l’air dépité.

Vivement que le panneau de l’entrée s’efface.
  • 18.4.20

Sous cloche

Dans la cour, au milieu des immeubles, la journée s’écoule. 
Depuis les fenêtres ouvertes, on entend des pas dans les cuisines, le tintement des verres, une pelle qui racle le sol, un balai qui tombe parterre, des bouteilles qui s’entrechoquent, une télé qui crie des slogans publicitaires mais aussi et surtout sécuritaires puis soudain, Barbara au balcon chante « Dis, quand reviendras-tu ? ». 

Que tout le temps perdu
ne se rattrape plus. 

Le silence qui suit la chanson est une merveille de silence avant que le chahut ne reprenne de plus belle.
Les gens vivent encore — sous cloche, mais vivent encore. La cour est au cœur de la cloche, au milieu des immeubles qui bruissent.
  • 11.4.20

Poésie dérogatoire

Je me suis offert
un bout de poésie dérogatoire. 

J’ai complété mon identité
avec des mots asymptomatiques,

daté ma naissance 
dans un lieu confiné imaginaire, 

adressé une coche noire 
dans le ciel presque bleu,

daté et horodaté
en toussant dans mon coude,

et j’ai terminé en signant l’air,
fier comme un geste-barrière.
  • 8.4.20

Il danse devant la fenêtre

Il danse devant la fenêtre avec dans la tête un compte à rebours.

Au bout : une rumeur de fête. 

Le voisin le regarde loin de comprendre ce qui l’anime à travers sa pluie d’applause. 

Depuis longtemps, la distance avec la joie est abolie. 

Il lui suffit de penser à un visage près du sien pour dissiper sa peine.
  • 8.4.20

Aujourd’hui, j’ai traversé le champ aux herbes hautes

Aujourd’hui, j’ai traversé le champ aux herbes hautes. Malgré le remuement des bêtes, j’ai avancé d’un pas sûr. Malgré tout, je ne sais pas pourquoi. Je ne sais pourquoi j’ai mis tant de temps à venir te rejoindre, toi qui ici t’es perdu pour toujours.
J’ai traversé le champ avec assurance comme si rien désormais ne pouvait changer le cours des choses, comme si mes années d’errance autour du champ n’avaient jamais existé.
J’ai entendu un appel de la montagne, un cri strident venu du sommet, un sifflement du vent ou bien était-ce ta voix.
J’ai traversé le champ glissant parmi la lumière et les herbes hautes. J’étais des leurs, j’étais de leur mouvement lent jusqu’à la brise du soir. Là, je me suis assis en pliant quelques-unes des plus hautes tiges. Et la mort est tombée en même temps que la nuit.
  • 27.3.20

Le ciel a changé de couleur

Le ciel a changé de couleur. Le bleu a diminué pour laisser la place à un blanc transparent. Le ciel s’est perdu. Subitement, la montagne a disparu, laissant au champ toute la place au centre de mon esprit.
La forêt regarde le champ. Le champ, la forêt. Je suis au milieu la clairière, l’arbitre des jours. Seul à t’attendre, à scruter les mouvements du champ. Les herbes hautes me parlent de toi et des bêtes alentour. Je les écoute balancer les épis du temps. Parfois, je m’enfonce dans le bois, m’habille de ronces pour ne plus penser à toi. Rien ne dit ce qui manque. Tout se fige dans une éternité sans toi.
Le ciel a changé de couleur. C’est toi, le peintre qui tient la palette. Rends-moi la montagne.
  • 21.3.20

Car l’endroit où je t’ai perdu devient un rendez-vous

Car l’endroit où je t’ai perdu devient un rendez-vous. Je m’y rends chaque matin pour trouver le début du jour. J’y vois les traces de tes pas, même si le vent et les pluies les ont depuis longtemps effacées.
J’y sais ta présence, ton saut dans les herbes hautes. J’y sais la perte et le retour, l’absence de ton corps et l’aura de ton âme.
Rien ici ne tient de Dieu. J’ai trop de mémoire et peu de foi. Mais, l’endroit a revêtu tes habits. Je peux y sentir ton odeur, presque y toucher ta peau : peau de terre, sable de tes mains, herbes rases de tes cheveux sous un ciel haché de nuages comme une couronne d’épines.
  • 15.3.20

