En passant

En passant. 

Il fait un somme sur un banc avec un vieux sac Tati comme unique oreiller.

L’ombre d’un pin tout maigre lui couvre à peine la tête. 

Sa respiration de bœuf fait fuir plusieurs nuées de mouches. 

La voix de la station de tram répète platement entre chaque ronflement : 

arrêt Rondelet non desservi.
  • 11.6.22

La femme au balcon LIV

Il fait beau encore. C’est fou comme il fait beau. Il sort sur le balcon, en caleçon et torse nu. Il a une marque de la nuit dans les cheveux, un épi qui pointe sur le crâne et sur la joue, les plis du drap qui montent jusqu’au front. Il est beau. C’est fou comme il est beau. Il tient dans les mains un mug de café, il s’assied et le serre entre les cuisses pour lui permettre d’allumer sa cigarette. 
J’entends d’abord sa voix forte, rauque et pleine. Elle lui parle depuis la cuisine. Des mots doux du matin mais qui sortent un peu enroués. Il tient toujours son mug serré entre ses jambes. Il fume sans les mains malgré la fumée qui pique les yeux, lui dit de venir le rejoindre. Elle arrive, l’embrasse sur le crâne, juste sur l’épi, lui frotte le visage pour gommer les plis du drap, sa cigarette tombe de sa bouche. Ils toussent tous les deux, au même moment. Plutôt qu’une toux, c’est un long raclement pour se dégager la gorge. Ils sourient de cette simultanéité. Ils sont beaux. C’est fou comme ils sont beaux. Ils tiennent dans leur mains un instant complice.
J’ai envie de leur dire de ne pas le lâcher, de s’en souvenir, de le serrer longtemps entre leurs cuisses.
  • 11.6.22

Chère application - 11 juin

Chère application,

Samedi 11 juin. J’ai bien reçu ton dernier mail par lequel tu accusais réception de ma demande. Tu m’écris que tu le transfères aux personnes compétentes qui ne manqueront pas de m’apporter une réponse. Je lis ce message avec sa cohorte de personnes en copie – je suppose qu’il y en a d’autres des « en copie » mais que je ne les vois pas grâce à la fonction « copie cachée ». En attendant une réponse à ma demande, il faudra faire comme si je n’avais rien demandé. Continuer. Je compte. Dix-huit personnes sont dans la boucle, comme on dit. Dans la boucle, ça veut dire potentiellement à même de répondre à ma demande. Je visualise une boucle. C’est fermé, une boucle. Ça tourne en rond. Dix-huit. C’est beaucoup, je me dis. Ça ne doit pas aider pour prendre la décision de répondre (ou pas) à ma demande. 

Samedi 11 juin. La vie en entreprise, c’est souvent attendre. Attendre que quelqu’un sorte de la boucle. Se déboucle et donne une réponse à une demande. Simple, la demande. Mais elle doit passer par la boucle avant d’aboutir à une réponse. Parce qu’en définitive, personne ne sait qui doit répondre. Dans l’entreprise, on ne sait jamais vraiment qui fait quoi, qui décide, qui est en charge d’une éventuelle réponse. Alors, on attend et parfois même à force d’attendre, on oublie. 

Samedi 11 juin. 
Par quel chemin on oublie
Qui efface ou noie le souvenir
Qui brouille la piste de la mémoire 
Pour arriver à quelles fins. 

À demain, chère application.
  • 11.6.22

Chère application - 10 juin

Chère application,

Vendredi 10 juin. Je relis des passages de « Agrandissement des détails » de Jean-François Mathé. Poète du minuscule, ici qui passe entre la nuit et le jour. Parfait pour les matins de rien où tout se bouscule à la porte. Où on hésite à faire rentrer trop de pensées à la fois. Comme une cour d’écoliers qui en désordre chahutent avant la sonnerie, on aimerait les voir s’aligner en rang par deux et qu’elles se calment un peu. 
Et Mathé aligne les détails pour créer des ponts entre soi et le reste du monde. C’est le pion au milieu de la cour qui use de modestie et du sensible comme seule autorité. 

Vendredi 10 juin. Je m’aligne terre ciel, tête ciel. Il est encore bleu. Elle est encore pleine. Si les idées ne se rangent pas, je les laisserais à leur désordre. Soyons légers !
« Qu’est-ce qui nous fut aujourd’hui épargné / pour que jamais la légèreté ne se déchire, / armure de rien qui nous protège ? »
Rentrer dans le jour avec ces vers, avec la chance de sourire, avec cette petite armure de papier.  

Vendredi 10 juin. 
« La réalité est un mauvais rêve
qui commence
juste après le sommeil.  »

À demain, chère application. 

(Citations : Agrandissements des détails, Jean-François Mathé, Rougerie 2007)
  • 10.6.22

Chère application - 9 juin

Chère application,

Jeudi 9 juin. Le jour a déjà mis ses habits propres. Je me lève avec le brouillon d’un texte dans la tête qui, lui, porte toujours les guenilles de la nuit. Il ne verra pas le jour.
J’ai des maux de ventre depuis quelques jours. Difficile de penser à autre chose dans ces cas-là.
- Stop ! Tu vas quand même pas nous parler de tes problèmes gastriques ?
- Tu as raison, chère application, ce n’est pas très intéressant. 
- C’est dégoûtant, oui ! Reviens sur ton texte en guenille, plutôt.
Il s’agissait d’une histoire complète. Elle était claire, bien ficelée. Il n’y avait plus qu’à l’écrire. Mais plus la nuit avançait, plus le texte se décomposait. Je visualisais même les phrases, les mots puis les lettres se sont échappées une à une de la page, sont tombées dans un trou sans fond. Et ce matin, plus rien, juste un vague souvenir et la frustration. Rien n’est sorti. 
- Tu parles encore de tes problèmes là !
- Mais non !
- Mais si ! 

Jeudi 9 juin. Je regarde par la fenêtre. La lumière vacille. Le jour porte beau mais hésite à vraiment y aller. Il semble tourner avec des pensées contrariées comme s’il était malmené par un immense doute. C’est un jour déjà vieux. Un de ceux à qui on ne la fait pas. Il sait très bien. Il a de l’expérience mais aussi la lassitude des recommencements. Je crois aussi qu’il a un peu mal au ventre. 

Jeudi 9 juin. 
Contre-jour, une ombre 
passe sur le mur d’en face. 
Un vieux doute revient puis
disparaît en serrant les dents. 

À demain, chère application.
  • 9.6.22

Chère application - 8 juin

Chère application,

Mercredi 8 juin. Il n’a pas plu cette nuit. Et pourtant, la rue sent la serpillère mouillée. Ça remonte de loin, des égouts certainement. Un soleil timide tente de sécher le trottoir, d’assainir l’air vicié mais rien n’y fait. C’est par cette odeur que la journée démarre. Pas de meilleur augure. 
Laver le corps, le dehors et pour le dedans, mettre du café pour jointer les tuyaux. Faire un peu de mécanique du sensible. Peut-être qu’après ces ablutions, ça ira mieux. 

Mercredi 8 juin. Il n’a pas plu cette nuit mais la femme au balcon m’est apparue comme un oracle. Toute enrubannée par le halo du réverbère. Elle n’a rien de divine pourtant. Plutôt païenne, premier degré. Mais l’imagination ou l’obsession fait son chemin. Du balcon au réverbère qui l’éclaire, de la cigarette à ses jambes qui s’étirent, de la présence à l’absence, de la promiscuité à la solitude. Mais, elle sent toujours bon. C’est déjà ça. 