La lune est froide

La lune est froide. Je la vois au-dessus de la montagne dessiner les premières ombres. Il est l’heure où le jour s’endort et lâche ses derniers bâillements sur le champ.
Le vent tombe. Les herbes hautes soudain se taisent. Au loin, j’écoute le reste de la lumière descendre les cols. Elle se confond avec le bruit du ruisseau qui, débarrassé du vacarme des hommes, devient ronflement de fleuve.
Il faudrait que tu sortes pour écouter et voir ça avec moi. Tu verrais combien la lune me ressemble à ce moment-là. Combien j’ai froid à l’intérieur. Ma propre ombre en vacille. Mon cœur explose à l’appel des loups. Tu verrais les longues jambes qui parcourent la forêt, entendrais les cris des bêtes affolées, sentirais ton corps comme je sens le mien devenir une pierre creuse face à l’immensité de la solitude.
  • 11.3.20

Les heures s’agglutinent dans le champ

Les heures s’agglutinent dans le champ. Elles forment des groupes hétérogènes parmi les animaux qui furètent à la recherche de ton corps ; parfois je m’assieds sous l’arbre pour mêler leurs larmes à toutes les pluies passées et à venir.
J’ai l’impression de lancer le temps dans les herbes hautes comme un chien de chasse chargé de me rapporter un gibier insolite. Mais rien ne me revient de ses aboiements : du bruit pour rien dans la tension des choses qui partent.
Je me perds à compter tout ce qui ne cesse de nous séparer : le vol des oiseaux, l’empreinte des bêtes sur le sol boueux, le passage amoureux des saisons, l’étrangeté de la lumière sans toi.
  • 9.3.20

Les nuits d’été, je reste assis aux abords du champ

Les nuits d’été, je reste assis aux abords du champ. Je regarde les herbes frémir. Je respire à leur rythme qui est aussi celui des bêtes. J’attends le lever du soleil qui réveillera le souvenir.
D’abord, une couche de brume puis les premiers rayons viendront raser l’horizon et formeront sur le champ la coiffe d’un nouveau jour.
Je reste là pour le charme de la mélancolie. Ce moment où la joie rejoint la fatigue, où mon cœur oscille entre chagrin et bonheur.
Je ne sais plus si j’ai dormi.
Les heures me paraissent comptées comme si être là, à l’affût sur la plaine comme un loup attend sa proie, était désormais ma seule raison d’exister.
Lorsque le soleil a fini de peigner les herbes les plus hautes, alors je m’endors.
  • 4.3.20

Parce qu’ici plus rien ne s’oppose

Parce qu’ici plus rien ne s’oppose. Le courage ne défie plus la peur. La joie ne toise plus le malheur. Le bien ne combat plus le mal. Ton temps s’est fini ici après la traversée du champ, le mien l’allonge à tout ailleurs.
On part maintenant tous les deux lavés de toute lutte. Toi, à l’intérieur du champ. Moi, autour. Je t’encercle pour ne pas manquer ton retour.
Je sais que tu reviendras chaque nuit dans un rêve à plusieurs étages. J’en suis l’architecte, tu en es la pierre fondatrice.
Parfois, sous l’arbre, je sens la terre avec une densité inédite. Poussées de racines profondes comme radicelles qui nous attachent. Ronflement du monde puis musique légère. Chaque tremblement est le tien. Chaque ondulation sous le vent vient de tes bras.
Je sais que ceux qui me voient ainsi embrasser l’air, enrouler mon corps dans le vide ou me traîner dans la boue me croient fou. Ils ont certainement raison.
Vagabonds avinés tombés sous l’arbre, promeneurs du dimanche sur le chemin de la montagne, voix qui m’interdisent ou oiseaux au regard inquiet : vous avez raison et je l’ai perdue.
  • 1.3.20

Je n’ai plus peur puisque je t’attends

Désormais, je n’ai plus peur d’être seul puisque je te retrouve partout. La montagne baigne dans un sommeil si profond qu’elle me permet de rêver éveillé. Je suis son long cou qui toujours me ramène à toi.
L’été, le champ scintille comme des milliers d’yeux rouges. Ils semblent porter ta joie jusqu’à moi. Battements après battements, une danse électrique, une transe dans la douleur.
J’entends encore, à l’automne, dans le bruissement des herbes hautes, cette chanson dans laquelle tu parles du vent et des bêtes que tu as apprivoisées.
Je sens aussi, l’hiver venu, dans la friche gelée tes doigts qui œuvrent à recoudre le passé, à faire des manches longues à mon corps saisi par le froid.
Je sais enfin qu’au printemps, tu disparaîtras à nouveau dans le champ, que l’arbre devenu ma maison saura me faire tenir jusqu’au prochain cycle.
Je n’ai plus peur puisque je t’attends.
  • 29.2.20