Mercredi 8 juin.
Le jour a les coudées franches
pour améliorer l’ordinaire. 
Sans bruit Il faudra tordre
la réalité pour y parvenir. 

A demain, chère application.
  • 8.6.22

La femme au balcon LIII

La nuit, ton balcon est toujours dans la lumière. Le réverbère y répand son faisceau puissant. Il sait qu’il doit veiller parce qu’à toute heure, tu peux sortir. Il garde la place. Tu peux venir sans rien allumer chez toi, te faufiler entre les ombres guidée par son seul éclairage. C’est un phare dans la rue, toujours prêt à t’accueillir. 
Ce soir, Il est presque minuit et tu viens te poser pour la dernière cigarette de la journée. Tu plisses un peu les yeux car le réverbère a gonflé son halo depuis que tu es apparue. Il met pleins feux sur la femme au balcon. La fumée vient se mélanger à la lumière, grimpe aux étages puis repart dans la rue dans une traînée de poussières. L’intensité lumineuse ne cesse d’augmenter et elle est désormais à son maximum. J’en suis presque aveuglé. Tu tires une dernière bouffée et rentres après avoir adressé un sourire dans les airs, comme pour remercier ton fidèle serviteur de la nuit.
Le réverbère revient à son intensité normale. Je sors sur mon balcon à ce moment-là, intrigué par cette variation soudaine de lumière. Je m’assieds, allume à mon tour une cigarette. Le réverbère se met à vibrer, clignote de plus en plus rapidement, s’arrête un instant puis, par à coups, semble lancer un SOS accompagné de deux minutes de grésillement, suivent trois flashs brefs comme des appels de phare et finalement il s’éteint. Définitivement. Un silence perce la nuit avant un long sifflement de mort qui, depuis, ne cesse de parcourir la rue.
  • 8.6.22

Chère application - 7 juin

Cher Christophe,

Mardi 7 juin. C’est ton application de prise de notes favorite qui te parle. J’ai les pixels en vrac ce matin, le pointeur qui va de travers. Alors je ne sais pas si tu avais l’intention de m’utiliser aujourd’hui mais sache que je ne suis pas en grande forme. Je me sens de plus en plus dépassée par la concurrence. De nombreuses autres applications me surclassent techniquement. Et vas-y que je te sauvegarde automatiquement dans le cloud. Que je te permets d’écrire des textes avec la voix. Que je te mets des couleurs, des animations, des vidéos en deux touchers d’écran. Je suis lassée de tout ça avec mon simple écran blanc, mon humble et basique éditeur de textes. J’ai l’impression d’être du siècle dernier. 

Mardi 7 juin. Oh ! Demain, ça ira mieux, peut-être. Mais aujourd’hui, si tu pouvais éviter de m’ouvrir, je t’en serais reconnaissante. Je te ferais écrire n’importe quoi, vraiment. Tes phrases risqueraient de tomber dans le vide. Pire, ne pas se terminer. Vois comme mon pointeur est pauvre, mon vocabulaire à la ramasse, mon correcteur orthographique décalé, je suis lente et déprimée, ce matin. Comme si je tournais en 2G. Passe ton tour, va jouer avec l’application Facebook ou une autre application de pure détente. Va scroller ailleurs.

Mardi 7 juin. 
La machine est grippée
Il y a un truc qui fait masse
Comme chantait Bashung
Demain est autre jour 

À demain, cher Christophe. 
Ta dévouée application.
  • 7.6.22

Chère application - 6 juin

Chère application,

Lundi 6 juin. Je vais y aller à treize heures. Ce sera mon dernier jour férié travaillé. Plus de dimanche non plus. À partir du 20 juin, je reprendrai des horaires dits de journée. Des horaires normaux alors que jusqu’à présent, ils étaient décalés : de treize jusqu’à vingt heures.
J’aimais bien ces journées à l’envers des autres. Elles me laissaient le matin pour moi, le matin pour écrire, notamment. Il faudra que j’aménage d’autres moments pour cela. M’adapter à des heures plus réglées, trouver ma place dans la tribu. 

Lundi 6 juin. Lu « Tribu » de Natalie Yot après l’avoir vue jouer quelques passages du livre avec son comparse musicien Denis Cassan, à la dernière Comédie du Livre de Montpellier. 
Jouer, c’est bien le terme. Une lecture toute en rythme avec sa voix si singulière. Ses répétitions et sa musique, son phrasé et ses syncopes. Nathalie Yot signe son deuxième ouvrage aux éditions de la Contre Allée. Une histoire bien décalée : trois personnages que tout oppose dont les heures se croisent à l’endroit même où personne ne les attend. Des heures de nuit comme de jour pour vivre « l’extraordinaire chose » dont je ne peux évidement pas vous révéler la teneur. 

Lundi 6 juin. 
Ce matin hors des autres 
rebondit dans ma tête
comme une petite bulle
– une liberté à préserver.

À demain, chère application.
  • 6.6.22

Chère application - 5 juin

Chère application,

Dimanche 5 juin. Au supermarché de quartier, fin de matinée, du monde plein les allées. On est venus pour la course de dernière minute avant la fermeture de l’établissement. Peu d’articles dans les paniers. Des choses essentielles : pain, papier toilettes, lait ou encore de l’huile (pas plus de 3 bouteilles par personne, nous avertit le panonceau à la caisse). 
Dans la file d’attente, un couple de personnes âgées devant moi. Le monsieur est alerte. C’est lui qui porte les trois bouteilles d’huile. La dame a l’air perdu avec tous ces gens autour. Elle titube, tourne les yeux rapidement, s’accroche au bras de son mari. Lorsqu’il avance, elle lâche et perd un peu de terrain. Quelques secondes de décalage qui la font se sentir encore plus désemparée. Elle le rejoint, s’arrime au bras, le dispute, lui dit de la prévenir quand il démarre. Et ainsi de suite jusqu’au passage en caisse. 

Dimanche 5 juin. Les bouteilles d’huile roulent sur le tapis. Je mets la réglette de séparation pour les caler et poser à mon tour mes articles. La dame me sourit. Ce sourire ne m’est pas vraiment adressé. Elle sourit de soulagement, la corvée est bientôt finie. La jeune hôtesse de caisse passe les articles. Madame tend la carte, paie sans contact, assez fière de son coup. Nouvel échange de sourires. Vous avez un joli chemisier, madame, lui dit la caissière. 
Le visage de la vieille dame s’empourpre. Ses yeux s’allument et elle remercie la jeune fille en lui serrant vivement le bras. Son pas s’accélère et elle rejoint son mari, quelques mètres plus loin. Le rattrape et lui dit : tu vois, la jeune fille m’a complimentée sur ma tenue. Et toi tu n’as rien dit, ce matin, comme d’habitude. Enfin, elle était gentille, cette demoiselle. Je ne regrette pas de t’avoir accompagné. Je vais te faire des frites à midi. D’accord ? 

Dimanche 5 juin.
Seul et le monde autour,
l’allée tremble sous la lumière
pleine de silhouettes pressées
de marcher sur leurs ombres. 

À demain, chère application.
  • 5.6.22

Chère application - 4 juin

Chère application,

Samedi 4 juin. J’ai vu La Femme au balcon métamorphosée en pigeon se poser sur la rambarde du balcon. Battre des ailes et s’envoler. Je tiens la fin de ce texte. Pouf ! Envolée. On n’en parle plus. Mais ce matin, elle est revenue, bien sûr. Face à moi, cigarette et petite culotte. Pour m’en débarrasser, à part déménager, je ne vois pas d’issue. 

Samedi 4 juin. Il en est des obsessions d’écriture comme des rites quotidiens. On essaie de s’en débarrasser. Ils reviennent. Et en cela, la fonction « souvenirs » de Facebook n’aide pas. Elle fait partie des rites du matin — se gratter la barbe / pipi / café / clope / ouvrir / Facebook / menu / souvenirs. Ce matin, je retombe par exemple sur un texte d’une petite série écrite à l’occasion de la sortie de « Rats taupiers » en 2016. Ce livre consacré à mon père. Obsession et rite confondus. J’ai écrit sur lui tous les jours ou presque pendant quinze ans. Si on considère que j’en ai fini, rien de moins sûr. 

Samedi 4 juin. 
On boit toujours des coups au bistrot en se remémorant les monticules de terre fine, ces saillies comme des kystes dans ta terre. On bavasse en riant de ta science de la capture des rats taupiers. Car il fallait user d’ingéniosité pour attirer le bestiau, il fallait connaître son heure et son chemin, son appétence de rongeur, savoir l’espèce exacte et son gabarit afin de tendre le piège approprié. On raconte encore l’histoire des rats taupiers et de Marcel. Elle fait toujours le tour du zinc, glisse entre les bouches et se conte entre les tournées. La petite histoire est lancée à voix haute par des gouailleurs dévideurs de regrets. Elle est modifiée et exagérée, car, ici, on ne s’embarrasse pas de la vérité – on construit des légendes à reluire pour que le souvenir reste beau. 
(Boite à souvenirs de Facebook, 4 juin 2016)

À demain, chère application.
  • 4.6.22

Chère application - 3 juin

Chère application,

Vendredi 3 juin. On a sonné chez moi, tôt ce matin. À la première sonnerie, j’ai grogné dans mon lit, me suis retourné. À la deuxième, me suis levé. Je n’étais pas dans le couloir qu’une troisième a retenti. Je suis sorti sur le balcon, me suis penché pour voir qui était cet intrus de six heures trente. Personne.

Vendredi 3 juin. M’est revenu devant mon café ce jeu idiot qu’on nommait « Le martelet ». Sonner à une porte au hasard, attendre un peu que ça bouge à l’intérieur — un bruit de porte, une lumière qui surgit. Puis détaler dans la rue en riant à gorge déployée. Se retourner dans sa course pour voir une vieille dame maugréer devant sa porte en faisant de grands gestes de colère. Et rire de plus belle jusqu’au prochain coin de rue. Se cacher et attendre que la personne rentre chez elle. Être content de soi et recommencer.
Jeu de l’enfance que plus personne ne fait, il me semble. En tout cas, pas à six heures trente. 
Est-ce que la personne qui a sonné ce matin est partie en riant ? J’espère. 

Vendredi 3 juin. 
Chaque jour se débarrasser de la nuit. 
Jusqu’à perdre le temps et le lieu,
jusqu’aux larmes dans un coin de rue,
est-ce que je rirai aujourd’hui ?

À demain, chère application.
  • 3.6.22

La femme au balcon LII

Tu t’habilles désormais de façon inversement proportionnelle aux températures. Ce matin, tu es sortie en culotte rouge et en débardeur vert. Le vert, le rouge dans l’éclat du soleil forment un sacré kaléidoscope. Je mentirais si je m’attardais sur les couleurs, si j’en vantais la poésie des reflets. Ce sont bien tes longues jambes nues qui prennent toute la place sur le balcon. Tu les plies, déplies, les caresses, toujours à la recherche de poils rebelles, en quête de la douceur que tu attends de ta peau et du jour. 
Tu chasses la rugosité des choses, touches, glisses et pièges l’intrus qui voudrait se mettre entre toi, ton corps et ce que tu penses primordial ; même ici presque chez toi, dans ce lieu que tu crois intime mais qui se trouve à la vue de tous – Le sais-tu ? T’en rends-tu compte ? – dans cet endroit donc, dans cet entre-deux où moi, je te vois, tu cherches ce qui t’est capital : la beauté.
  • 2.6.22

Chère application - 2 juin

Chère application,

Jeudi 2 juin. Je t’ai ouverte à 7h29 sans savoir ce que j’allais écrire. Le pointeur clignote dans le vide de l’écran. Je ne sais pas quoi écrire. Cela commence toujours comme ça. Le vide puis mes doigts s’animent. Un mot en amène un autre, ils forment une phrase bancale. Le doigt revient, glisse, dépose, retour arrière et repart. J’écris sur l’instant, à l’instinct. Pas de plan. Rarement de sujet prédéfini. J’avance au pas jusqu’à ce qu’une idée survienne, inconsciente et se projette. 

Jeudi 2 juin. Aujourd’hui me fait défaut. La rue agite les premières heures de la journée. Un camion de livraison stationne devant ma fenêtre depuis 7h29. Il clignote et vrombit dans le vide de mes pensées. Une odeur d’essence remonte jusqu’à mon café et me renverse l’estomac. Le camion repart quand le feu du bout de la rue tourne au vert. Un volet claque, un klaxon de bus le suit sans savoir où ça va. La rue est bancale ce matin. Moi aussi. 

Jeudi 2 juin.
La café a un goût de pétrole
Le ciel étire ses bras sans un bruit 
Le matin a le pointeur qui traîne 
Je glisse, me repose un peu de moi. 

À demain, chère application.
  • 2.6.22

Chère application - 1er juin

Chère application,

Mercredi 1er juin. Quelle planète on va laisser à Rafaël Nadal ? Cet extraterrestre du Tennis m’a tenu éveillé jusqu’au 1h30 du matin. Roland-Garros, c’est simple depuis vingt ans : plein de joueurs font semblant de disputer des matches et à la fin, c’est Nadal qui gagne. 
Début du mois, filons la métaphore et essayons d’attraper les jours au rebond. Première balle et je sens que j’ai le service un peu mou. Va falloir que je tienne l’échange en fond de court sans trop me faire dépasser. Démarrer le mois avec en bout de set, un changement d’emploi. On dit une « promotion ». C’est bien pour terminer le match de ma vie professionnelle, même si j’ai de plus en plus de mal à monter au filet. 

Mercredi 1er juin. Je suis Community Manager et je vais devenir Community Manager Appui. Un temps, on avait envisagé de me promouvoir Community Manager Senior. J’aimais bien, raccord avec mon âge et mes cheveux blancs puis finalement, on m’a dit que le titre de Senior, à cause des grilles de salaire, aurait imposé que l’on me paie beaucoup plus que prévu. Alors, on a dit Appui. On ne sait pas très bien ce que ça veut dire mais je coûte moins cher.
C’est comme au Tennis, Nadal est numéro 5 mondial. On l’a pas mis numéro 1. Il aurait coûté trop cher. 

Mercredi 1er juin. 
Le jour est jaune et rond 
Le ciel est une terre battue 
Trente-cinq ans que je tape
des balles - j’attends les retours

À demain, chère application.
  • 1.6.22

Chère application - 31 mai

Chère application,

Mardi 31 mai. Le ciel a pris ses quartiers d’été. Les ombres luttent mais très vite elles se dissipent dans le clair du jour. Je remonte un vieux réveil mécanique qui dans ma tête court toujours. Il faudra tenir droit à travers mes petites plaintes qui sortent sans prévenir comme pour dire qu’il en faut toujours plus, quand finalement et honnêtement la vie ne va pas si mal. 
On a entarté la Joconde, hier. « On » est un déséquilibré a priori, désormais sous les verrous. J’ai transposé cette anecdote dans ma « Femme au balcon » ce matin. Je tire de plus en plus le fil de cette histoire. Il est prêt à lâcher comme un élastique trop tendu. Il faudrait que j’arrête d’écrire sur ce sujet, que je pose les textes publiés ici depuis le début de l’année, que j’essaie de leur trouver une ligne, une cohérence et peut-être après, envisager d’envoyer le tout à un éditeur. Qu’en penses-tu, chère application ?