Je gravis chaque jour la montagne qui enserre le champ

Je gravis chaque jour la montagne qui enserre le champ. Comme on remonte le cours d’une histoire. À chaque pas, je t’aperçois sur le chemin qui serpente dans la mémoire et entaille la vue ; dans un fossé, dans un ruisseau ou même sous un caillou avant que mon pied ne se pose sur lui, sur toi.
Les images passent et s’écrasent, à l’envers. Tu reviens des herbes hautes, marche arrière puis marche avant. Tu es la fuite sans cesse renouvelée.
Un jour sans fin.
Pourtant, je m’endors toujours à la même heure. Je subis le temps comme tout un chacun. Sous l’arbre, mes nuits sont sans partage. Seuls les oiseaux viennent me raconter ce qu’ils voient lors de leur survol du champ. Il paraît qu’ils t’ont vu brasser la friche, donner à manger à ma peine.
  • 26.2.20

Pourtant, toi, tu as bien franchi le champ

Pourtant, toi, tu as bien franchi le champ. Malgré les herbes hautes, malgré les bêtes dont on entend le râle sous les taillis.
Tu es bien passé de l’autre côté et n'es jamais revenu.
Pourquoi n’ai-je jamais trouvé ta trace, ton élan ? Pourquoi n’ai-je jamais eu ni l’envie ni le besoin de te rejoindre ?
Toi, la bravoure et la brûlure.
Est-ce ici le courage qui s’enfuit quand trop de nuits sont tombées ?
Est-ce là le manque qui me prend dans ses bras, si proche qu’il me fait du bien, bien loin ?
Ou est-ce simplement l’histoire qui doit s’écrire sans toi, avec le souvenir comme personnage principal ?
Je ne traverse pas.
L’herbe est trop haute sous le cœur, trop de bêtes dans le ventre. Mon ombre est devenue une forêt.
Je garde la ligne sous l’arbre, j’attends le vagabond qui, pris dans le chant des oiseaux, voudrait te rejoindre. Je dois lui montrer la voie, faire toujours le tour du champ, continuer jusqu’à devenir le chemin.
  • 24.2.20

L’herbe est trop haute pour traverser le champ

L’herbe est désormais trop haute pour pouvoir traverser le champ. Vaste champ que tu as décidé un beau jour de laisser à l’abandon. Friche devenue interdite, il faut la contourner pour éviter les pièges qu’elle nous tend. Bestioles cachées à l’affût de nos mollets, insectes avides aux pattes velues ou au dard aiguisé.
On prend alors le chemin qui ceinture la montagne, celui qui rallonge notre parcours de plusieurs kilomètres. Ça monte et vire, longe d’autres champs tout aussi touffus.
Soudain, tu t’arrêtes, la tête dodelinant comme un mante religieuse et plonges dans les hautes herbes, me laissant en plan au milieu de nulle part.
Le temps passe, des oiseaux au regard noir me surveillent du haut d’un arbre sous lequel je me suis décidé à t’attendre.
Cela fait aujourd’hui vingt ans que je suis là, vingt ans que je refais le chemin, contourne la friche et te perds. L’herbe est toujours trop haute pour traverser le champ.
  • 22.2.20

J’éponge le soleil qui traverse la rue

J’éponge le soleil qui traverse la rue. Un ciel blanc se dresse comme une ardoise pour à nouveau écrire. Encore faut-il trouver la bonne craie.

Encore faut-il comprendre ce qui se passe quand s’effacent les nuages. À quoi ou à qui ils laissent la place.

En attendant, je tends mon visage à son invite, prends la rue en maîtresse et mon bloc-notes en confident.
  • 20.2.20

Je retiens un peu de la nuit

Je retiens un peu de la nuit
sous mes yeux en persiennes.

Un nuage gros du rêve
coincé dans la gorge du temps,
des mouvements de coupe
dans la forêt des pensées,
une entaille dans le contrat
entre le jour et ses affaires.

Rien finalement qui ne se voit
sur mon visage de coton,
juste une brume vieille
qui parfois revient de la fièvre.
  • 18.2.20

Survivre au chemin

Le trottoir soudain s’allonge
sous un soleil nouveau.

Dans la rue, les cols s’ouvrent
et les visages se relèvent.

Mon pas est lent pour suivre
la direction des sourires.

Rien de mieux qu’un sourire
pour survivre au chemin.
  • 15.2.20

Franchir le pas

De la haute fenêtre tombant sur la rue, des ombres sous un ciel de traîne tirent des chevaux.