Mardi 31 mai. Le veux réveil mécanique est un peu rouillé et me mettre à la table d’écriture comme le ferait un vrai écrivain me porte peine. Je n’arrive pas vraiment à remonter les heures pour leur donner une consistance et une présence qui me permettraient d’ouvrir en grand les pages. Enfin, je suis un peu fainéant, à vrai dire. Puis tous les deux, chère application, on s’entend bien. J’apprécie ton clavier silencieux que l’on caresse plutôt que de le frapper. Ça coule vite, plus direct de la tête aux doigts entre nous deux. Et surtout, j’aime trop avoir la tête en l’air, à regarder le ciel d’été chasser les ombres. 

Mardi 31 mai. 
Expédier ici quelques mots 
pour terminer des phrases mécaniques
— lever les yeux, lâcher un soupir entre les doigts. 
Recommencer. 

À demain, chère application.
  • 31.5.22

La femme au balcon LI

Tu apparais dans le cadre de ma fenêtre, installée sur ton balcon, comme d’habitude. Mais aujourd’hui, tu te tiens assise face à moi. Plus haut qu’à l’accoutumée, tu prends la position : de trois quart, le dos droit, les mains sur les genoux, la droite posée sur la gauche et tu esquisses un sourire mystérieux. C’est un sourire naissant, pas encore tout à fait là, seules les commissures pointent vers le haut et laissent deviner des pommettes saillantes qui n’adviendront pas. 
Tes cheveux très noirs sont détachés et tombent lourds sur tes épaules. Cela ne t’empêche pas de tenir la pose, les yeux fixes et ronds pointés sur mon balcon.
J’ai juste le temps de figer l’image, de la transformer mentalement en Joconde que surgit dans mon salon, un homme. Est-ce moi cet homme ? Un homme tenant dans sa main droite un plat caché derrière son dos. Il fait trois long pas d’élan, se précipite vers la fenêtre et te jette en pleine figure une tarte pleine de farine et de crème pâtissière. 
Je me réveille avec ça. La Joconde au balcon entartée sous mes yeux ! Son sourire toujours inébranlable, le visage à moitié couvert de farine et de crème qui dégoulinent sur les cheveux. Elle se tient droit, toujours. Ce n’est plus tout à fait toi. Une larme naît sous son œil gauche, descend lentement le long de la joue, continue son parcours sur sa poitrine et commence à attaquer la robe. Sur le côté droit, la crème fait le même chemin, tombe et coule, tombe et coule par petits morceaux bien gras. Les couleurs dégoulinent comme si on avait jeté de l’eau sur la toile d’un tableau pas encore sec. Les pigments tombent un à un, se mélangent dans une bouillie de teintes verdâtres et jaunasses qui, maintenant, chute par gros paquets dans la rue.
Je me réveille avec ça. Alors que réellement, cette fois-ci, tu apparais dans le cadre de la fenêtre, véritable femme du balcon, avec tes yeux boursouflés de nuit, ton sourire inexistant, ta tête mal coiffée, ton bel âge plié dans tes gestes et tu me regardes pleurer sur mon balcon : « Ça va, Monsieur ? ».
  • 31.5.22

Chère application - 30 mai

Chère application,

Lundi 30 mai. J’ai passé une partie de mon dimanche à lire Alain Marc Guillaume. Son recueil « Je vais jamais au cinéma » est un morceau de jazz qui tire sur vos oreilles et vous impose presque de le lire à voix haute pour faire vraiment swinguer les mots. Car ça danse et c’est pas du cinéma avec Guillaume. Je l’ai lu avec, en fond sonore, du Nina Simone. Ça balançait pas mal. J’aurai pu tout aussi bien mettre du Charlie Parker et inviter Bukowski sur mon canapé. On aurait siroté un whisky. On aurait été bien tous les trois. 

Lundi 30 mai. Je devais voir C. et A. hier soir. Je n’ai vu que A.
Sur le chemin pour venir chez moi, C. nous a fait une petite cascade à vélo en se balançant sur une voiture. Conclusion : elle a passé quatre heures aux urgences. Après avoir passé les radios d’usage, rien de grave. Elle est repartie avec des anti-inflammatoires et une minerve. 
Parfois quand ça veut pas swinguer, c’est la vie qui vous fait valser par-dessus les voitures. Elle a eu peur. Moi aussi. A. était inquiet aussi, bien sûr. On a partagé des pizzas et des bières pour calmer nos angoisses. On a essayé de rire en fumant clope sur clope. Il est reparti en filant sur le trottoir avec sa trottinette électrique. 
À une heure du matin, j’écoutais encore Nina Simone avec des pensées un peu cabossées. 

Lundi 30 mai. 
La nuit était peuplée de vélos 
de trottinettes qui roulaient vite
ça faisait tchik tchak tchik tckak
comme un concert qui n’en finit pas. 

À demain, chère application.
  • 30.5.22

Voyage immobile

La cloche du tram retentit
longtemps après qu’il est passé. 
Mes vêtements pendent à la fenêtre,
remuent sous un vent léger. 

Le silence suivant m’étonne 
mais le ronronnement du frigo
prend le relai de la cloche du tram,
linéaire et sans mystère. 

J’aime sentir l’odeur de la lessive,
elle disparaît rapidement 
dans la poussière levée par la rue
alors je mets le nez dans un drap. 

Un rire éclate sur le trottoir,
pose un sourire sur mes lèvres,
j’ai envie de dormir avec ce rire,
un tram léger dans la tête

pour un voyage immobile.
  • 29.5.22

Chère application - 29 mai

Chère application,

Dimanche 29 mai. Vu hier « Coupez » de Michel Hazanavicius. Génial, foutraque, jubilatoire, on rit beaucoup devant ce bel hommage au cinéma de genre, aux séries B et surtout Z (comme Zombie). 
C’est comme ça que j’avance ce matin, en zombie. Le vin blanc bu après la séance reste un peu dans la tête. Il y tourne un plan séquence avec des zooms qui me donnent des hauts-le-coeur. Je vais prendre un Doliprane et lui crier « Coupez ! »

Dimanche 29 mai. Ce soir, les enfants seront là. Il ne manquera que ma fille aînée qui désormais fait sa vie à Paris. C. et A. seront là. C&A ! Tiens ! Je n’avais jamais remarqué que leur initiales formaient une marque célèbre d’enseigne de prêt-à-porter.
Est-ce qu’ils seront prêts à me porter quand je serai vieux ? 
Ils me mettront dans un EHPAD, plutôt. J’y serai bien à regarder de vieux films des années vingt dans la salle commune du foyer, les mercredis soir avant d’aller tous nous coucher, aux alentours de vingt et une heures. J’espère juste que l’on nous laissera boire un peu de vin blanc après le film, sur une terrasse dans la tiédeur d’un soir d’été. Coupez !

Dimanche 28 mai. 
J’ai ouvert les fenêtres en grand
pour faire des courants d’air. 
J’écoute les bruits de la ville,
je regarde les rideaux bouger.  
C’est mon seul projet aujourd’hui. 

À demain, chère application.
  • 29.5.22

Le petit balcon

Je recopie ici ce poème de François de Corniêre parce que la coïncidence est trop amusante. 

LE PETIT BALCON

J'avais eu envie d'écrire quelque chose
avec l'image de la femme au balcon.
Je l'avais en tête depuis plusieurs jours.

Ce n'était pas la première fois
que je la voyais d'en bas
quand je pensais à elle.

Je levais les yeux
et sur le petit balcon elle était là
assise souvent
les soirs de ce début d'été.

Je ne la distinguais pas bien
avec les jardinières
qui donnaient des couleurs au tableau.

Elle devait lire un roman
peut-être dessiner ou écrire
elle portait un crayon ou une tasse à ses lèvres
(j'imaginais du thé).

Moi je tournais les mots dans ma respiration
mon pas ralentissait

je regardais une dernière fois là-haut
et je continuais mon chemin
en direction d'ailleurs.

Je ne ferai jamais
le portrait de « La Femme au balcon »
puisque je ne suis pas peintre.

Et c'est impossible de monter deux étages
pour lui dire
qu'elle est bien à sa place dans ce tableau
seule avec ses pensées filantes
dans le ciel immobile

avant qu'elle se lève
qu'elle rentre à l'intérieur
parce qu'il fait un peu frais
sur le petit balcon.

François de Cornière, Les façons d’être, Le Castor Astral.
  • 28.5.22

Chère application - 28 mai

Chère application,

Samedi 28 mai. J’ai terminé la lecture de « Les gestes d’être » de François de Cornière, paru aux éditions Le Castor Astral dans leur récente collection poche / poésie. 
Parmi les petites choses de la vie qu’il écrit avec simplicité et qui nous emportent, mine de rien, très loin, il dit ceci pour conclure le poème intitulé « La ligne du partage des eaux » : ici les enfants dorment à l’arrière / la route a été longue / et une voix qui s’est tue / me dit : / « Je m’étais endormie. / Tu n’es pas fatigué ? / Tu veux que je prenne le volant ? »
Je repense à cette histoire de voiture que je ne conduis plus depuis neuf mois et je me dis que c’est aussi ça vivre à deux : prendre le volant à la place de l’autre, le volant d’une voiture comme celui de la vie, quand on est un peu fatigué. 

Samedi 28 mai. Il m’arrive de penser, tu vois, chère application. Et même de repenser. Trop parfois à ne plus savoir si ces pensées viennent toutes seules ou si je les pousse en écrivant. C’est comme les souvenirs, à force de les relater, je ne sais plus vraiment s’ils sont vrais ou si ce que j’écris, du souvenir du souvenir donc, procède d’un mensonge à mon insu. 
Enfin, encore une fois, de Cornière en parle mieux que moi :

« Est-ce que c’est le souvenir 
qui fabrique le poème 
ou le poème qui fabrique le souvenir ? »

À demain, chère application.
  • 28.5.22

La femme au balcon L

Il y a un calme étrange ce matin sur les balcons. La chaleur n’est pas encore arrivée. Chaque fenêtre peu à peu s’éveille, étire ses longs volets comme on le fait de nos bras. Et ça craque. On entend les os de la rue se déboîter. Ici une épaule grince, là on joue des coudes pour bien démarrer la journée. Certains lèvent la tête au ciel pour aller cueillir le bleu qui dissipe les dernières poussières de nuit.
Il fera beau aujourd’hui. Beau et chaud.
Tu n’es pas en reste avec cette quiétude des premières heures. Tu es assise dans ta cuisine, les mains posées à plat autour de ton café, le buste droit. Je pense un instant que tu me regardes mais ce sont tes pensées que tu cherches à rassembler dans tes yeux vides. Il faudra remplir le jour, réunir réalité et rêve dans un même sac. On dirait que cela t’angoisse malgré le calme, malgré le ciel bleu.
Il faudra encore déplier un peu les bras pour sentir la vie.
  • 28.5.22

Chère application - 27 mai

Chère application,

Vendredi 27 mai. Je suis allé à la plage avec N. C’était bien, doux et calme, j’ai bien pris le soleil mais je l’ai rendu en partant. Il me reste quelques marques qui piquent un peu. Si tu pouvais, chère application, me passer un peu de pommade sur ma peau mais aussi sur mon ego, sans te commander. 
On a parlé de tout et de rien avec N. Je ne sais pas comment c’est venu mais nous nous sommes mis à compter depuis quand je n’avais plus conduit. Je n’ai plus de voiture depuis longtemps. Je conduis celle de N. à l’occasion. On est tombé d’accord avec N. Cela fait neuf mois. On n’a rien dit mais on sait très bien tous les deux qu’en définitive, nous avons compté les mois écoulés depuis que l’on ne vit plus ensemble. 

Vendredi 27 mai. J’ai regardé mon compte en banque. Je confirme : on est bien en fin de mois. Je l’avais regardé le dix puis le quinze. Je peux te dire, chère application, que déjà ça fleurait la fin mai. Les mois passent et se ressemblent. Je vis seul avec tout le confort nécessaire. Je ne me plains pas. J’ai l’essentiel, un toit sur la tête, comme on dit, mais toujours un peu à découvert. Là aussi, si tu pouvais d’un coup d’algorithme rehausser le solde de ta copine,  l’application « Ma banque », je t’en serais vivement reconnaissant. 

Vendredi 27 mai. 
La vie, cette vieille charogne,
toujours à laisser les fins de mois
sans queue ni tête, seul à compter 
les quelques sous-entendus. 

À demain, chère application.
  • 27.5.22

Cher journal - 26 mai

Cher journal,

(C’est complément stupide de commencer un journal par « Cher journal ». D’abord, parce qu’il n’y a pas encore de journal. Puis physiquement le journal n’existe pas puisque ces premiers mots sont écrits sur une application mobile de prise de notes)

Chère application, 

Aujourd’hui est un jour chômé. Férié parce que il y a, à peu près, deux milliers d’années un homme est monté au ciel. Ainsi soit-il. 
Jeudi 26 mai. Hier, j’ai participé à une sorte d’événement d’entreprise consistant à présenter un projet réussi nommé humblement Réussite. Ça m’a pris un temps de préparation de deux jours pour un passage devant un jury durant quinze minutes. Réussite collaborative, nous étions quatre à valoriser notre travail. Réussite à présenter dans le but d’obtenir un trophée qui nous promettait sinon une ascension vers le ciel, une gloire aussi éphémère qu’inutile. Bref, nous avons perdu. Pas d’ascension. Nous sommes repartis penauds, nous promettant que l’année prochaine serait celle de notre résurrection. 

Jeudi 26 mai. Hier était aussi le jour de l’anniversaire de mes enfants. Ma fille et mon fils. Je les vois très peu depuis quelques années. Vingt-deux ans chacun, ils ont pris leur envol. Une belle ascension que je me contente de regarder de loin, fier de ce qu’ils sont devenus. Je les verrai tout de même ce dimanche pour fêter légèrement leur nouvelle année. On ne rentrera certainement pas dans nos vies, on se contentera de quelques mots pour dire le temps qui passe et la joie de s’aimer. Voilà mes réussites. Certainement, les seules dont je peux légitimement me targuer. 

Jeudi 26 mai. 
Quelques piafs excitent le ciel
de leur piaillement vient l’heure 
où de toute ascension qu’ils prennent 
se dessine la descente - inéluctable. 