Mon grand-père au collier d’une bête de trait va le corps penché creuser des sillons.

Je suis trop petit pour atteindre la fenêtre mais j’entends clairement sa fatigue franchir le pas.
  • 12.2.20

Sous un couvercle en fonte

Le rideau entrouvert laisse passer la lumière.
Un rire de la rue en profite pour se glisser dans la pièce et dissiper l’amertume du matin.
Le café est passé dans le gosier comme dans une chaussette sale. Rien n’est venu perturber les ombres qui creusent les joues.
Le rire redouble tandis que la lumière diminue. Il est midi, presque nuit. Il reste un peu du repas d’hier sous un couvercle en fonte.
  • 9.2.20

Parution de « La ligne sous l’œil » aux éditions Gros Textes

Plaisir de vous annoncer la parution de mon nouveau recueil « La ligne sous l’œil » dans la collection La petite porte aux éditions Gros Textes, avec une illustration de couverture d’Olivier Sada.

Le livre est disponible sur le site de l'éditeur ou par courrier postal à Gros Textes, Fontfourane, 05380 Châteauroux-les-Alpes (chèques à l’ordre de Gros Textes).

Extrait en quatrième de couverture :

Une peur s’ouvre se ferme,
paupière sur l’œil de la mer.

A cette idée dans le vent,
rabattre vite le caquet.

Avant que ne fore la vague,
il me faudra cligner des yeux.



ISBN : 978-2-35082-440-6
ISSN : 2645-9469

102 pages au format 10 x 15, 8 € 
  • 7.2.20

Ces heures de bête

J’ai ouvert la nuit au couteau,
sorti du ventre des rêves
quelques regrets entêtants.

Et ce matin a l’odeur
du sang mêlé à trop de sueur.

Le jour a éclaté lentement,
bulle de buée sur la bataille
pour cicatriser ces heures de bête.
  • 6.2.20

Tu as peur de sortir

Tu as peur de sortir de ta chambre. Dans le couloir, tu perçois un danger aussi impressionnant qu’il est invisible. Si tu sors, si tu ouvres la porte qui donne sur le couloir, si tu décides d’affronter l’air qui tourne à l’extérieur de la chambre, une falaise t’attend et à ses pieds, un océan, un vaste océan ; pas une mare, ni même un lac paisible, non, un grand et vaste océan déchaîné et peuplé de vagues infinies, de rouleaux meurtriers, de mammifères marins à grandes dents, d’oiseaux aux ailes tranchantes mais aussi de navires battant pavillon noir et dont le pont est rempli d’hommes édentés, aux ventres ronds et aux rires carnassiers.
Tu as peur de sortir de ta chambre. L’étendue de l’océan dans le couloir, le battement des oiseaux le long des murs, le grain qui peut survenir à tout moment et t’emporter. C’est la tempête entre deux portes et cet escalier au bout du couloir comme la promesse d'une écoutille n’est qu’un leurre pour masquer l’abîme. Il y a hors de ta chambre trop de bruits et d’incertitudes, trop de peurs. Aucune rampe à laquelle s’accrocher pour te sauver des eaux. Personne pour te secourir, le passage est trop étroit, le niveau de l'océan trop haut.
Des flots et un raffut immenses dans un si petit couloir. Quand tu y penses, ce n’est pas possible. Derrière cette porte, il ne peut y avoir que ces murs dont tu connais l’existence. Deux murs parallèles qui forment à l’évidence un couloir tout ce qu’il y a de plus normal, une banale coursive qui dessert ta chambre et les autres pièces. Pas d’océan, ni de précipice, pas plus que de danger à ouvrir la porte qui donne sur ce couloir. Mais voilà, dans ta chambre, une courbure du temps te joue des tours. Un ange dans ta tête attend que s’émeuvent les sirènes : tu ne peux pas sortir.

01/02/2018
  • 1.2.20

Vieilles habitudes

De vieilles habitudes rôdent dans le couloir. Elles battent dans le corps, accrochent l’attention quand on voudrait se distraire de la vie.
Pareilles à de vieilles chaussures rongées par l’humidité qui, depuis longtemps, ne nous aident plus à marcher. Mais qu’on chausse pour se rassurer.
Toujours dans ce couloir de fausses lumières à contrer quelque peur tenace.
  • 30.1.20

Têtes-brumes

La ville est cernée par un ciel bas.
Nos têtes-brumes forment un ruisseau
— je le vois du haut de l’étage de cet immeuble
qui en serait le moulin —
Il serpente, vire et tourne à la recherche de son estuaire.
Aveugle de sa source,
il mourra de la houle qui nous chavire tous.
  • 27.1.20