À demain, chère application.
  • 26.5.22

La femme au balcon XLIX

Il faut vraiment que j’arrête cette obsession paresseuse qui consiste à simplement te regarder parler à ton téléphone. Que j’arrête de décrire ce tableau que tu m’offres chaque jour, chaque heure. Il y a mieux à faire. Si je savais peindre, ce serait bien plus intéressant que d’écouter tes bouts de phrases capturés entre deux bruits de la rue. Je pourrais y mettre de la lumière, ajouter du contraste, inventer des couleurs, poser une touche impressionniste. Car avec mes pauvres mots, j’ai du mal à accrocher la réalité à mon regard. C’est comme s’il y avait d’incessants parasites entre ce que je vois, ce que j’entends et ce qui peut s’écrire.
Par exemple, ce matin, après avoir raccroché ton téléphone, un peu agacée par la conversation que tu venais de terminer, ton regard s’est perdu sur tes jambes. Assise sur ta caisse en bois, tu les as allongées et tu t’es mise, du bout des ongles, à chasser les poils rebelles sur tes cuisses, lentement, un à un en descendant jusqu’à tes mollets.
Ces mots ne disent rien de tes gestes à ce moment-là, de leurs mouvements lents, de leur passion étrange dans cet affairement à la fois si anodin et si beau. 
Il m’aurait fallu te peindre.
  • 21.5.22

La femme au balcon XLVIII

Un chien aboie depuis six heures ce matin. Pas un aboiement plaintif, ni un appel à la mort mais un jappement d’attente, en mode warning comme s’il cherchait à attirer l’attention, patiemment. Un chien sur le bas-côté de la rue. En double file dans le petit matin avec un aboiement par minute. Sans que l’un ne soit plus haut que l’autre. Pareil à un métronome, le son tape sur les murs, rebondit dans la rue et revient faire le même chemin. Tempo, constance, acharnement, patience. Qu’attend-il ? Son maître, sa maitresse qui ne se décide pas à se lever ? Le jour qui fuit à peine entre les derniers trous de nuit ? A-t-il peur ? Qu’attend-Il ? 
La femme au balcon sort à sept heures pour sa première cigarette. Elle boit tranquillement son café. Le chien n’aboie plus.
  • 19.5.22

La femme au balcon XLVII

On commence à ressentir le poids des premières chaleurs. Les volets des appartements d’en face sont mis en clef. L’air est chargé du repas de midi. Il reste des miettes sur la table que je porte une à une de la pulpe de l’index jusqu’à ma bouche. Je regarde un coin de ciel avec un peu de lassitude. L’idée d’une sieste s’invite sur le rebord de la tasse de café. Mes yeux lourds tournent la cuillère et accueillent les ombres qui se faufilent entre les fenêtres. C’est l’heure, un petit sommeil de quatorze à quinze heures fera le plus grand bien. 
Toi aussi, tu as rabattu les volets. Ton appartement est plongé dans la pénombre pour un repos dominical bien mérité. Tu n’as pas tes enfants ce week-end. C’est la semaine impaire, celle où il sont chez leur papa. C’est déjà, en soi, du repos. Tu déambules entre les ombres, pieds nus dans ta cuisine. Ça sent l’huile de friture qui se mélange à l’odeur du café fraîchement coulé. La lumière augmente dans la rue comme si quelqu’un avait tourné un de ces interrupteurs à variateur. Des poussières fines dansent dans un rayon de soleil qui, plus dégourdi que les autres, se faufile entre tes jambes.
Tu éternues et je bâille longuement en fermant les yeux. Quand je les rouvre, tu as complètement fermé les volets. Bon somme. À tout à l’heure.
  • 15.5.22

La voix suspendue au premier cri

Il y a la brume soulevée par le matin,
la voix suspendue au premier cri. 
L’enfant s’ébroue et la roue tourne,
à chaque cran la nuit glisse. 

Derrière la fenêtre je compte
les osselets dans la cour de récré 
pour à mes yeux dissiper la brume
et rattraper le regard qui tombe.
  • 13.5.22

La femme au balcon XLVI

Je suis peu intéressé par le déplacement des étoiles, ni par ceux qui m’expliquent comment il faut lire la Grande Ourse.
Pourtant, cette nuit, alors que je me relevais vers une heure du matin, pris par je ne sais quelle angoisse existentielle, je suis sorti sur le balcon voir si elles étaient toujours là, les étoiles.
Et tandis que je rêvassais, la tête perchée sur l’une d’entre elles, tu as déboulé sur ton balcon comme une comète. Je ne t’ai pas vu arriver, pas entendu le grincement habituel de ta fenêtre qui, dans la nuit calme, aurait dû résonner tout le long de la rue. 
Comme une comète, le visage plein de cette suie invisible qui attrape les yeux, à défaut d’étoiles, tu as surgi de nulle part. Tu m’as vu sans vraiment me regarder. Tu n’as rien dit de cette nouvelle rencontre à cette heure indue. Tu as juste secoué un peu la tête comme pour te débarrasser de quelques débris célestes puis tu as attaché tes cheveux découvrant à tes oreilles deux anneaux dorés semblables à des soucoupes volantes.
Je suis rentré. Toi aussi. Je crois qu’après, on a tous les deux bien dormis.
  • 11.5.22

La femme au balcon XLV

J’en suis là, au bord de la fenêtre, à scruter tes allées et venues. Les doigts sur le clavier à l’affût d’un mot qui bourgeonne. Je t’ai trop vue sur ce balcon égrener les secondes dans des ronds de fumée, parler au téléphone à des gens que je ne connais pas, crier sur tes enfants ou les couvrir d’amour.
La rue se souvient des premiers jours où tu es apparue dans ce cadre que je fais avec mes mains, comme un photographe cherchant la meilleure prise. J’ai écrit sur tous les angles, à la recherche de ce qui achoppe sur nos balcons mais aujourd’hui plus rien ne vient. 
J’en suis là avec mes mots pauvres et ma grise mine qui éclatent sur le rebord d’un rayon de soleil. Un peu fatigué de ton corps qui se courbe comme s’il était le mien. Tu m’as trop fumé et j’ai la tête pleine de poèmes qui ratent.
  • 9.5.22

La femme au balcon XLIV

Il faudrait sortir de la cage que forment les barreaux du balcon. Un balcon sans garde-corps pour que le nôtre soit libre de tout mouvement, qu’on puisse en sauter, si on le veut. 
Bien sûr, ça n’existe pas, les balcons sans rambarde, les hommes ou les femmes sans garde-fous. Il dit bien ce qu’il veut dire ce mot : garde-fou. On deviendrait vite fous si on enlevait tout ce qui nous protège, des autres et de nous-mêmes. 
Et tandis que je m’égare en écrivant ceci, voilà que tu sors quasi nue sur le balcon et sous le premier soleil de la journée. Tu fumes sans complexe, la peau libre de tout garde-corps.
Va t’habiller, s’il te plaît, tu vas devenir folle.
  • 7.5.22

Quelque part un arbre tremble

Rien ne vient perturber la douceur de ce matin.
Un homme sur le trottoir sifflote. Sur son passage, un tram fait retentir sa cloche. Quelque part un arbre tremble. Quelqu’un se réveille avec de vieilles angoisses collées au plafond. L’homme continue de siffler, un oiseau lui répond. Les rideaux ondoient dans un courant d’air, le même qui secoue l’arbre. Les yeux s’ouvrent et une sorte de paix un peu gluante tombe du lit. Mais rien ne vient perturber la douceur de ce matin. On ne peut rien dire de plus, sur l’homme qui siffle, ni sur le temps qui passe à la cloche du tram.
Rien ne s’accroche à nos peurs tant que le matin coule.
  • 6.5.22

La femme au balcon XLIII

Le camion poubelle vient de passer lentement entre les murs. Il a gobé nos déchets, glouton de métal, avec le fracas de ses entrailles comme appel au jour de vraiment se réveiller. Ce n’est pas agréable un tel raffut dès le matin alors que les yeux n’ont pas encore suffisamment grossi pour accepter la lumière. 
Et c’est avec les paupières encore lourdes que tu es apparue dans l’encadrement de la fenêtre, le regard perdu sur le cul du camion qui s’enfuit. J’ai bien senti à ta moue que le bruit de la grande mâchoire de fer t’avait réveillée. Tu as dégluti une gorgée de café, allumé ta cigarette avec une contrariété que j’avais rarement vu sur tes lèvres.  Puis le silence est venu caresser ta joue. Au loin, le son lourd du camion s’étouffait.
Tu as écrasé ton premier mégot dans le cendrier. Tu as fait les yeux doux à une pensée qui t’a traversée et tu as fini par sourire à je ne sais quoi, chassant le camion qui grondait encore dans ma tête.
  • 4.5.22

La femme au balcon XLII

Toutes les fenêtres sont ouvertes, aujourd’hui. Les intérieurs s’aèrent et les balcons ont pour un temps laissé tomber leur fonction de sas. Je vois chez les voisins d’en face quasiment comme chez moi.
Vient au balcon l’homme du second étage. Il étend son linge : chemise, pantalon puis par-dessus un grand drap blanc qui descend presque jusqu’à la fenêtre de la femme du premier, « ma » femme au balcon. 
Vient au troisième une vieille dame et une bassine remplie d’eau mousseuse ; voilà qu’elle y trempe mi-bas et culottes, remue, tape son petit linge comme le faisait autrefois ma grand-mère au lavoir du village.
Vient ma voisine à demi-cachée  par le bas du drap qui balance au-dessus de son balcon. Il fait des petits flap-flaps dans le vent, se lève puis retombe, masquant puis démasquant son visage. 
Rentre l’homme du second alors que le drap ne tient plus que par une épingle et glisse encore un peu plus dans la rue.  
Rentre la dame du troisième et sa bassine d’eau tiède. Un peu d’eau savonneuse coule le long du mur, quelques bulles éclatent sur les moulures. 
Rentre ma voisine qui en a assez de jouer à cache-cache avec le drap. Drap qui, peu de temps après son départ, finit par tomber sur son balcon.
Une odeur de lavande prend la rue à témoin. C’est le vrai printemps qui s’installe.
  • 30.4.22

Le silence de mon poing

Je cherche un signe dans la maison
qui tirerait le silence de mon poing. 

La vibration vient de la fenêtre,
pleine du sommeil des autres. 

Un éclat rôde sur la vitre,
paupières ouvertes sur la ville. 

J’ouvre la main.
  • 27.4.22

La femme au balcon XLI

Jour de vote. Nous vivons dans le même quartier. Nous sommes appelés par conséquent à nous déplacer dans le même bureau de vote. Le numéro 11 de notre canton. Midi, je sors. Le bureau n’est qu’à deux pas de nos appartements. Nous nous y verrons peut-être à moins que tu aies décidé de voter plus tôt ou plus tard que moi.
En fin de matinée, je t’ai vue sur le balcon. Il m’a semblé à la façon dont tu étais habillée que tu t’apprêtais à sortir. J’ai pensé à mes parents qui toujours faisaient un effort vestimentaire pour aller voter. Il faut être de propre, disait ma mère mais pas trop parfumés, cela pourrait gêner les autres. 
Au numéro 11, on se verra peut-être effectuer notre devoir civique. Quel parfum auras-tu mis dans ton cou ? Viendras-tu seule ou accompagnée ?
Midi et cinq minutes. Je suis dans l’isoloir. Je regarde la poubelle, ce sac plastique accroché au coin de la petite planche qui nous sert d’appui pour glisser le bulletin dans l’enveloppe. Je ne peux m’empêcher de fouiller sur le dessus pour découvrir les derniers bulletins jetés. J’en vois quelques-uns qui ne me font pas plaisir. Je soupire mais c’est la règle, c’est la loi. Chacun s’exprime en son âme et conscience.
Je tire le petit rideau, sors de l’isoloir. Et tu es là, juste devant moi dans la file d’attente de l’isoloir n°5 bureau n°11, le même que le mien. Tu as jeté le mauvais bulletin. À ta nuque longue et blanche, je soupire une nouvelle fois. Je n’aime pas ton parfum.
  • 24.4.22

J’attends mon tour

La lumière se vide d’elle-même 
s’accroche quelque part
où mon œil ne sait pas aller. 

Le jour va jouer des notes
de nuit longue — requiem 
pour un paysage d’ombres. 

La lumière va parler de croches 
de portée musicale à d’autres
que mon oreille n’entend pas. 

J’attends mon tour.
  • 23.4.22

La femme au balcon XL

On sait tous les deux qu’entre nous, rien n’est possible. On ne le veut pas. Il y a une sorte de barrière : le balcon puis la rue bien sûr mais aussi cette zone immatérielle, une bulle intime que l’on ne veut surtout pas percer. 
Il arrive tout de même que trop proches, lorsque tu sors, lorsque je sors, lorsque nous sommes en face à face sur nos balcons respectifs, il arrive que la bulle se tende comme un ballon de baudruche prêt à éclater. Dans ces moments-là, on sait retirer l’air à l’intérieur du ballon, retenant notre propre air, notre propre respiration ; les sourires viennent dissiper le malaise et déclinent les prises de parole qui pourraient advenir si on se laissait aller à trop de sociabilité. On souffle, on regonfle un peu nos bulles jusqu’à la limite du soutenable. On esquive les regards et la pression entre nos deux zones retombe. Nous pouvons nous retirer sans encombre de ce mauvais pas. Comme deux inconnus qui tiennent à le rester, lentement, en emportant nos désirs retenus.
  • 22.4.22

La femme au balcon XXXIX

Il fait actuellement 13 degrés, 11 au niveau du ressenti à cause du vent. Il y a 60% de chances ou de malchances qu’il pleuve à partir de onze heures. Ce taux augmente jusqu’à 90% dans la journée. 
Autant dire que si tu souhaites sortir fumer, c’est le moment. Maintenant qu’il ne pleut pas encore et malgré les deux degrés de moins que l’on ressent dehors à cause du vent. Le vent va tomber, avant qu’il pleuve. Tu vas tomber sur le balcon, avant que le vent tombe. Je le sais. N’oublie pas ton paletot, ni ton aplomb qui fait face au vent. Plus tard, il sera trop tard. Balcon mouillé et pluie légèrement inclinée qui, de la rue, giflera tes vitres avec une violence estimée à 90%. Le taux d’humidité qui s’en suivra ne te permettra pas de t’asseoir pendant longtemps sur ta caisse en bois gonflée d’eau.
Sors et fume, maintenant. Je le veux.
  • 20.4.22

Pas mal de choses

Il y a pas mal de choses 
planquées derrière cette fenêtre 
au-delà du mur qui l’encadre. 

Une pièce en forme de vie 
des attentes des persistances
qui jouent à s’éclairer. 

Il y a le souvenir sur la table 
dans une assiette ébréchée 
et le regard de l’enfant qui la touche. 