Il y a toujours ce cercle de rouille

Il y a toujours ce cercle de rouille sur la toile cirée, trace du vieux vase en étain qui trônait constamment sur la table de la cuisine.
Il y a toujours ce cercle de rouille parce que l’eau du vase débordait toujours légèrement, coulait le long, tombait sur la toile cirée, entourait le vase.
Il y a toujours ce cercle de rouille.
Même si on ne veut plus de la mauvaise odeur de l’eau des fleurs, la mémoire s’enroule. Le vase s’est éteint, table et toile sont remisées mais la rouille demeure.
  • 24.1.20

Ce qui nous brûle au fond

On entend des sirènes par-dessus les toits.
Nos regards tremblent un peu par la fenêtre.
La brume du matin ne s’est pas levée.
Il est dix-sept heures, les sirènes passent.
Il faudrait ouvrir l’horizon avec un ciseau pour apercevoir
ce qui nous brûle au fond.
  • 21.1.20

Tu n’es plus qu’une ombre

16 janvier
St Marcel

Tu n’es plus qu’une ombre. Une tache noire sur le sol, à l’abri du figuier. Ta silhouette se découpe et flotte dans le soleil. Ectoplasme aux doux contours, tu épouses la terre. Ton corps déformé par la lumière se joint à l’ombre de l’arbre perchée sur tes épaules. Tu es trapu et court sur pattes mais là au sol, rampant sous mes yeux, tu es une forme obscure et oblongue qui s’allonge sur l’ocre comme une coulée de peinture noire pénétrant la terre.
Je te regarde longtemps, toi, l’ombre de mes jeunes années. Le figuier en totem et la bouche gorgée du vieux fruit aigre-doux, je te goûte au plus près, à ressentir sous mes papilles l’enfance perdue. Tu flottes évanescent sur mon paysage. Au passage d’un nuage, tu te divises en deux flaques molles pour revenir entier te caler sur l’arbre, une joue collée à la sève. Je te vois près de ton figuier t’endormir. Et le soleil de descendre derrière la colline en coulant une flambée rouge sur le jardin, et toi, feu mon père, tu apparais rouge sang, ombre de moi, puis disparais comme si le souvenir voulait se coucher.
Tu n’es plus qu’une ombre. Tu seras là tant que le soleil et le figuier.

-

Extrait de "Rats taupiers" paru en 2016 aux éditions des vanneaux.


  • 16.1.20

On ne s'attend à rien

La plupart du temps,
on ne s’attend à rien
quand on ouvre
les volets sur le jour.

Un ciel pareil à celui d’hier,
d’une constance incroyable,
nous regarde de haut
de ses couleurs souveraines.

On ne s’attend à rien
et pourtant toujours
cette surprise d’être ici
les yeux de l’ombre.
  • 15.1.20

Il fait un jour à cueillir des ronces

Il fait un jour à cueillir des ronces.
Juste pour le plaisir de l’égratignure. La peau éraflée pour à nouveau se sentir vivre. On pourrait couper à travers bois, piétiner fourrés et bauges avec la crainte d’un sanglier tapi sous les hautes herbes. On serait heureux de sentir nos corps réagir à l’approche d’une clairière. Nos mains en sang mais nos cœurs feux de joie.
Il fait un jour à cueillir des ronces.
  • 11.1.20

Traverser la rue

Traverser la rue alors que le feu piétons est rouge.
Sentir le vent d’une auto furibonde.
Continuer à marcher sans rien voir de la ville,
de sa fureur, de son battement de fer et de pierre.
Chercher l’humeur du jour
dans un vieille rumeur de terre.
Le ciel me regarde balancer
d’un pied sur l’autre, bipède sans envergure
qui regarde ses jambes battre le trottoir.
Le feu est passé au vert
sans moi.
  • 9.1.20

C’est peut-être la nuit que tout s’invente

C’est peut-être la nuit que tout s’invente. Cette route que l’on va emprunter le jour venu, ces mots que l’on va lancer à l’être aimé dès le lever ou bien encore ces silences lestés à nos glottes que l’on aura lentement dessinés dans l’obscurité d’un rêve.
La nuit, c’est peut-être là, dans ce creux inconnu, que tout se décide. Sans aucun libre arbitre, notre existence se construit. Notre conscience au repos fabrique sans nous ce qui deviendra nos habitudes, nos sourires feints, nos joies et nos peurs, nos douleurs exagérées, nos chagrins trop propres et notre intime et universelle solitude.
  • 5.1.20