Un soupir plongé dans l’évier
quand il faut garder l’espoir 
entre deux paroles usées. 

Il y a des plaintes sur les meubles,
des poussières nouvelles 
que demain il faudra chasser. 

De faux sourires pour le bien-vivre
vite effacés par l’ombre 
des grands draps étendus. 

Il y a au fond un coin oublié
où s’amoncellent de vieux 
soucis que le temps noircit. 

Des bouchons sautés trop loin,
des couteaux, des fourchettes
couverts de rouille des mauvais jours. 

Il y a pas mal de choses 
planquées derrière cette fenêtre,
continuer l’inventaire pour tomber le mur.
  • 18.4.22

La femme au balcon XXXVIII

Tu es arrivée ce matin avec un casque audio sur la tête que je ne t’avais jamais vu. Il fait vingt degrés sur nos balcons aujourd’hui alors qu’il n’est même pas huit heures. Malgré cela, tu as gardé ta couverture grise sur les épaules et tu fumes en dodelinant de la tête. Coupée du monde par la musique qui va et vient entre tes oreilles, coupée de la douceur de cette matinée, tu sembles hors du temps. D’ailleurs, tu n’as pas regardé vers moi, en sortant. Tu t’es assise rapidement, tu as allumé ta cigarette, l’as fumée tout aussi rapidement et tu es rentrée chez toi en faisant trembler la fenêtre. 
J’ai un air dans la tête depuis, un air que j’essaie de chasser mais qui tourne en boucle comme si j’avais un casque sur les oreilles :  The more I see you, the more I see you… et j’ai un peu froid.
  • 15.4.22

La femme au balcon XXXVII

Depuis que nous nous sommes rencontrés, il se passe quelque chose de nouveau entre nos fenêtres. On dirait que l’air a changé, qu’il y est beaucoup plus dense. Sous son poids, la rue a légèrement rétréci dans sa largeur. Nos balcons sont plus proches. D’aucuns diraient qu’on a brisé la glace. Nos regards sont plus longs, ne peuvent éviter un sourire glissé comme un bonjour, une présence renforcée qui en dit plus : je t’ai reconnu, je t’ai vu l’autre jour dans la rue, loin des balcons, alors désormais, on est plus proches qu’avant. On se risque à des gestes de la main pour tendre un fil invisible entre nous. On est à deux doigts de se parler sur cette ligne que chacun de nous lance à l’autre comme deux piètres pêcheurs ; mais on ne le fait pas, les mots en diraient  trop, risqueraient de couper le fil, de rapprocher beaucoup trop les balcons. On ne veut surtout pas que la rue disparaisse.
  • 14.4.22

La femme au balcon XXXVI

On s’est rencontrés. Dans la rue. C’était la première fois. Bien que voisins, le hasard avait voulu que jamais nous ne soyions descendus ensemble de nos appartements respectifs. Jamais nous n’avions poussé dans le même mouvement la porte de nos immeubles pour nous retrouver nez à nez sur nos pas de porte respectifs. 
Dans la rue. On s’est rencontrés. Aujourd’hui. Mais loin de chez nous. Dans un cadre inhabituel, plus loin dans la ville où jamais je n’aurais cru qu’elle pût exister. Un peu comme lorsqu’enfant, je croisais ma maîtresse d’école au supermarché. C’était bien la même personne mais débarrassée de son tableau noir, de son petit bureau monté sur une estrade, ici dans un rayon entre les fromages et les boites de conserves, avec un sourire et un regard de connivence que je n’avais jamais vus, elle m’apparaissait irréelle. 
Aujourd’hui. Nous nous sommes rencontrés. Et de part son visage, son allure au milieu d’un quartier de la ville où elle ne devait pas apparaître, la femme sans son balcon, sans cigarette ni même téléphone à la main, debout dans une sorte d’incrustation numérique dans le paysage, m’a paru complètement nue.
  • 12.4.22

La femme au balcon XXXV

La façade est allumée de soleil ce matin. Comme un écran avec des reflets bleus, diodes électriques qui scintillent lentement à la faveur de quelques ombres. On y voit aussi des silhouettes découpées, passages éclairs des voisins de l’appartement du dessus. Sorte de manège désarticulé, de projection d’un théâtre muet où les personnages s’allongent selon l’humeur de la lumière. Entre ces chimères, courent des fils électriques abandonnés et autres rallonges pour antennes râteaux qui ne servent plus que de perchoirs à pigeons. 
Et toi, sur ton promontoire, qui regardes le contour des balcons accueillir sur ma façade un semblable spectacle à la fois minuscule et hypnotisant, tu as peut-être un même vague à l’âme perché sur quelque antenne mentale abandonnée.
  • 9.4.22

Ça se saurait

Fin de nuit,
le pépiement d’un oiseau 
se mélange péniblement 
avec les bruits de la ville. 

Une fenêtre s’ouvre 
sur une voiture qui passe.
Son vent rapide sur le bitume 
gifle un passant mal réveillé. 

Son éternuement non retenu,
l’oiseau qui s’envole apeuré 
ne déclenchent rien de spécial
à l’autre bout du monde,

ça se saurait.
  • 8.4.22

Le jour est froissé ce matin

Le jour est froissé ce matin

je l’ai vu se lever un pli 
par heure 
sur mon visage fermé
par l’épingle de la nuit

je l’ai vu tirer sur le rideau
lentement
à la lumière raboter le noir
qui découpe chaque pensée

j’ai vu le matin repasser 
à la pattemouille
lisser mon poil avec la langue 
me préparer au fer chaud
  • 6.4.22

À chaque note

J’écoute le vent siffler sur les toits,
un air froid et piquant.  
La mélodie fuit entre les tuiles
taillées comme des hautbois. 

À chaque note
aussi brève que répétée,
on entend la rugosité du jour
perdu dans les combles du temps. 

Ça racle et trébuche 
dans les soupentes vermoulues,
vrille et tord — j’écoute 
le vent nous dire nous.
  • 5.4.22

Je voudrais écrire un poème

Je voudrais écrire un poème qui perd l’équilibre. Il se trouverait dans une cuisine, sur une table en formica rouge, entre un bol de chicorée et une tartine beurrée avec juste un filet de confiture. Ou bien, au-dessus de cette grande armoire, sous quelques moutons de poussières, un peu pâle, comme à l’agonie mais heureux d’être là. Il pourrait aussi être dans l’entrée dans cette jatte plate dans laquelle on trouve dans le désordre : une vieille pile usagée, un lacet orphelin, tout un tas de pièces en cuivre rongées par le temps, une pince à linge vert pomme, un trousseau de clés qui n’ouvrent plus rien et un petit calendrier à trois volets de 1988. Il serait perdu, légèrement désuet, avec un soupçon de nostalgie assumé, un rien désinvolte mais avec un sourire sérieux de jeune fille. Il serait joli mais inclassable, pas très académique mais émouvant, en bonne santé mais hoquetant face au sens de la vie. Un peu comme toi quand tu sors du sommeil avec ta tête d’ourson mal léché.
  • 3.4.22

Passent les filles

Un peu du ciel tombe dans la rue,
s’y répand pire que l’hiver. 

Les jupes courtes n’y sont plus à leur aise
dans le tremblant des fenêtres. 
À vos pas on attache des fils découpés dans des neiges éternelles. 

La ville a le souffle court 
et l’haleine chargée de plomb. 

Passent les filles et leur mouron
comme des bourgeons fuyant le froid
l’innocence blottie sous les talons.
  • 2.4.22